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FRANCE. — NAPOLÉON III. S

social, que les efforts privés ne tendraient plus à angmenter; la perpétuité de l'anarchie et l'abolition de la liberté, quand ce tyran indomptable, qu'on appelle l'État, allait tout faire, penser à tout, pourvoir à tout, disposer de tous les moyens. On abrutissait l'homme en lui enlevant la responsabilité de ses propres actes et le déclarant incapable de choix et impropre aux grands devoirs; on invoquait l'autorité pour le mouvoir comme un automate.

Ces questions, bonnes à discuter entre philosophes et hommes d'État, étaient accueillies avec ardeur par la foule des citoyens très désireux d'en venir à l'application immédiate, d'exproprier les riches au profit des pauvres, et de chasser, pour se mettre à leur place, ceux qui ont acquis une position. Les socialistes parlementaires donnèrent une preuve de leur hardiesse et de leurs ramifications étendues, lorsque reprochant aa gouvernement d'avoir abnsé, en renversant la république romaine , de l'autorité que lui avait confiée l'Assemblée , ils se proclamèrent, à la suite de Ledni-Rolltn, » prêts à défendre la Constitution, même k main armée». De l'Assemblée ces paroles retentirent dans les rues et provoquèrent une nouvelle insurrection. On se vantait cependant que le suffrage universel préviendrait les soulèvements , puisqu'il n'y aurait plus besoin de recourir aux armes quand chacun pourrait, par une voie légale, manifester sa volonté. Cette fois encore l'émeute fut réprimée par les armes, les prisons et l'exil; mais elle continua à gronder et à s'agiter sous terre : et le président dut déclarer n implacables ennemis de la république ceux qui , perpétuant le désordre , l'obligeaient à transformer la France en un camp, et à changer les plans de progrès en préparatifs de défense » .

Pour opposer une digue au torrent, les différents partis s'accordèrent dans le sentiment commun de la nécessité de l'ordre, et mirent de cOté leurs souvenirs et leurs espérances particulières. Mais le parti des modérés est toujours faible contre le tumulte des places publiques appuyé par les mauvais instincts et par la fureur; il est inhabile dans le choix des précautions politiques quand elles sont réduites à être des expédients du moment; il est maladroit dans ses écrits, oil. par respect humain, il mutile la vérité ; et, pendant ce temps, les audacieux flattent les passions, fascinent les intelligences, ramènent leurs adversaires, soit par d'enivrantes déclamations et brochures expédiées par milliers jusque dans les

Si LES TRENTE DERIHÈBES ANHÉBS.

coins les plus reculés, soit par les sophismes des publicistes et des rhéteurs qui cherchent les applaudissements et non la vérité, et excitent eocore les rancunes politiques : cependant seul l'amour peut faire sortir du chaos l'harmonie.

Les départements étaient Fatigués de se sentir à la merci de toutes les folies de la capitale; gr&ce à une inexorable centralisation, ils recevaient par le télégraphe l'annonce que les gouvernements étaient changés par une poignée de gens sans mission, et qu'un nouveau régime était imposé au bon sens du plus grand nombre et à leur amour de la paix. Moins affamés des jouissances et des ambitions de cour, ils cornprenaient en quoi consiste la liberté; ils voyaient combien, pour l'acquérir, est utile le système républicain ; ils s'y affectionnaient donc, mais qui pouvait les assurer que demain l'anarchie ne triompherait point à Paris et ne se répandrait pas de là dans toute la France?

Sous l'impression de ces frayeurs, ou recourait à des résolutions qui attestaient les craintes plutAt qu'elles ne portaient remède à leurs causes. On corrigea la loi du suffrage universel, toujours incertain, aveugle, immoral, dangereux, et qui, exercé par le scrutin de liste, devient un instrument entre les mains de quelques intrigants, à l'exclusion des ci' toyens honnêtes. A toutes les autres tyrannies une seule succéda, plus meurtrière parce qu'elle s'attaque non seulement à la fortune, mais à l'honneur; plus étendue, parce qu'elle outrage quiconque n'est ni assez obscur ni assez nul pour n'avoir pas un rival, un ennemi ; plus honteuse, parce qu'elle asservit un peuple entier à quelques fabricateurs d'articles de journaux, à quelques coryphées de conciliabules, forts de leur impudence, et affranchis de l'obligation de professer aujourd'hui leur foi politique d'hier, parce qu'ils n'ont pas d'autre foi que l'intérêt et la passion du moment. Cependant on musela les journalistes plus que n'avait osé le faire la monarchie. Mais de telles mesures, en définitive, retombent sur les honnêtes gens, et non sur ceux qoi n'ont rien k perdre, pas même la honte.

Le prince Napoléon puisait une force immense dans les millions de suffrages qu'il avait obtenus ; en même temps l'Assemblée composée de 700 députés, qui touchaient 26 francs par jour, perdait de son crédit. Ledni-RoUin, à la tête du parti des violents, alla jusqu'à l'insurrection, pendant que le prince disait dans une proclamation : « Le seul nom

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de Napoléon est on programme. Il signifie, à l'intérieur, ordre, autorité, religion, bien-être du peuple; à l'extérieur, dignité nationale. »

Au milieu des convulsions démagogiques, on éprouvait le besoin de calme, jusqu'à sacrifier la liberté pour l'obtenir. Le prince qui connaissailcetétat des esprits, après'une bonne loi snr l'instruction, une sur les réunions tumultueuses, une sur les habitations insalubres , sur les sociétés de secours mutuels, pendant que les orléanistes, les légitimistes, les socialistes, se disputaient, sedécida à tout teitter(3 décembre 1851} : en une nuit, il fait arrfiter les opposants et les personnages qui ont le plus d'autorité et d'indépendance ; parmi eux, Tbiers, Changarnier, Bedeau, Cavaignac, Lamartine, Gharras et trente-quatre députés; cinq cent soixante-quinze citoyens, sont déportés à Gayenne ; le prince s'attribue de pleins pouvoirs. 7,439,216 votes approuvèrent le coup d'État, la présidence décennale et la nouvelle Constitution : c'était la critique du système parlementaire. Le dictateur réorganisa tous les services publics : la presse, la garde nationale, la justice, l'instruction, le crédit. On pouvait dire dès lors l'empire fondé, quand l'enthousiasme pour le prince et le cri de i> Vive l'empereur! » poussèrent à un sénatus-coûsulte (2 décembre 1852) qui le proclama empereur, et qui fut confirmé par 8,157,753 voix. Cet acte fut jugé opportun par le très grand nombre : les puissances le reconnurent, et la foule, qui applaudit toujours aux coups de force, y vit son propre triomphe sur la classe riche et cultivée : nouvel exemple du passage trop souvent répété de l'anarchie au despotisme. Ce plébiscite disait au fond : « Nous vous donnons, pour votre vie entière, le droit de disposer de nos biens et de tout.»

La Constitution du 14 janvier 1653 se fondait sur le suffrage universel ; le suffrage universel nommait aussi l'Assemblée qui devait voter l'impôt et les lois, mais non les discuter : un sénat silencieux les approuvait. Napoléon acceptait la responsabilité personnelle, déclarant suivre son propre mouvement; les ministres étaient les exécuteurs de sa pensée, ils étaient choisis à son gré, et ne représentaient plus une politique émanée de la Chambre; l'empereur pouvait 6tre éclairé, mais il voulait rester libre et sans entraves dans ses mouvements. Il garantissait l'É tat contre les violences et la démagogie, grice à un pouvoir sans limites parce qu'il était sans responsabilité ; les grands corps de l'État n'en con-

ibïGooglc .

56 LES TRGKTE DKHlIlfiRBS AHIIËES.

tre-balançaient point romnipotence, ils ne faisaient que la masquer. Napoléon se maintint ainsi plus longtemps qu'aucun de ceux qui eurent le pouvoir après la grande Révolution. Il disait : « Que les bons se rassurent et que les méchants tremblent ; je veux faire tant de bien au peuple que je le forcerai à la reconnaissance. L'Empire, c'est la paix. »

De telles promesses devaient leurrer l'Europe, lasse des révolutions, et la France qui avait besoin d'ordre, plus encore que de liberté, et qui, toujours passionnée pour l'autorité de Âtit, baise la main k laquelle elle-mgme a donné la force de lui mettre le frein : elle reste soumise à cette autorité, jusqu'au jour où elle la renverse. Révolutionnaires et conservateurs s'inclinèrent devant le nouveau pouvoir, devinrent ses courtisans, acceptèrent ses faveurs ; l'intérêt et la vanité séduisirent ceux que la force n'avait pu briser. Gouverner la démocratie par ses vices; étouffer l'intelligence sous le sensualisme, la liberté sous l'égalité; pourvoir aux besoins des classes inférieures par l'instruction, par des secours, par des institutions charitables, fondées notamment pour les enfants pauvres et les invalides du travail; par des caisses d'épargne et de retraite pour la vieillesse, par des sociétés de secours mutuels; par des concours et des comices agricoles, par la création du crédit foncier et mobilier; par la caisse de la boulangerie; par des traités de commerce à tendances libérales : tels étaient les prestiges qui pouvaient faire concentrer en une seule main toutes les forces vives. Comme Louis XIV et Napoléon I", Napoléon III protégea les bourgeois qui sont toujours pour Gésar; mais il sentait venir le quatrième état, et flattait la classe inférieure, les ouvriers surtout; malheureusement, en leur accordant ses bienfaits, il ne se faisait pas scrupule de les corrompre.

Ame bienveillante, esprit éclairé mais faux, scepUque pour toute vérité, crédule k l'erreur et aux illusions, il ignorait des choses que tout le monde sait. II possédait l'art de la parole ; il avait le talent des phrases qui semblent précises, mais restent vagues et ne découragent aucune espé' rance, et de ces proclamations destinées à l'imagination des soldats et des journalistes. Affable et même modeste quoique théâtral, il signait le traité de Paris avec une plume d'aigle; il écrivait d'enthousiasme la proclamation de Magenta; il s'enivrait des applaudissements dans les réunions et au théâtre. U faisait couronner son effigie sur les monnaies; il re-

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cherchait la ^oire d'auteur par sa Vie de César, pour le succès de laquelle il prit autant de soin que nous eu prenons nous-mêmes, nous autres pauvres écrivains. Il recevait avec cette amabilité froide qui caresse et pourtant éloigne; il ne repoussait jamais une demande, ne rejetait jamais une proposition, mais il n'en Taisait pas moins à sa guise ; il encban< tait par ses promesses ceux qu'on menaçait el, dans le même temps, par ses assurances, il grisait ceux dont venait la menace; il était bon pour tous ceux qui l'environnaient et pour les malheureux en général; après la bataille de Solférino, je le vis étonné du sang qu'avait coûté sa victoire ; et le grand nombre des morts et des blessés ne contribua pas peu à Ini faire proposer la paix, et cependant il n'hésitait pas à mettre l'Europe en feu.

Le César est essentiellement personnel : il s'accommode mal des personnes indépendantes, comme le sont les hommes supérieurs, et, pour ce motif, s'entoure plutôt d'intrigants, de méchants, de gens qui se dévouent sans conditions; il ne laisse parler que ceux qui sont de son avis. Napoléon estimait les hommes honnêtes, mais il les tenait & distance, il savait tirer profit de tous, et connaissait le tarif de chacun. Tandisique dans les conversations il montrait jusqu'à de l'abandon, on disait qu'eu parlant il mentait, qu'en se taisant il conspirait. Et, de fait, il conspira toujours, même après son élection ; il feignait d'aller à droite quand il inclinait vers la gauche; il faisait croire qu'on lui arrachait une résolution déj& prise par lui et une concession déjà décidée. U n'agissait pas avec suite, mais par soubresauts, par des coups de théfttre sans réflexion; il prenait des partis très inattendus, puis, dans l'exécution, il les modifiait complètement pour suivre un moyen terme ; de la sorte il devait paraître plein de contradictions. Audacieux à la fois et flegmatique, résolu dans certains desseins qui parfois n'étaient que des utopies, hésitant sur les moyens, il savait attendre longtemps, en ayant toujours l'œil au but; quand il voyait les précipices, il reculait; il passait par-dessus les difficultés les plus graves; lorsqu'il se croyait sûr de réussir, so confiant & la fortune qui le servait si bien , il se laissait conduire par les événements plutAt qu'il ne savait les diriger lui-même; toujours il promettait d'élargir la Constitution: quand il y consentit enfin, il prononça cette parole : « Je vous assure l'ordre, voos, aides-moi à maintenir la liberté. »

68 LES TBBIITB DEHHlftRBS ARKÉBS.

Lorsqu'on porte le nom de Napoléon, il faut imiter Napoléou, II faisait donc consister tout son libéralisme dans le développement des institutions à l'intérieur, et dans l'inQuence à l'extérieur. Il voulait reprendre l'œuvre de son oncle, sans excès ni violences, avec tous les progrès de la civilisation et le prestige de l'art : suffrage .universel, traités de commerce, li bre- échange , nationalité. « L'état maladif de l'Europe, disaiUil, appelle comme remède un congrès oit les amourspropres et les oppositions disparaîtront devant un arbitrage suprême; il faut & des devoirs sans règle, à des droits sans titre, & des prétentions sans frein, dérivant des infractions successives qui ont été faites au pacte fondamental de l'édiflce politique en Europe et l'ont ruiné de tout côté, substituer un ordre de choses fondé sur les intérêts bien compris des souverains et des peuples. » Mais i! disait aussi qu'il représentait un principe, la Révolution ; un fait, l'Empire ; et qu'il avait un Waterloo à réparer.

L'Europe se tenait en garde, en voyant son sort dépendre des desseins ou des caprices de ce sphinx qui déconcertait les plus prudents et échappait aux plus avisés.

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