CHAPITRE II
LA NATlONALnÉ. — ALLEMANDS ET SLAVK3.
• Si l'on fait absti-action de ce que les individus et les nations eurent à en souffrir, la révolution de 1848 restera mémorable parce qu'au principe de la légalité artificielle, des traditions, du droit des gens, elle substitua celui de la nationalité, voulant que les territoires fussent distribués d'après ce principe et non d'après les conventions; que la nation, et non plus l'État, devint le fondement juridique des agrégations humaines; que la fiu suprême du droit des gens fût de garantir le respect et l'indépendance de chacune des natio-
LA RATIOKAUTÉ. — ALLEHAHDS ET SLAVHS. 25
Dalités et leur coezisteDce, établie sur l'égalité et l'tndépeodance juridique de toutes.
Le mot de nationalité, comme toutes les formules qui ont la prétention de résumer un système entier, est diversement interprété : — les uns l'appliquent à l'origine, les autres & la langue ; ceux-ci à la contiguïté géographique ; ceux-là, à l'histoire; — quelques-ans entendent plutôt par là la libre association des peuples qui ont une vie commune sur un territoire déterminé, avec ta communauté des mœurs, des institutions et de la civilisation. Cette diversité prouve que ce système manque d'une base scientifique, et qu'il ne saurait être le principe de la vie juridique des peuples, ni la raison des droits et des devoirs publics. Selon le besoin, on pourra démontrer que Nice et la Savoie étaient italiennes ou qu'elles étaient A-ançaises ; l'Alsace et la Lorraine, françaises ou allemandes. Il n'y a, pour ainsi dire, en Europe, aucune nation de race pure et à laquelle convienne entièrement un seul de ces caractères qui font complètement défaut si l'on regarde l'Asie et l'Amérique. — A c6té des nationalités qui ont triomphé, on trouve des nationalités encore militantes, comme la Hongrie, l'Arménie, l'Épire; des nationalités souffrantes, comme l'Italie, la Pologne et les pays des Turcs. Avec ce principe, on anéantit l'action du génie et l'initiative individuelle dans les plus grands événements de l'histoire; on annule ce qui a été établi spontanément ou par une volonté que les circonstances de temps et de lieux ont déterminée. On ne peut pas ainsi mutiler l'homme en le réduisant au .raisonnement pur : une parole s'adresse à l'imagination, une autre au cœur, une troisième à l'esprit, et il faut l'ensemble de toutes les facultés humaines pour comprendre l'univers.
Ainsi chaque peuple est destiné, — par qui? comment? voilà ce que nous ignorons, — estdestiué, dis-je, à un oFDce particulier, à mettre en lumière telle ou telle face de la vérité, ou une portion de cette vérité, en employant une littérature, une langue particulières; et de la sorte, chacun, par une voie qui lui est propre, arrive à cette grande fin du perfectionnement universel.
Et cependant cette conception de la nationalité, sentimentale et académique plutAt que juridique, a, dans ces trente dernières années, changé la face de l'Europe, et le bouleversement s'étend aujourd'hui jusqu'aux frontières orientales.
S6 LES TRENTE DBBinËBBS AMRÉBS.
L'Europe septentrionale en ressentit Tiveœeat l'effet.
Le saint-empire romain avait, au moyen ige, réalisé l'unioD de l'État et de l'Église, de façon à conserver ce qui se trouvait de commun chez les peuples de l'Europe : Dieu, la foi, la loi, le droit ecclésiastique, la langue latine; et ses rapports avec l'Europe méridionale, s'ils étaient une cause de conflits, alimentaient une vie active et vigoureuse.
Ce caractère, qui tenait de la politique et de la religion, disparut dans la lUfonias et la guerre de Trente uns : par là le Nord, soustrait au frein modériiteur du Midi, tomba sons des ingérences princiëres qui le dégradèrent. La paix de Westphalie organisa l'Allemagne, en rendant héréditaires beaucoup de principautés ecclésiastiques jusqu'alors élec- Uves, en grossissant certaines autres, et surtout en séparant les catholiques des protestants. L'empereur était le chef des catholiques. Gomme on le choisissait d'habitude dans la maison d'Autriche, l'empereur et l'Empire se trouvèrent avoir des intérêts distincts. A l'intérieur, c'étaient des rivaux jaloux; à l'extérieur, chaque État agissait avec indépendance jusqu'à faire la paix, la guerre, des aQiances ; certain prince était plus puissant que tout l'Empire ensemble ; — l'armée fédérale était petite, mai formée, mal préparée ; — l'aatorité centrale était si relAchée qu'on faisait des ligues séparées, par ext^mple, dans les temps anciens, celle de Souabe, la ligue hanséatique, celle de Smalkade, et plus tard les ligues formées pour la guerre du Nord , pour combattre Louis XIV et pour la succession d'Espagne. L'empereur ne publiaifpas d'aetes généraux, et lorsqu'à la mort de Charles VI la couronne passa un instant dans la maison de Bavière, les archives de l'Empire se tronrèrent tellement confondues avec celles de l'Autriche qu'on ne sut en faire la séparation.
Ainsi l'Allemagne, sous la dépendance nominale d'une famille, mais en réalité morcelée entre de petits princes, oublieuse de son antique fédération et du temps oti elle marchait à la tdte de la civilisation chrétienne, alliée avec des étrangers, dépourvue de sentiment patriotique, languissait au milieu de l'Europe qui au nom d'Allemand associait l'idée de paresse et d'une bonhomie grossière.
Napoléon dépouilla les princes à son caprice, et voulut qu'on les indemnis&t avec les biens de l'Empire : de là, de nouvelles injustices, des violences, des rapines, la funeste fureur de s'agrandir chacun aux dépens de son voisin. A la paix de
U KATIORAUTË. — ALLEHANDS ET SLATES. 27
1SI5, OD aurait pu reconstituer Tigourausement la uationalité allemBude ; mais après tant d'DSurpations, alors que des 350 États germaniques, 38 seulement survivaient, dd afiîscta le respect de la légitimité et des traditions ; si bien que, dans la confédération, on comprit seulement les anciens territoires impériaux, en excluant ceux qui avaient été postérieurement ajoutés, comme les territoires garantis h la . Prusse et à l'Autriche. Les exemples du despotisme de Napoléon avaient désaccoutuniié les princes des libertés historiques; les petits prenaient ombrage de l'autorité directrice; et, de fait, la diète se posait en arbitre, mais le lien fédéral demeurait affaibli, quoique les règles en eussent été mieux établies et l'exercice mieux déterminé . Il y avait une étrange variété de lois, de statuts, de coutumes ; en beaucoup d'endroits on trouvait encore la juridiction patrimoniale, les fonds nobles et le vasselage; — les tributs et les impAts étaient inégalement répartis; même, en certains pays, le Mecklembourg et le Hanovre par exemple, la noblesse et le clei^é en étaient exempts.
La Prusse, avec ses éléments hétérogènes et des frontières artificielles, se crut destinée k unifier l'Allemagne : elle y employa cette audace qui fait des err^rs même une occasion de triomphe; elle se fit le centre des souvenirs et des espérances de l'Allemagne. Dans ses universités, elle assemblait l'élite des intelligences; visant à fondre en une seule église les sectes protestantes, elle étendait jusque sur les consciences l'omnipotence administrative ; par une association douanière (1), elle liait k elle la plus grande partie de l'Allemagne où des foires sans rivales, des fabriques, des imprimeries, des Universités, des chemins de fer, réunissaient ceux que séparait la politique.
(I) En 1S54, la ZoUverem compreanit S, 307 lieues allemandei, ATee SO millioDi et demi d'habitAnU ; lei importAtiona liaient de !t milliona et demi de UiAlera ; les eiportatione s'étcTAÏent A 32. Ea 1S61. il comprenait 33 millians et demi d'habitants; les droits d'entrée, de sortie et de transit donnaient 35 millions de thalers.
Pour le thé, on payait 38 'j^; ponr le lucre, SO "/j; c'est pour cela quel» febricBlion du encre de betterave s'accrut considérablement ; ~ pour le riz, on payait 25 °/,; pour les tabacs, 60 %, «te. N'aorait-il pas été plus opportun de faire uae convention avec l'Amérique, d'autant plua quel'Alle- ' magne n'a pas de colonies, et, par conséquent, pas de monopole à protégerT Bile aurait pu obtenir i bas prix ces denrées pour les revendre euMiila dAUB toute l'Europe.
S8 LES TRIHTE DBBIdËIBS AldlÉSS.
Pendant ce temps les esprits fermentaient; et celte philosophie allemande qui, entièrement appuyée sur la raison pure, divinise l'homme, poussait k répudier tonte tradition pour édiSer la société sur des idées absolues. L'esprit démocratique, qui naissait de là, s'échauffait encore par les réunions des étudiants dans Jes universités, par les sociétés secrètes, par des écrits qui détruisaient l'autorité en flagellant ces princes faibles avec les forts , tyranniques avec les peuples. Les disputes religieuses, que les rois n'avaient pas redoutées dans un siècle mécréant et positif, reparurent avec une vivacité inattendue ; mais si quelques hommes apportaient dans ces luttes des convictions sincères et le droit de l'examen individuel, le plus grand nombre, sous ce prétexte, réclamaient des libertés sociales, des insUtutions légales, ou appliquaient te rationalisme aux problèmes vitaux de l'homme et de la société.
En France, Saint-Simon et Fourier avaient , d'une ma- nière différente, proclamé des doctrines subversives de la société ; Pierre Leroux continua cet apostolat. Alors Herzen s'écriait: a Nous voulons détruire et non édifier; vive la démolition 1 vive le chaos! vire la mortl » Et Bakounioe (f 1876), sorti des mines de la Sibérie, disait : 't 11 faut renverser toutes les institutions modernes ; État, Église, magistrature, banque, universités, administrations, armée, police, toutes ces forteresses que le privilège élève contre le prolétariat. » Proudhon et Feuerbach prêchaient l'anarchie; Louis Blanc la réalisait en créant les ateliers nationaux pour les ouvriers.
Aussi beaucoup vantaient une révolution qui renverserait non seulement la religion, mats encore la morale; une guerre de Trente ans qui se poursuivrait par les armes après s'être continuée pendant vingt ans dans les chaires, dans la presse, dans les chansons, et auprès de laquelle la révolution de France ne serait qu'une idylle, comme disait Heine qui, de Paris même, fomentait cette guerre.
La nouvelle école, inspirée de théories absolues et reposant sur la souveraineté du peuple, offrait un contraste frappant avec l'école historique. Cette dernière rejetait les Chambres bavardes et les représentations académiques ; elle préférait les états provinciaux qui, dérivant de l'ancien droit germanique et des franchises dont jouissaient au moyen tge la noblesse, la bourgeoisie et le clergé, représentaient ainsi non
U NATIOIfAUTâ. — AUEUm» BT SUTES. 29
des opinions changeantes, mais des franchises positives : leur réorganisation {toarrait seule, disait-elle, empêcher l'absolutisme administratif et militaire, et le dépérissement complet de la nationalité.
L'Autriche surtout paraissait opposée aux nouvelles doctrines; c'était un empire formé de royaumes, fédération de plusieurs peuples assujettis à des époques et à des conditions différentes, si bien qu'on y voyait encore les plus frappantes diversités entre les races qui, pour la plupart, avaient des constitutions historiques. L'Autriche ne pouvait entrer dans l'association douanière avec ses possessions de Hongrie et d'Italie ; et elle ne voulait pas y entrer sans elles. L'aspiration à la nationalité tendait à séparer les Slaves des Allemands, et un véritable déluge d'écrits hostiles à l'Autriche révélait une conspiration dans laquelle les libéraux se glorifiaient d'dtre acteurs, tandis qu'ils n'étaient que des marionnettes.
Ces libéraux, regardant l'Autriche ou son ministre comme l'épouvantai) de tout. progrès légitime, se portaient vers la Prusse, la croyant résolue k marcher avec eux, ou voulant l'y contraindre par cette adhésion affectée.
Pendant ce temps, la marée populaire montait toujours; partout les états provinciaux ou généraux des différents pays élevaient leurs demandes, et au temps des concessions succédait celui des prétentions.
Les peuples slaves, malgré les diverses dominations . étrangères qu'ils avaient dû subir, conservaient les qualités et les défauts de leur nature originelle; ils préféraient au développement de la pensée la profondeur des croyances, et ne voyaient les sciences et le progrès que sous le côté religieux; — ils vénéraient la famille avec la prééminence morale du père ; ils y puisaient l'amour de la patrie commune et le respect de l'autorité. Ce système patriarcal continuait chez eux le servage des terres et des personnes, mais modéré par la simplicité des mœurs; et leur respect du passé, en les rendant tenaces dans leurs coutumes, les attachait aussi à leur nationalité représentée par leur langue.
La Russie, après la révolution de 1831, abolit le royaume de Pologne, c'est-à-dire de la partie de la Pologne qui lui avait été assurée par les traités de 1815. D'autres portions avaient été données à l'Autriche et à la Prusse ; et comme il arrive pour les acquisitions injustes, ce fut pour toutes deux
30 LBS TRENTE DEKMIËRES AnKËBS.
une occasion de troubles et de violences. L'Autriche ne promit rien, et laissa pendant nn demi-siècle un gouvernement provisoire en Qalicie et en Lodotnérie. Prédéric-Guillaume de Prusse avait bien parlé de nationalité et de consUtution; mais il ât tout ce qui était en son pouvoir pour germaniser les Polonais, par des règlements sur les emplois, les mariages et le culte. De là, des dissensions et des oppressions. Le gouvernement avait réglé la condition des paysans, leur accordant en propriété déflnitive les terres qu'ils tenaient à titre précaire; anssi les paysans rachetés et bientôt enrichis gardaient de la reconnaissance à ce gouvernement et rêvaient le renversement de la noblesse tiationale, ignorante et inactive, par une révolution non pas politique, mais sociale. Déjà les diètes de Posen etdeBreslau avaient demandé U liberté de la presse et le respect de la nationalité : réclamations dont de nombreux écrits publiés parles Slaves, répandus à travers l'Europe, devinrent comme les échos. Ceux-ci entretenaient des intelligences secrètes dans la Posnanie, la Silésie, la Galicie, la Pologne ; le centre de leurs manœuvres était Gracovie, cité restée libre au milieu des possessions des trois États qoi s'étaient partagé la Pologne. En février 18i6, ils s'insurgèrent, proclamant la résurrection de la race slave.
La Galicie avait pris part aux préparatifs, et bientôt, sortant des voies légales, elle essaya une révolution. Mais le peuple, au moment où les nobles s'efforçaient de le pousser à la révolte, se précipite sur eux et les égorge avec la férocité do gens qui vengent en un moment des siècles d'humiliation. L'humanité en frémit; et comme l'Autriche était décidément le bouc émissaire pour tous les méfaits commis en Allemagne non moins qu'en Italie, on prétendit qu'elle avait excité cette populace et payé tant par tète cet horrible massacre. Elle se justifia, réduisit le pays par la loi martiale, et, pour calmer les agitations renaissantes, abolit les corvées de charroi et les journées de travail obligatoires pour faucher les foins et battre le grain ; enfin elle accorda aux serfs la faculté de déférer directement leurs querelles au gouver- , neur du cercle, Ainsi l'Autriche continuait sa mission providentielle de l'émancipation des classes inférieures, en abaissant la noblesse au profit du trône; elle préparait par là le triomphe du peuple et de la liberté.
La Prusse put réprimer par les armes la Posnanie qui
LA RATIORAUTÉ. — AbU3UND8 HT SLAVES. 31
avait ressenti le contre-coup de ces ébranlements. Puis les trois puissances protectrices déclarèrent annexée à l'Autriche la république de Gracovie, dernier reste indépendant de la nation polonaise, en disant que, comme elles l'avaient maintenue libre, de même elles pouvaient bien la réduire à l'état de sujette : tant elles se croyaient encore omnîpotentes, et regardaient comme un droit leur bon plaisir. Mais la passion de la nationalité grandit chez les peuples slaves : ce n'était pas une inspiration puisée dans des théories académiques, mais bien le dév«l(^pement de leurs senti' ments domestiques.
Toutefois ce pom/avûme, prêché par les penseurs de la nation, pouvait tourner au profit exclusif de la Russie, en centralisant chez elle soixante-dix-huit millions de Slaves, distribués entre la Turquie, l'Autriche, la Prusse; car la Russie en a dans son sein la plus grande partie, et elle les unit par le lien de la femilleet celui de ta religion.
Les Tchèques de Bohème, puissants par le génie, l'indus- i' trie, par une littérature rajeunie, aspiraient k reconstruire la naûunalité slave; mais, pour se défendre de la Russie, ils auraient voulu rattacher à eux-mêmes les diverses familles de cette race, et rendre slave l'Autriche qui aurait cessé d'être allemande. A la tête de ce progrès légal marchaient Palasky et Safarik, et ils le favorisaient par l'action comme par la pensée; des améliorations partielles se réalisaient; et en 18i4, ayant obtenu de faire parvenir au tr6ne l'expression de leurs désirs, les Bohèmes demandèrent l'emploi officiel de leur langue, l'abolition des loteries et la présidence de la didte par un magnat du pays et non plus par un seigneur autrichien. L'Autriche fit quelques concessions, refusa le reste, et mit en prison ceux qui réclamaient avec trop d'audace.
Le triomphe, en Suisse, des démocrates sur le Suuder- i bund encouragea à des tentatives contre le duché de Bade et le WUrtenberg; puis la révolution de Paris enfiévra les esprits, au point que le roi de Prusse fut amené h. promettre le retour périodique des États. De tontes les concessions que ce roi faisait^ bu tirait un reproche contre l'Autriche, et voici que la révolution éclate à Vienne et qu'on y : promet la Constitution. AussitAI l'Allemagne est en feu; on déploie les couleurs rouge, jaune et noire; les pétitions se changent en exigences; les discours, en soulèvements;
32 LBS THENTB DBBHIÈaES ARnÉBS.
— & Hanich, les étudiants chassent la maltresse da roi, Lola Hontes, qui avait fait expulser les jésuites, et le roi abdique; — dans une émeute à Berlin, beaucoup de victimes succombent; on oblige le roî Frédéric-Guillaume à venir contempler leurs deux cents cadavres, puis à accorder l'amnistie; pour se soustraire aux vainqueurs des barricades, qui s'étaient théâtralement parés de plumets, d'écharpes, et qui chantent le renouveau des peuples, il se proclame roi d'Allemagne; comme les autres princes, il convoque une assemblée constituante, et, comme les autres, quand il voit cette assemblée eutamer les droits souverains, ou plutAt quand il a retrouvé la force, il renvoie l'assemblée en promettant une constitution basée sur les règles proclamées par elle, et, en attendant, il réforme les tribunaux et la procédure. — De fait, le roi appelle les Chambres; mais comme elles se mettent en opposition ouverte avec son ministère Brandebourg-HanteutTel dont il ne veut pas se séparer, il les dissout.
Plus tard, le roi sanctionna une constitution semblable à celle de la Belgique. Outre qu'elle proclamait l'égalité en abolissant les privilèges, les fidéicommïs, le servage; qu'elle garantissait les libertés habituelles et assurait la nomination aux emplois par un arbitrage supérieur, cette constitution accordait la liberté de conscience, celle des cultes, de l'instruction, des associations ; les Églises, toutes égales entre elles, n'avaient aucun lien avec l'État et correspondaient directement avec leur propre chef.
Pendant que les questions d'intérieur étaient ainsi vivement agitées, la Prusse ne négligeait pas les occasions de remédier aux défauts de sa configuration géographique par des additions territoriales, et elle adjoignait à la Confédération germanique des États slaves.
Les différents pays de l'Allemagne, jusqu'avant la révolution de 1 848, étaient animés d'un vif esprit de libéralisme ; et presque tous obtinrent l'abolition de la censure, la participation BU gouvernement d'un tiers état avec des réformes électorales et judiciaires. Puisqu'on parlait tant de nationalité, le moment sembla venu de recueillir les fruits de si longues espérances, en unissant plus solidement entre eux les différents membres de l'Allemagne, pour en faire, au lieu d'uue Confédération d'États, un seul Etat fédératif avec une constitution unique, une seule bannière, une seule diploma-
LA HATIOIULITÉ. — AUEMAHIIS ET SLAVES. 33
tie, un droit unique etcommun denationalîté allemande, et sous un chef qui serait le vrai supérieur de trente-sept princes et de qui émaneraient toutes les libertés politiques. Ce projet enlevait leur tndépendanceàdivers pays ; quelques-uns étant des puissances de premier ordre, comme rAutriche et la Prusse, pouvait-on croire que ces puissances se résigneraient à se placer sous un chef électif?
Ce plan paraissait donc plus spéculatif que pratique : mais les savants allemands, le Uiéorème une fois posé, l'appliquent sérieusement et avec opini&treté. C'étaient alors des jours couleur de rose, dans lesquels on croyait à la toute-puissance de l'opinion, aux révolutions pacifiques, ft la prépondérance des volontés éclairées sur les armes des princes et les fureurs du parterre ; aussi cinquante savants, réonis à Francfort, commencèrent à discuter les intérftts de la patrie, et, se sentant appuyés du public, ils allèrent jusqu'à proclamer la diète Constituante. L'Allemagne populaire applaudit avec enthousiasme à ce nouveau pouvoir, tout moral; les princes eux-mêmes obéirent & la sommation; et les députés de toute l'Allemagne se rassemblèrent dans l'église de Saint-Paul à Francfort, sous la présidence du courageux Hessois Gagern.
Le premier pas à faire devait être de consUtuer un pouvoir central; mais qui le choisirait, les princes ou le peuple? Dans cette discussion, les républicains levèrent la visière ; et Blâme et d'autres tribuns obtinrent les plus vifs applaudissements en criant contre de Wîncke et tous ceux qui préféraient le droit historique à la souveraineté populaire. — Puisqu'il était urgent d'avoir un pouvoir centrai, Gagern proposait que l'assemblée cré&t un vicaire impérial irresponsable, pris dans une maison souveraine. Le choix tomba sur l'archiduc Jean d'Autriche, qui passait pour libéral; autour de lui se forma un ministère, et aussitôt fut dissoute la diète antîqae qui ne représentait plus que les princes.
L'assemblée nationale avait obtenu beaucoup en obligeant l'Autriche et la Prusse elles-mêmes à s'incliner devant le dogme de l'unité allemande et à reconnaître une hégémonie ; mais i) restait à organiser la nation , en soudant entre elles ses diverses parties, en éliminant celles qui étaient étrangères , en recouvrant celles qui avaient été détachées. Pour cela il fallait refondre la moitié de l'Europe : quel accouplement? Cette assemblée, avec la prétention de représenter
■I8T. tJHir. — T. XI. 3
31 LES TieRTB DXIHIÈIIES AKHÈBS.
les peuples, osait tout; et, comme il arrive aux corps délibérants, elle croyait qu'il suffisait de décider et de décréter.
La dispute commença sur les droits fondamentaux : dans des discussions interminables, od déploya beaucoup de logique et de poésie, de science et d'enthousiasme : le droit de parler étant acquis, tous voulurent faire montre d'études et d'éloquence; tous voulurent avoir les applaudissements de l'auditoire et des journaux, elles ovations de la jeunesse; tous voulurent se révéler au monde comme des chefs de parti. Dès lors , ou divagua dans les abstractions , jusqu'à en perdra le bon sens élémentaire ; on rtva l'idéal plutôt que le possible; on se renvoyait mutuellement d'irréconciliables contradictions. Ruge proposait d'exclure toute religion, tandis que Dôllinger se tournait vers le pape; les uns se bornaient à la patrie , pendant que d'autres embrassaient toutes les nations ; ceux-ci refusaient de se mêler des intérêts d'autnii, ceux-là demandaient une ardente propagande; on proclamait la nationalité, et, en même temps, on maltraitait, on maudissait la Lombardie, qui à ce moment s'insui^eait pour recouvrer la sienne ; on exaltait le sentiment allemand, et on vilipendait l'armée de Radetzky.
On comprenait que la question de la nationalité, qui semblait si évidente, était très compliquée. Quelques parties du Danemark sont déclarées allemandes , et la Prusse est chargée de les reprendre par les armes : de là, guerre à l'extérieur, discussion à l'intérieur, tumulte à Francfort avec l'assassinat du prince Lichnowski, dugénéral Auerswaldetde beaucoup d'autres personnes. Le calme rétabli , le parlement se mettait à bavarder sur des questions abstruses au lieu de se hâter vers le réel; surtout il en voulait à l'Autriche, jusqu'à prétendre qu'elle ne pouvait appartenir à la Confédération germanique puisqu'elle avait dans son sein des peuples non allemands. Il en résultait que l'Autriche en toyte manière faisait de l'opposition; d'autant plus qu'elle pouvait montrer les libertés accordées par elle à ses peuples ; elle rejetait résolument cette idée de l'Allemagne unitaire ; elle voulait bien qu'on refondît l'Allemagne, oui, mais de façon à lui donner de la force à l'extérieur , et & la laisser libre dans chacun de ses membres. La Prusse, non plus, n'était pas satisfaite que le Parlement décidât de son sort à elle-même ; d'antres princes protestaient contre un pouvoir central qui restreignait le lenr. On emprunta à l'histoire l'idée de nom-
LA BATlOlïAUTê. — ALIEHAHDS ET SLAVES. 35
mer ud empereur pour six ans ; et le roi de Prusse fut salué sous ce nom ; mais l'ambition de l'hégémonie oe l'aveuglait pas au point de l'empêcher de voir que cet honneur nominal était la perte d'un pouvoir réel, puisqu'il faisait de son royaume un royaume vassal du pouvoir central.
Cependant la Constituante avait servi à faire échec aux gouvernements particuliers ; et le radicalisme levait la tête, voulant une solution par la force. Frédéric Hecker et Gustave Struve excitaient les peuples ; partout les capitales se soulèvent contre les princes, et les Chambres contre les gouvernements; dans l'assemblée populaire de Lauterbach, sur les frontières de la Hesse électorale, on assassine le conseiller Prini ; Struve, Brentano, le Polonûs Mieroslawski, accourent partout oh il y a une émeute à préparer ou à soutenir; la Prusse vient pour réprimer, elle voit clairement que l'unité rftvée conviendrait mal aux besoins et aux désirs de l'Allemagne. Vingt-neuf États acceptent la Constitution de Francfort , mais ce sont les petits États ; tandis gue U Prusse, le Hanovre, la Saxe forment une alliance à part contre les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur, et pour se donner un lien fédératif plus efficace que celui de la Constituante, beaucoup de princes adhèrent à cette alliance. La Constituante, qui s'était réunie sous les auspices les plus heureux, finit mesquinement : elle proclama les principes de l'étemelle justice et poussa à des guerres injustes; elle visa à la légalité et aboutit à des bouleversements ; elle laissa plus divisé qu'auparavant le pays qu'elle prétendait unir.
En Autriche, les Bohèmes avaient convoqué an Wenzelsbad de Prague une assemblée oîi ils réclamèrent l'égalité des diffé- i rentes nations et des confessions religieuses ; la fusion de la Bohème avec la Moravie et la Silésie dans une assemblée représentative commune, la responsabilité de l'administration centrale vis-à-vis du pays; l'armement de la garde civique, l'abolition de toute féodalité.
Ces vœux satisfaits, les Tchèques, sans penser à se détacher de l'Autriche , firent appel anz diverses nations soulevées pour qu'elles soutinssent Tempire croulant, et que de l'unité sortit la force. Un congrès slave est réuni; les trois partis, polonais-ruthène , serbe -illyrique-croate, et bohèmemorave, rejetant la fusion des races slaves avec les races allemandes , déclarèrent que les communautés et nations slaves de l'Autriche et de la Hongrie formaient une race
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unique, dans le but âe défendre leur propre nationalité et de conquérir les droits annexés à cette nationalité.
Ce n'était pas chose facile de réduire la théorie en praUque , c'est-à-dire d'obtenir l'égalité des races , soit de la part des Hongrois qui en tiennent une si grande partie en serrage, soit des Polonais parmi lesquels les Ruthènes et les peuples de la petite Russie sont implantés depuis si longtemps , différents par la langue et soumis à une insultante féodalité dont on n'avait point voulu s'écarter d'un seul pas m£me dans la révolution de 1831. Force fut donc de se borner à une alliance de toutes les races slaves sous la suprématie de l'Autriche.
Gomme il arrive dans les compromis, personne ne fut content : les intrigues des cabinets de Vienne et de Pétersbourg aidèrent aux impatiences des démagogues et aux ambitions des aristocrates , si bien que Prague se révolta sous le prétexte que la nationalité était en danger si l'Autriche se fon~ daitdans l'Allemagne. L'Autriche dut réprimer le soulèvement par les armes; et Windischgrfitz y réussit, non sans verser beaucoup de sang. Puis, quand la constitution autrichienne proclama l'égalité des races , les Bohèmes comprirent tout l'avantage qu'en retireraient les Slaves, et alors ils se retournèrent vers l'empereur, protestèrent contre l'insurrection de Vienne et s'offrirent à réprimer les révoltés.
La secousse se flt sentir plus profondément en Hongrie. H Sa constitution si originale s'expliquait par ce fait qu'il y a chez elle un grand nombre de nations qui sont superposées les unes aux autres ou du moins juxtaposées, sans pour cela se fondre entre elles, pas même quand les Magyars, la nation dominatrice, se soumirent & la maison d'Autriche. Des magnats très riches et dignitaires, de nobles propriétaires, des gentilshommes qui même dans la ruine conservent leurs privilèges, s'unissent au haut clergé, aux cités libres royales, aux bourgs privilégiés, et aux tribus des Eoumans et des lasiges, pour former le peuple hongrois qui a le droit d'élire le souverain, de faire avec lui des lois, de s'imposer les taxes dans une diète triennale ou ils se présentent l'épée au c6té, l'éperon au talon, et où ils parlent latin : te reste de la population paye les impftts et n'a aucun vrai droit politique. Le roi fait la guerre et la paix, jure de respecter la constitution et les privilèges ; s'il viole la constitution, les Hongrois peuvent se soulever. Le noble dépend directement du roi; il ne
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doit aucune prestation ni pour lui-même ni pour ses biens ; à iui seul les magistratures suprêmes, k lui les emplois et les tribunaux; il juge les paysans et ses serfs. Hais la couronne est Tunique propriétaire des immeubles, et ils lui reviennent & défaut de succession. Celui qui en a la jouissance peut les hypothéquer en consignant les fonds; dans certains cas, il peut les aliéner; mais le premier possesseur conserve le droit de les recouvrer, même après des siècles.
Les paysans de cbaque village choisissent leur propre juge pour la conciliation des débats et la surveillance ; du reste, eux, qui supportent toutes les charges, sont gouvernés et jugés par la classe privilégiée, sans avoir la moindre part au gouvernement, ni même le droit de parler dans les assemblées du village, où l'on fixe Timp6t et les corvées ; ils ne peuvent en leur propre nom intenter un procès au seigneur ou à un noble. Tous les nobles qui ont atteint leur majorité et le clergé se réunissent quatre fois par an dans des assemblées du conàtat qui jugent les manquements publics des fonctionnaires ou des simples particuliers, et, comme corps administratif, reçoivent les ordres de la chancellerie aulique et du conseil de lieutenance : elles les renvoient avec leurs observations ou les font exécuter par les magistrats; elles révisent tes comptes et traitent les affaires municipales. Communiquant entres elles et veillant sur le pouvoir exécutif, elles étaient de fait une véritable Assemblée nationale, d'nn genre unique en Europe. Les magnats Agés au moins de vingt-quatre ans, les prélats, les douze grands dignitaires, les évéques, les chefs des députés, forment à la diète la première tabU, présidée par le palatin, qui représente le roi. Comme les décisions s'y prennent non d'après le nombre des voix, mais d'après la dignité des votants, le palatin garde une grande autorité. La table basse, nommée par élection , exécute les ordres des nobles, mais la souveraineté reste aux diètes qui se tiennent dans chaque conàtat; et les députés ne peuvent s'écarter des instructions, parfois très minutieuses, qu'ils reçoivent des comité».
Le clergé jouit des mêmes privilèges que la noblesse, et, de plus, il en a quelques-uns qui lui sont propres. Les cités conservent une administration municipale, et le gouvernement royal en favorise constamment l'émancipation.
En recouvrant les pays qui appartenaient à la Porte, l'Autriche se trouva posséder la plus grande partie des terres,
38 LK8 TRENTK UHNIÈIIES AHHfiBS.
et les concéda à prix d'argent; ainsi il se forma une classe de propriétaires de biens allodiaux, et dont les droits ne Tenaient pas de la conquête. L'Autriche visait à augmenter le nombre des terres non nobles, c'est-à-dire qui lui payent un tribut; à établir des pactes entre le laboureur et lapatnm, k modérer les exigences de ce dernier ; avec de la patience elle y réussit et en Tut bénie. Mais l'ancienne race, jalouse de cette autorité croissante et attachée à ses privilèges, se faisait de ces privilèges eiu-mèmes une arme contre l'Autriche.
Sur le même territoire vivent donc des Hongrois, des Slaves, des Allemands, des Valaques, des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Juifs, des Ziogari. Le Magyar est pasteur el cultivateur; l'Allemand s'occupe du commerce et des mines; les Valaques sont aubergistes; les Esciavons et les Croates sont cultivateurs et commerçants; les Juifs et les Arméniens, trafiquants et fermiers ; les Zingari sont forgerons et musiciens et aussi entremetteurs; les Slovaques sont bateliers, chasseurs, usuriers; les coutumes ou les privilèges de ces différents peuples leur sont garantis même quand ils sont mêlés entre aux, ils ont des magistrats spéciaux, et chacun est jugé par ses pairs.
La Transylvanie a une administration semblable, mais qui est distincte cependant de celle de la Hongrie ; en 1774, elle accepta la pragmatique sanction de l'Autriche, en renonçant à élire elle-même son prince.
Si nous avons donné cas détails, ce n'est point pour nous arrêter inutilement à une constitution qui hier encore nous retraçait au vif le moyen &ge, et qui aujourd'hui n'est plus qu'un souvenir (I).
()) Voici qneQe eit aujourd'hui la proportion de» différenti peuples dan* la Hongrie proprement dite ;
Magjari 43,S8 pour 100.
Slave* n,10 —
AJlemanda 13,0S —
Ronmaiiu 12,31 —
II tant 7 ajoatar les Zingari et tes Juifa. Dana la Galioie et la Lodomérie , il T a 2 milIloDB de Ruthinei, un peu moina de Polonaia, 115,000 All*mandi, un demi-million de Juif». L'eDMiguement polooaii prévaut daua runiveraité de Cracovia, l'allemand daua celle de Leœberf .
A la lable des magnata appartiennent les Brcbiduea qui ont des bieoi BU Hongrie; Si princea, archeTiqueaetévêquB»; 12 banneraladurojanme; G8 palatins snpirieurs; 4 eapitaines snp^rieurt; 8 chevaliers Bapériaur*;
LA NAIiOHAUTÉ. — ALLEMANDS ET SLAVES. 39
L'Autriche n'arait pas visé à ramener des races aussi diverses à l'unité des intérdts et & l'uniformité dans l'administration, jusqu'au moment oil Joseph II s'enthousiasma des Idées philosophiques de la France avec lesquelles il mécontenla tout le monde. François 1", suivant le courant de la révolution qu'il détestait, prétexta le besoin de centralisation ; dans le traité de Pragne (23 août 1806) et dans la diète de Pesth, on fixa la position de ce royaume, mais l'empereur chercha toujours k en rogner les privilèges. Tandis que la diète hongroise devait être convoquée tous les trois ans, elle resta de i$19 à IS2S sans l'être, et, dans cet intervalle, le roi perçut les taxes et ât des levées d'hommes & son bon plaisir; il ne songeait pourtant pas à exécuter ce que Napoléon lui avait suggéré : faire de la Hongrie un pays conquis. Quand, le IS novembre iSSS, il convoqua la diète et la remercia de sa fidélité et des secours qu'elle lui- avait accordés, les seigneurs profitèrent de cette occasion pour réclamer le statut qu'on avait ainsi négligé, se plaindre des commissions royales qui troublaient leur inviolabilité en leur appliquant les règlements des provinces héréditaires ; le roi promit de ne pas lever d'impftts sans le consentement de la diète et, tout en gémissant de ce que le monde devenu fou (lotus mundus Uultizat) poursuivait des constitutions imaginaires , il fit l'éloge de la constitution hongroise qu'il aimait beaucoup, disait-il. Hais les seigneurs prirent une attitude hostile vis-à-vis du roi ; ils prétendaient que le roi demeur&t dans leur pays, parl&t leur langue , ne pût conduire leurs troupes hors du territoire, sinon en cas d'invasion; les nobles eux-mêmes bvorisaient la formation d'une assemblée moyenne, la cons* truction de routes, le développement de la culture, les améliorations sociales , l'extension de la langue magyare ; ils voulaient se soumettre, eux aussi, aux contributions; bien plus, par excès de sentiment national, on proposait de ne plus accepter de marchandises de l'Autriche, et, pour cela, de modifier le régime des douanes. La ville de Festh fut embellie et réunie à Bude par un pont merveilleux : on donna de l'élan à la publicité et à l'éducation ; on améliora la procédure, on
sa comte uiod; I« goUTerneur de Finme; t39 comMi; 19S buroM; 3 régfttiates de Traiii;lvanie; S dépntéi de la diâte da Croalie.
La table dea dépuUi comprend Ut ddputéi des comitati, diatricti et citéa ; 334 repr^aentent la HoBgrie, 1 la ville de Fiume, 3S la Tnna;lvame, 3t la Croati* et l'EMlaTODie.
40 LES TRENTE DBBRlèBES AIINËE8.
prépara un code pénal , on introduisit une loi sur le change, on maintint les traités entre les paysans et les seigneurs pour le rachat des dîmes et du servage.
La Lxiv* diète abolit les lois ttrbariales, oppressives poar les agriculteurs, à qui elle accorda le droit d'acquérir des terres wibks; elle établit une banque pour prSter sur hypothèques aux cultivateurs qui purent ainsi se racheter et devenir propriétaires et citoyeas. Dans le choix des juges, on tenait compte du mérite, et non plus seulement de la naissance; an somme, le droit personnel marchait vers une organisation plus sage et plus humaine, en substituant aux privilèges l'utilité commune; mais c'étaient des efforts lents et incomplets, auxquels l'Autriche s'opposait en s'ingéniant à agrandir le pouvoir royal ; elle obtenait que les troupes dépendissent du conseil aulique, et, par conséquent aussi, que tes colons des confins militaires en relevassent; ce pays était donc soustrait à la Hongrie.
L'Autriche tirait un grand parti de la jalousie des races, et elle lafomentait en se faisant la protectrice des plus faibles. On crut que c'était une démarche libérale de demander que le roi parl&t le magyar au lieu du latin ; mais les peuples d'une autre langue virent là une prétendue prééminence des Magyars; EscIavoDS et Croates protestèrent. Ces derniers, en particulier, cherchaient, dans l'Illyrie, à se relever par l'industrie et les dignités; ils étaient afTectionnés à l'Autriche, parce que l'Autriche était leur appui contre la tyrannie des Magyars. Deux millions de Valaques, éparpillés dans la Hongrie et la Transylvanie , n'avaient pas de patrie à laquelle vouer leur fidélité ; mais ils croyaient à leurs popes : ils portaient leurs regards et tendaient les mains vers le czar comme vers leur chef, non point national, mais religieux.
L'Autriche, après avoir favorisé la résurrection des races ses sujettes, s'épouvanta quand elle les vit aller trop loin, et surtout lorsque les Illyriens se donnèrent le titre de nation; elle défendit aux Dalmates et aux Esclavons d'élever la même prétention. — Par une de ces rencontres trop habituelles d'ailleurs quand la mine est prête à éclater, il y eut à Agram une émeute où le sang coula ; le peuple se souleva en furie; cette agitation nationale s'étendait à tons les Slaves, et l'homme qui se fit leur représentant fut Joseph Jellachicb.
Né à Buzim le 16 octobre 1801, élevé à l'Académie thérésienne, il s'était bientAt distingué par sa valeur dans les con-
LA ItATlONAUTË. — ALLBItANDS ET 8UVBS. il
fins militaires, et par ses poésies oà il en décrivait la vie extraordinaire et prophétisait la résurrection des peuples slaves.
Sa politique consistait à se rattacher ft l'Autriche pour ruiner les Magyars ; mais les Slaves de la Pologne et ceux de la Bohême ne comprirent ai n'appuyèrent les projets de Jellachich qui, en relevant la Croatie, méditait peut-être l'établissement d'un grand empire slave.
Cette protestation des nationaliste» contre l'administration unitaire, croissant encore lorsque l'Autriche fut secouée par la révolution, menaçait de désorganiser la Hongrie dont elle détachait les peuples ses sujets. Alors le parti du progrès légal hila les améliorations désirées depuis longtemps; il abolit le servage, de telle sorte qne cinq cents familles nouvelles se trouvèrent propriétaires; tous purent aspirer & tous les emplois; quiconque possédait 750 francs, ou avait un diplftme, ou exerçait un métier en ayant un apprenti, devenait électeur; la Hongrie et la Transylvanie étaient réunies. Les Hongrois, habiles dans les artifices parlementaires, reconnurent comment les privilèges de chacun des peuples de l'Autriche seraient en péril avec un ministère unique, puisque ce ministère pourrait, dans les diètes d'un pays, obtenir des hommes et de l'argent pour en opprimer un autre. Us réclamèrent donc un ministère hongrois, distinct et responsable : l'Autriche ne put le refuser ; elle proscrivit Jellachich comme rebelle; il céda, se réconcilia avec la cour, en professant toujours son dessein de régénérer l'Autriche par l'égalité des nationalités, et mena ses Croates combattre les Hongrois. Szechenyi, BalthyAni, Deak et les autres vétérans du progrès pacifique étaient dépassés par les nouveaux venus , à la tête desquels se plaçait Kossuth, avocat slovène, disposant de 200,000 soldats et de forteresses.
A Vienne aussi, la révolution, des mains de ceux qui lUToirniH l'avaient provoquée dans la confiance de pouvoir la domi- **^""' ner, passait aux démagogues. — La légion universitaire, sous le prétexte habituel ffàs la cour essayait une réaction, ameute le peuple , et la cité proclame la république. L'agi- m mi. tation s'étend aux provinces, dont chacune réclame la restauration de sa nationalité. Dans une Assemblée constituante, étrange dans sa façon d'agir et dans ses idées, les rosés et les intrigants eurent le dessus, si bien qu'on dut tourner l'armée contre le peuple; le peuple furieux égoj^e
Ai LRS TRBNTB DBKKlâHRS ARNftKB.
Latour, le ministre de k guerre, s'empare de l'arsenal, Terme les portes de la cité : l'empereur dut s'eofuir à 01mfltz; Bem et le prêtre défroqué Messenhauser encouragent la foule et préparent Vienne k se défendre, avec l'aide de la Hongrie, contre l'armée impériale. Mais la ville fut prise d'assaut par Windiscbgrfitz, qui avait déjà bombardé Prague et réprimé avec rigueur le soulèvement de la Bolième, en vengeant sa femme et son fils massacrés. On vit toutes les horreurs de la guerre civile : Blum et Messenhauser firent fusillés ; la Constituante se transporta à Kreœsier; et le nouveau ministère, présidé par Schwarzeaberg, réprima les idées fédéralistes en déclarant qu'il voulait loyalement la Gonstï* tution, mais la Constitution unitaire. Le vieil empereur Ferdinand, reconnaissant que, pour reconstruire, il fallait des forces jeunes, abdiquait, et son jeune neveu Prançois-Josepli, dans sa proclamation , professait la nécessité d'institutions libérales adaptées aux temps. La Constituante bavarde écartée, OD donna une Constitution représentative, basée sur l'unité de l'empire, mais en promettant toutefois qne dans les statuts communaux et provinciaux, qui seraient publiés pendant l'année, cette unité s'harmoniserait avec l'indépendance des ditférentes parties de l'empire : de sorte que ta force centrale n'empAcherait paa la libre action et le développement particulier des individus et des communautés.
On proclama on empire compact, constitutionnel, avec un Reichsrath, chambre unique élue par les diètes provinciales; et une Constitution égale & celle des pays les plus libéraux. Mais la Lombardie refusa obstinément ces concessions. La Hongrie résista aussi. Dans la nouvelle Constitution elle ne voyait qu'un accroissement des prérogatives autrichiennes, aux dépens des privilèges nationaux. Elle refuse donc de reconnaître le nouveau roi parce qu'il n'est pas élu par la diète; k toute concession faite, elle oppose de plus laides demandes ; elle égoi^e Lemberg, pend Zichy, enfin déclare qu'elle se détache de l'Autriche et proclame le gouvernement républicain. L'habitude des armes, la nature du pays, l'héroïsme de Klapka, de Gfirgey, de Bem, de Perczell, de Mezzaros, de Dembinski, la fermeté et la popularité de Kossuth vinrent en aide à la résistance. L'audacieux Kossuth avait tourné à la révolution les habitudes conservatrices de la Hongrie ; mais plus tard prévalut l'influence de
LA ItATIOBALITÉ, — AILEHAITOB ET 3LAVB3. *3
Deak (l),faoDn6le bourgeois qui voulnit la légalité, en refusant pour lui les charges et les dignités. Hais la Hongrie, qui s'insurgeait contrerAulriche, vît s'insurger contre elle-même les peuples ses sujets. Jellacbicli fut l'âme de cette résistance. Il était adoré des siens pour son énergie et sa douceur, si bien qu'en 1848, lorsque la révolution éclata, il avait été nommé Ban de la Châtie. II refusa de so soumettre au gouvernement hongrois, il offrit au contraire ses services k l'empereur Ferdinand, alors réfugié à Innspruck; et, bien que ce mfime empereur l'eût déclaré rebelle et traître, il lui porta le secours de ses Croates. Les Hongrois, animés par Kossuth, avaient été vainqueurs & Albe-Royale; Jellachich courut sauver Vienne avec ses bandes déguenillées et bizarrement accoutrées, mais qui, pleines de courage, protestaient qu'elles le conduiraient à Bude pour lui mettre sur le frout la couronne de saint Etienne. La valeur hongroise et l'habileté de Kossuth et de Bem ne suffirent pas pour sauver la Hongrie contre Windischgrfitz, Jellachich et les Russes. Car l'Autriche, après des pertes incalculables, se vit forcée d'invoquer, au nom d'une alliance de trente ans , cette même Russie dont elle se défiait tant. Et la Russie, considérant moins ses propres ambitions que la çh bomu *b nécessité d étemdre un incendie qui pouvait se communiquer *««. à son territoire, se répand en Transylvanie et en Hongrie, avec une armée commandée par Paschewitch. A la fin, la Hongrie se soumet et Windiscbgr&tz entre à Pesth. D'hor- '^jj^ ribles supplices firent frémir l'Europe, dont la compassion fiit aussi excitée par tant d'exilés, fugitifs de ces paya replacés sous le joug et dépouillés de tous leurs privilèges, hors ceux qui leur ét^ent communs avec les autres peuples. — Après la journée de Villagos, le Russe Paschewitch écrivit au czar : « l^a Hongrie est aux pieds de Votre Majesté.» De là, une explosion de colère implacable contre la Russie. Mais le czar Nicolas dit : « La déchirure est réparée : jusqu'à quand cela durera-t-U?» Ce n'est pas en Hongrie seulement qu'il y eut des troubles; ntalie eut les siens; presque toutes les capitales autrichiennes furent bombardées, presque toutes furent mises en état de siège ; c'était là le même cri de : « Mort aux
H) Fnuifoii Deak (1303-1875), nommé Viiluilre patriote, fat toi^onr» le inodéraleujr de l'oppoeitioD lég&le, et il s'en retira lorequ'il la vit aller mu eieèt. Après 1860, il continua à lutter juaqu'i ce qu'il eût conquis l'indipendkDce pour la Hon^e, refocant totyonre lei honneurB et la pouvoir; il charcba aniii i r^larieer le« nipporlt entre l'Église et l'État.
44 LES TUNTB DRIMIÉRES AHIfËBS.
Allemands I », qui & Vienne, comme à Pesth, soulevail les étudiants et les juifs, et toujours la force rentière eut le dessus, comme en Pologne contre Mierolawski, à fieriin contre Struve, et comme dansle Wiirtemberg,le graud-dudlé de Bade, le Palatinat. Radetzky pouvait dire : « J'ai donné à l'Europe une grande leçon en lui montrant qu'un brave général peut toujours étouffer une révolution lorsqu'il commande une bonne armée. — La tribune a beau s'élever bien baut, elle n'arrivera jamais à la bauteur d'un brave capitaine à cbeval , qui élève l'épée au-dessus de sa tête ; il n'y a pas de voix asseï forte pour l'emporter sur le roulement d'un tambour (1). » Mais ce n'est pas éteindre l'incendie que de le couvrir.
Restait le débat politique entre les deux puissances principales, la Prusse et l'Autriche : la première se considérait comme éminemment allemande et par là voulait s'assurer la prédominance ; la seconde, i contre-cœur, se retirait delà place d'honneur occupée par elle pendant des siècles, et renonçait difficilement à se sentir nécessaire à l'équilibre européen. Elles furent sur le point d'en venir aux mains; mais la prudence réussit k diiférer le choc. Ce fut le salut de l'Autriche de n'avoir pas centralisé toute l'autorité k Vienne : de la sorte, elle pouvait résister en cédant, et lorsque l'empereur fuyant se trouvait réduit k Olmiitz ou à Innspruck, rien n'était encore désespéré. La vie de l'empire était son armée, inébranlable dans la discipline, capable non seulement de résister k l'épreuve des plus chaudes batailles, mais aussi de se retirer sans désordre, et de se rétablir assez pour harceler et épuiser les ennemis ; — ainsi l'Autriche triompha même quand toute la machine administrative était désorganisée.
(1) Radetik; est reaU popalair* chez lei Autrichien* dana me foule d'aoecdotea et de chanaoDB; Isa chanli gnemera de Zediili aoDt pleina de lui ; le plui gnnd pohU de l'Autriche, Qrillpaner, > fait ud potana intitulé : Hadelikg; en ISS9 même, c'était aou nom qui excitait le eonrag* de l'armée. 11 était arrivé déjà i ua grand Age aana porter de mouetacbea, malgré lea épigrammea que cela loi attirait depuia que cet omemeat «e montrait Juaque sur lea riiagea les moins belliqueux; mais, k l'agaant de Vicence, il ae promit i lui-même que, s'il était vainqueur, il doDDwait aatiaraction au peuple en laiaiant poueaer aei mouitachei; il le fit; etaes mouilaehea grîiea ont été chantAea par un pacifique Bavarois, aavant latiniate et bellénists, dana une pièce insérée parmi lea DUeourt publia de L. DftderleijQ (Francfort, 1860). — Charlea- Albert laiHR, Ini auau, pousser ses moustaches en 1S4S.
LA HATIONAUTÉ. — ALLKMAHDS BT SIATGS. 45
Il est vrai cependant qu'il fallait, pour f;ela, accorder à l'élémeat militaire plus d'autorité que n'en compoite un régime civil. De là, deux graves difflcultés. La première était de se reconstituer en introduisant le gouvernement représentatif dans un empire habitué au silence de l'absolutisme, et d'opérer cette reconstitution au milieu des agitations des diverses races, sous le canon ou du moins sous la menace du canon qui apparaissait désormais comme l'unique moyen de maintenir les sujets dans l'obéissance. L'autre difficulté était la dette publique. Elle était déjà énorme auparavant; pour la guerre de Hongrie, on devait aux seuls Russes une compensation de 15 millions de florins; le ministère de la guerre dépensait à lui seul 158 millions de florins. Etait-il possible de désarmer tant que les populations ne seraient pas tranquilles? et pouvait-on les ramener à la tranquillité tant que dureraient ces gouvernements exceptionnels? Cercle fatal, dans lequel le mal empirait; et les améliorations, d'ailleurs loyalement voulues, devenaient difficiles.
L'Allemagne calmait les agitations des peuples en ne s'apercevant pas encore de l'ambition des rois; mais ce peuple allemand aurait pu se proposer pour un modèle de constance dans les desseins politiques, d'énergie dans tes réclamations contre les constitutions aristocratiques qui se relevaient de nouveau sur les ruines de la démagogie.
Les gouvernements durent, bon gré mal gré, se transfor- bu mer, et après qu'ils eurent en vain tenté de restaurer le m passé, ils condescendirent à un grand nombre des besoins du temps : la censure préventive cessa à peu près partout ; la publicité devint plus grande, plus grand le respect de la nationalité ; ce n'était pas encore le jour, mais ce n'étaient plus les ténèbres; partout, sous l'Europe légale, s'agitait une Europe cachée ; mais entre les deux il y avait des réactions, des caprices, des incohérences, l'impossibilité de s'entendre.
La haine seule avait fait l'unité de la révolution ; on comprit que cela ne suFBsait point pour réussir; la révolution pourtant survécut; et de la haine des gouvernants on passa à la haine des faits, à l'horreur du vrai, au mépris de ce qui est saint, à l'apothéose de la révolte ; on désespéra de de la vie morale et du progrès pour se lancer dans des tentatives forcenées.
On avait désappris à se contenter de sa position, parce
16 LES TUKTK DKKHiàHBS ARHtlS.
que personne ufi croyait sa position imposée par le devoir, poais par un fait qui pourrait changer le lendemain ; en effet, si les hostilités étaient suspendues, c'est qu'on se heurtait à un plus fort; dans ces exagérations nuageuses, te sens commun et la notion de ce qui est honnfite se pervertissaient.
Tant de bannissements, tant de détentions ou de vexations provoquées par la police renaissante, tant d'exécntions par la corde ou par les fusillades ; les inip6ts démesurés, une tyrannie systématique ou capricieuse, que ne peut éviter un pouvoir réduit à veiller à sa propre conservation, tout cela causait dans les peuples une sorte d'éréthisme. convulsif; la morale allait encore plus mal que l'économie politique, car les idées exceptionnelles trouvent vite une application générale, quelque absurdes ou injustes qu'elles soient. — Contre la pétulance de la plèbe, une certaine exubérance cléricale et soldatesque paraissait légitime; et, pour avoir subi des exigences, on se laissait aller à refuser même ce qui était juste et avait été promis, à ne pas essayer, près des vaincus, de la conciliation par un peu de condescendance, à ne pas écouter les demandes raisonnables pour donner tort aux réclamations inopportunes, à ne pas réunir en un parti compact tous ceux, — et le nombre en est grand, — qui à l'anarchie préfèrent encore l'absolutisme; à ne pas se persuader que pour bien gouverner il faut s'associer aux intérêts, aux idées, aux sentiments du peuple; que les pouvoirs, en renonçant à toute initiative, se privent de la coopération de tous les hommes bien pensants et de bonne volonté, et que le progrès, inévitable d'ailleurs, demeure abandonné à cette opposition, sans logique et sans efficacité, où l'on désapprend la science d'être content de son partage, où l'on ne veut ni ne sait repousser tes souffrances inutiles. L'alliance des princes et des prêtres Ht naître l'idée que la religion est une école de servilité et la complice de l'oppression ; le peuple, si souvent trompé, ne croyait plus à personne, et, poussé à des excès dont il subissait les funestes cousequences, il reniait la devise sainte dont on avait voilé ces excès à ses yeux.
Les conspirations et les meurtres épuisent les peuples non civilisés au lieu de leur reudre cette force qu'ils ne peuvent tirer que de l'accord dans le but : aussi, même des personnes qui avaient d'ailleurs la flamme du ressentiment
LA nATIONAUTË. — AU.KIIAIIDS ET 3IATB8. 17
national, reconnurent comme inévitables les répressions exceptionnelles dont on use contre le déchaînement des passions brutales : d'Azeglio n'hésite pas h déclarer, dans un discours aux électeurs, que l'Europe avait été sauvée par les armées et par les cours martiales. En vérité, ce triomphe brutal des baïonnettes est peut-être moins odieux que les haines et les réactions qui se cachent ou éclatent sous les noms d'amour et de progrès. Devant la charlatanerîe de furibonds prédicateurs de fraternité ; devant l'infatuaUon pour les fadaises de la tribune et des Journaux, où l'on remet tout en discussion, où l'on croit que tous ont l'éloquence et l'habileté; devant le mensonge ouvertement proclamé et tyranniquement imposé pour soutenir des opinions extrêmes, acceptables seulement pour des intelligences bornées et des cœurs pervertis , l'homme se décourage et se demande : » Est-il donc vraiment impossible de résoudre scientifiquement et pratiquement te problème politique et le problème social? L'homme est-il réduit à cette espérance sans fin qui équivaut an désespoir? »
H est clair que les révolutions, là même où elles réussissent, ne diminuent pas l'oppression du pouvoir; elles en changent seulement le caractère, lui enlèvent la dignité et la stabilité ; elles ne diminuent point l'obéissance, elles en détruisent le mérite et la beauté. Toutefois il restera de la révolution de 1848 ce très grand résultat, qu'elle aura amené l'émancipation des races do serfs en Allemagne, en abolissant toute vassalité des paysans, toute différence entre les biens ordinaires et les biens seigneuriaux, toute servitude de pâturage et les servitudes forestières ; elle aura affranchi les propriétés foncières, fait disparaître, sans indemnité, tous tes droits qui provenaient d'une sujétion personnelle ou de patronage; elle aura égalisé toutes les confessions. Un gouvernement purement bureaucratique, tiré de sa torpeur et rappelé au sentiment du devoir, a plus fait ou essayé en quelques mois qu'en plusieurs siècles, et, s'il avait su résister k la tentation des vengeances et de la réaction, il aurait eu devant lui une carrière où il pouvait se faire bénir de toutes les races qui se croyaient avilies et mortes , et qui avaient encore le soufQe puissant d'une seconde vie. '
LES TBKNTE DBUIlàiBS ÂRniBS.