CHAPITRE V
PAIX DE PAHI3. — GCRBHB D'ITAUG. — DIOTi ITAUBKKE.
Pour discul«r les conventions de la paix, un congrès se réunit à Paris. La France ne retirait aucun avantage de tant de sacrifices, mais elle avait le grand rôle. La Porte fut admise à jouir des avantages du droit public eurdpéen, et elle confirma la liberté religieuse. La Hussie lui rendait la ville de Kars, recouvrant sur les alliés fialaclava, Sébastopol et les autres ports de la mer Noire qui était déclarée mer neutre, fermée k tous les vaisseaux de guerre, ouverte aux navires marchands. Les principautés danubiennes restaient sous la suprématie turque : tout protectorat de la Russie cessait, et le cours du Danube devenait libre. Les conditions de liberté sociale et politique n'étaient pas modifiées : on établit seulement la Â-ancfaise du pavillon neutre en temps de guerre ; on abolit le droit de course, les États seuls pouvant faire la guerre. Mais les Américains , à qui l'on doit cependant l'application la plus étendue des lois maritimes en temps do guerre, repoussèrent cette abolition des lettres de marque, afin de ne pas se trouver, en cas d'hostilités, inférieurs aux nations qui entretiennent d'immenses flottes même en temps de paix (1). Les principautés danubiennes furent l'occasion de longues négociations en 1858 ; seulement les grandes puissances stipulèrent que la Moldavie et la Valacbie formeraient deux États distincts, avec des institutions et des lois égales, avec deux hospodars, mais un seul grand conseil et sous la suprématie de la Porte. Le prince Gouza prépara l'union des deux pays sous le nom de Roumanie. I Lorsque les alliés cherchaient des aides pour la guerre
(1) NapoléoD III, siÙTant en cela aes idées humanitaires, déclarait, le 8man 1SS4, renoncer momsntandment à ses droiti, et ne pa« todIoît l'emparer dei marcbandises ennemies qui seraient aur dea bitimenta neutre*. Cela Ait trbt utile à la Russie, mais, dans la suite, nuisit à I'Ad' gleterre et encore plua à la France qui, dans la guerre de 187D, ne ptit employer mi vaisseaux A ruiner le commerce allemand et dut ae borner k la défenÛTe.
SmHBK DITAUK. 63
contre la Russie, ils demandèrent au Piémont des soldats auxiliaires. Le Piémont répondit qu'il n'en donnerait pas & prix d'argent, mais qu'il fournirait un corps de troupes alliées sous le commandement d'un général sarde. Quoiqu'il répugn&t aux patriotes d'envoyer une armée contre une puissance qui ne leur avait occasionné aucune perte, ni causé aucun tort, et de laisser le pays exposé à réventualité d'une attaque de la part des Autrichiens, on voulut se relever des précédentes humiliations en marchant de pair avec les grandes puissances, et l'on décida de donner 1S,000 hommes, en recevant de l'Angleterre uu prêt d'un million de livres sterling ft 3 pour 100. Dans le traité de paix, il sembla naturel que l'Autriche, qui avait détourné de l'Europe le fléau de cette guerre formidable , obtint quelque agrandissement vers le Danube. Le gouvernement piémontais s'en effraya et envoya des circulaires très vives, montrant que cet agrandissement de l'Autriche deviendrait préjudiciable à la liberté européenne; qu'à la prédominance russe, qu'on venait de renverser, on substituait celle de l'Autriche; que l'Autriche bientôt agirait en maltresse sur tout le parcours du Danube, comme elle le faisait en Italie ; qu'en Italie on allait consolider l'union avec l'Empire autrichien, en ruinant l'influence de la France et de l'Angleterre et en réduisant le Piémont à l'impossibilité de se soustraire k la domination de l'Autriche. Ainsi, on allait récompenser la puissance qui avait remisé d'nnir ses armes à celles des Occidentaux ; ainsi on punissait la puissance qui n'avait pas hésité à les favoriser. Cavour obtint de siéger avec les autres plénipotentiaires (1 ), et, sur l'invitation de Napoléon qui disait vouloir faire quelque chose pour l'Italie, il parla de la condition de lltalie ;
(I) D'apria la bulle d« Jules n, datée de 1S04, voici dam quel ordre les représeotanta des Étati prenaient place: d'abord l'ampereor d'AUetuagnei le roi des RomaÎDi, héritier désigné de l'Empire ; les roi» d« France, d'Espagne, d'Aragon, de Portugal, d'Angleterre, de Sicile, de SaUe, da Hongrie, de NaTarre, de Chypre, d« Bohême, de Pologne, da Danemark. Venaient ensuite les républiques de Veniie et de Oénes, la Confédération germaniijae, le duc de Bretagne, l'électeur palatin, celui de Saie, de Brandebourg, l'archiduc d'Autriche, le duc de Savoie, le grand-duc de Toscane, les ducs de Milan, de Bavière, de Lorraine. La Roasie ne comptait paa encore parmi les puissances européenne*.
Le* plénipotentiaires étaient pour la France Wolewski et Bourqnene;; pour l'Angleterre, Clorendon et Cowle j i pour la Russie, Bruaowet Orloff; ponr l'Autriche, Baol et HObner; pour la Turquie, Ali-Pscha et Mehemet- Gemal-Ba;; pour le Piémont, CaToor et Villtmarina.
64 LES thbutb DslunisBS ANifâss.
on n'épargnait pas les attaques au gouvernement autrichien et aux antres Etats, principalement i Naples et à Rome; il déclara qu'il était nécessaire de rerondre l'Italie si on voulait qu'elle ne troubl&t pas continuellement l'Europe; il ajouta qu'en cela l'ambition de la maison de Savoie se confondait avec les întérëls de toute lllalie, et mSme de tout l'Occident, et que l'équilibre ne pourrait s'établir tant que l'Autriche opprimerait la péninsule. Il concluait en attestant que, a quel que fût le sort réservé aux Italiens par la Provi. dence, tout homme de cœur se rappellerait toujours que Napoléon fut le premier & demander : « Que pourriotu-mmt faire pour f Italie? »
u awui» II était contre toutes les convenances d'accuser des puistaMMi*!. sances indépendantes et qui n'étaient pas présentes au Congrès; c'était un outrage à ce principe de non-intervention en vertu duquel on avait fait la guerre de Grimée; mais, pour la première fois, la question italienne était discutée dans un congrès européen avec l'intention d'y apporter des améliorations; et la cause libérale se trouvait confiée, non plus seulement aux mains des conspirateurs et des sociétés secrètes, mais à un gouvernement.
A partir do ce moment éclata l'inimitié entre l'Autriche, puissante, mais mal vue de l'opinion publique, et le Piémont, petit, faible, mais soutenu par les forts, infatigable à susciter des embarras à son vainqueur, à le dénoncer dans ses journaux, à se donner des airs de persécuté, de royaume menacé. Â partir de ce moment, Piémont fut synonyme de Révolution. Cavour, qui voulait montrer que l'Italie ne pouvait agir par elle-même, obtint que toute l'Italie l'applaudit ; les émigrés de la Komagne firent frapper une médaille en son honneur avec cette devise : « Que font ici tant d'épées étrangères? »
Après la campagne de Lombardie, il était resté en Piémont de la désunion et de la malveillance entre les civils et les militaires ; ceux-là avaient peur d'un coup d'État soldatesque ; ceux-ci étaient mécontents des critiques qu'on faisait de leur habileté. Aussi cherchait-on à relever le mérite do l'armée, et le ministre de la guerre faisait exécuter et répandre des dessins de tous les faits honorables de la campagne de Grimée, oîi les Italiens avaient combattu à cété des Anglais et des Français ; la Tcfaemala avait racheté la honte de Novare, et fait disparaître le découragement qui était né des défaites. De Naples
enBBSB d'itauï. 6S
oa envoya à la Marmora une épée avec ces mots : « L'antique valeur n'est pas encore morte dans les cœurs italiens. » Les Milanais votaient un monument à élever à Turin en l'honneur de l'armée. Des témoi^ages semblables furent donnés par tes autres contrées de la péninsule au pays « qui seul défendait ouvertement l'Italie » : il y eut,des souscriptions d'argent pour donner cent canons à la forteresse d'Alexandrie, et dix mille fusils à la contrée italienne qui se lèveraitla première.
Ainsi, la guerre entreprise en faveur des Turcs tournait, en réalité, contre l'Autriche; la paix pour ainsi dire « semait les dents du dragon », et pendant qu'elle garantissait la conservation de la Turquie, elle préparait la destruction des principautés italiennes. Lamartine la dépeint très bien : « Une déclaration de guerre sous forme de paix, la pierre d'attente du chaos européen, la fln du droit public en Europe.»
En effet, les anciennes alliances étaient dissoutes; de nouvelles n'avaient encore pu se former : de là, un désordre général, de l'hésitation chei ceux qui étaient bien affermis, des espérances démesurées chez cenx qui voulaient se consolider, ia dure nécessité des sévérités et les exécutions, et l'état de siège et les séquestres chez ceux qui avaient à se défendre; tandis que le Piémont, protestant contre ces rigueurs, grandissait en importance.
Dans ces redoutables circonstances montait sur le trâne AMumuit d'Autricbe un jeune homme de dix-huit ans, François4oseph. %l!^S^ Élevé avec soin, mais avec simplicité, par une mère habile et u » ««himpérieuse comme l'était Sophie de Bavière, lorsqu'il arriva au tr6ne, bien plus tAt qu'il ne pouvait l'espérer, il sut demeurer envers elle respectueux, mais indépendant; sans aucun calcul politique, par pure inclination de cœur, il épousa la belle Elisabeth-Amélie des ducs de Bavière, et quand il alla à sa rencontre à Linai, il la serra entre ses bras et la baisa ; le peuple l'applaudit d'avoir mis de côté le cérémonial prescrit.
Avec l'Italie et la Hongrie révoltées, la Croatie qui se remuait, l'Allemagne rassemblée pour proclamer l'unité et élever la Prusse ; ayant contre lui l'Europe à l'exception de Palmerston qui, tour h tour soulevant ou réprimant, lui conseillait de retrancher de son empire ces anciennes provinces pour en acquérir de nouvelles, François-Joseph devait être conduit & devenir cruel, lui si chevaleresque. Tout en déplorant la situation, il déclarait possible de régénérer
BIST. DHIV. — T. XI. 6
66 LES TKBHTB DEUIlilBS JUIRËBS.
l'AutHche en la ramenaat à l'union des pays et des races {viribut um'tii), pounu que les peuples consentissent à attendre leur progrès non plus des discussions de leurs représentants, mais du bon plaisir royal; — îl leur donnait une Constitution unitaire de la monarchie héréditaire, libre, indépendante, indissoluble, avec Vienne pour capitale; — toutes les races avaient des droits égaux, surtout le droit de conserver leur langue et leur nationalité; il y avait un seul système douanier et commercial; une seule bourgeoisie, un seul code civil et pénal ; la justice s'administrait au nom de l'empereur; toute servitude personnelle était abolie; les communes étaient^ constituées et garanties, les affaires des provinces et les affaires de l'empire nettement déterminées; le pouvoir législatif était partagé entre l'empereur, le parlement et les diètes provinciales selon leur ressort. Dans chacune des diètes, l'empereur nommait des lieutenants responsables. Il y eut désormais un conseil de l'empire formé des membres des diverses provinces. Le pouvoir judiciaire devenait indépendant; les juges, inamovibles; la procédure, publique ; les impAts et les tributs devaient être fixés par la loi, et la dette publique garantie. La force publique ne pouvait délibérer en commun. On établissait la garde civique; on déterminait la manière de modifier la Constitution.
Quelque bien combiné que fût ce système, il était une contradicUon à la diversité qui est le caractère historique de l'Autriche; et Félix Schwarzenbei^, auteur de ce nivellement universel, de cette réaction violente contre la violence révolutionnaire, reniait les nationalités particulières ; au lieu de se servir des forces vives et historiques, il démocratisait le pays, sans avoir les larges vues qui sont nécessaires pour accoutumer les hommes h se gouverner par eux-mêmes.
Schwarzenberg demanda aux gouvernements rétablis en Italie s'ils étaient d'accord entre eux pour restaurer les Constitutions données en 18i8; et tous convinrent que ces Constitutions n'étaient pas compatibles avec l'ordre et la paix, et qu'on n'aurait que l'anarchie au dedans, l'agression au dehors, tant qu'on verrait le dogme de l'autorité exposé incessamment à de violentes attaques; tant que les doctrines les plus antisociales seraient propagées par la presse avec une activité infatigable; tant que, par l'apathie des conservateurs, les élections ne tomberaient que sur les intrigants et les démagogues. Le peuple a le droit sacré d'être guidé et
eUBDKE DITAUU. 6f
protégé par on gouvernement fort et éclairé qui puisse dé- Telupper une activité intelligente et infatigable, qui prenne bardiment et résolument l'initiative des lois justes et sages et des réformes opportunes, et qui, pénétré de son immense responsabilité, sache se faire obéir et faire respecter les lois partout et par tous.
De fait donc, la Constitution fut abolie, par des décrets formels, dans la Lombardo-VénéUe, la Toscane, la Romagne, dans les duchés ; elle tomba en désuétude à Naples.
Mais la BéTOlution n'était rien moins qu'étouffée. Sortie du triste et pourtant cher rêve de son insurrection, la Lombardie se trouva livrée à l'arbitraire de l'armée sous l'état de siège. Le sentiment de l'indépendaDce s'accrut; c'est à l'indépendance que visaient les sociétés secrètes et les insurrections qu'elles provoquaient; les brigands et les assassins prétextaient le patriotisme. Toutes les tentatives étaient marquées au nom de Mazzini dont l'activité égalait l'impuissance, parce qu'il n'y avait nul lien entre ses pensées et ses actions. Ses adeptes, mMés à toutes les sociétés secrètes, engagés dans des tentatives encore plus déplorables, rendirent suspect le nom de républicain.
Victor-Emmanuel II était allié à toutes les maisons ré- t goantes de l'Italie. Le nouveau roi ne s'était pas compromis par des illusions. A la tête d'une armée dégoûtée d'innovations qui lui avaient coûté si cher, avec un pays occupé par les Autrichiens, avec un parlement discrédité et des mi* nistres qui se succédaient à tour de rôle pour montrer l'impuissance de tous, il pouvait facilement retirei^e Statut donné, je ne dirai pas spontanément, mais librement par son père, et obtenir pour cet acte les applaudissements que Charles-Albert avait provoqués en l'accordant. Au contraire, après avoir reconnu avec une triste fermeté les malheurs qui avaient hâté son élévation au trAno, il assurait que les franchises du pays ne couraient aucun risque; il rappelait la nécessité des trois suprêmes bienfaits , du repos, du progrès, de l'épargne. C'était une bonne fortune d'avoir un roi qui, s'étant formé lui-même et toujours au milieu des soldats, ne se laissa pas corrompre par la noblesse de la cour. Il était chasseur passionné; simple dans ses vêtements et sa nourriture; non pas absolu, mais résolu; il ne rêvait pasdo popularité ni de fêtes : sans être un ami d«s belles-lettres, il les comprenait facilement; il restait plutAt étranger aux partis
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qu'il ne leur était supérieur; observant fidèlement le Statut, il s'embarrassait le moins possible dans les affaires , et se déchargeait (les actions les moins justifiables par l'irresponsabilité constitutionnelle, , UBuiut Le Statut, qui, dans les idées de ce temps, représentait i«^aJÛ^ la vraie liberté, était une copie de ce mélange hétérogène de despotisme impérial et des libertés anglaises, qu'en ce moment même la France rejetait. Vingt-trois ans d'expérience avaient démontré son peu de valeur à affermir la liberté et h assurer la paix. Malgré de trop nombreux défauts, il pouvait suffire cependant à un peuple élevé dans la morale et trempé dans la civilisation ; c'en était assez pour apparaître comme un reproche aux princes qui y avaient renoncé, et pour servir de but aux désirs de tous les autres peuples de l'Italie. Mais le conserver, alors que le passé était détruit et l'avenir à peine ébauché ; unir le stimulant qui fait les hommes libres au frein qui fait les hommes forts ; mettre d'accord la tradition conservatrice et les innovations qui s'imposaient, de sorte que l'autorité n'emp6cbàt point la liberté, et que la liberté ne renversât pas l'autorité; ne vouloir pas reculer, et ne point renier sa propre entreprise, c'était chose bien difficile au milieu des passions surexcitées ; avec un parle- . ment qui mettait sa gloire à attaquer la couronne et sa dignité à refuser un accord inévitable; avec ce changement de ministres impuissants en face des partis qui, en Piémont, tendaient à se heurter et non à se fondre, et qui tous avaient du sang et des larmes à venger; avec l'insubordination des réfbgiés et des journalistes qui, par de continuelles accusations et des interprétations systématiquement fausses des faits, faisaient entrer chez le peuple tranquille ce qui le cor> rompt le plus, la haine et le mépris. Les élections se faisaient au hasard ou par brigue. Tout aventurier, devenu un moment l'idole de la caste électorale, s'érigeait en législateur dans des matières qu'il ignorait complètement; à grand renfort de phrases et de poumons, il faisait applaudir tout ce qu'il y avait de plus exagéré et de moins raisonnable, se contentant d'acquérir passagèrement une popularité malsaine. On ne voyait aucune individualité puissante , mais une médiocrité générale d'hommes, non d'action, mais de parole ; et, dans cette foule, un homme sans valeur, s'estimant capable, se croyait assez d'esprit pour être dispensé de s'instruire : pauvre esprit, qui sert de voile à l'inertie, et
D.D.t.zeabïGoOglc
SUBBRB D ITAUE. 69
consiste en un peu d'imagination sans sûreté de jugement, dans une conception rapide mais irréfléchie , dans la facilité & aller de l'avant sur une première pensée, sans attendre un second mouvement qui donne la maturité et la perfection. Et ces bommes se préparèrent à proscrire toute indépen^ dance morale, à blâmer les personnes et les choses qui s'élevaient au-dessus de leur propre bassesse , à prétendre à la domination de la laideur sur la beauté, de la négligence sur l'élude, du manque d'éducation sur l'instruction; et avec le secours de l'espionnage et des calomnies, qui furent si nuisibles à l'avenir de l'Italie, ils firent des héros et des martyrs, ils détruisirent l'autorité et la grandeur des caractères, et se donnèrent le plaisir d'avilir ceux à qui ils auraient dû obéir. Ce n'est pas dans de semblables circonstances que l'on peut obtenir une vraie connaissance delà liberté et consolider les doctrines politiques et sociales, logiquement liées entre elles. Le libéralisme s'était presque borné à combattre le système policier des anciens gouvernements ; si bien que, ces gouvernements une fois disparus, il ne comprenait rien au delà; ou se trouvait heureux de l'acquisition de quelques droits politiques; on appelait peuple le vulgaire, et lâcheté la modération. Les vrais libéraux désapprouvaient qa'on sa laiss&t ainsi mener par des paroles, et qu'on fit de l'individu un esclave pour rendre libre la multitude; mais ils se taisaient pour ne pas se faire des affaires avec les meneurs des places publiques, ou bien ils n'étaient pas écoutés. Efi'rayés de ces excès et des dommages que les soulèvements politiques causent aux mœurs et aux intelligences, beaucoup s'empressèrent d'abjurer comme des erreurs les vérités qui succombaient ; ils étaient honteux d'avoir trop espéré.
Mais ces discussions, cette publicité donnée à tous les actes, cette ébullition de la classe la plus intrigante, et la plus bavarde, réussissaient à faire considérer le parlement comme le symbole de la nation et le noyau de l'Itedie future. La liberté qui, partout ailleurs, s'appliquait à dénigrer et à renverser, se plaisait ici à seconder les vues du gouvernement. Dans le Piémont s'était retirée la plus grande partie des émigrés des autres pays : gens d'esprit et d'activité, comme le sont d'ordinaire les hommes de cette classe; attentifs à se procurer du pain et des honneurs, et à se faire un mérite de ce qu'ils ont souffert. Beaucoup d'entre eux étaient des nobles. Lombards pour la plupart; ils appor-
70 LBS TBBirrs dbuiièrbs aithébs.
taient des richesses, un souffle de vengeance, et une action incessante sur le pays que convoitaient depuis longtemps les princes de Savoie. Mais avec eux était venue une tourbe parasite, riche seulement en colère et en jalousie, qui vivait du métier de martyr, d'écrivain, de mendiant, flattant l'opinion du jour, et voulant que laqueue meuAt la tête.
Le désordre des finances était grand, et les impôts énormes mais nécessaires pour payer les désastres de deux campagnes et les 75 millions dus à l'Autriche ; pourtant l'administration se montrait active, et le Piémont fut doté d'institutions nonveltes ; l'industrie développait l'exportation de la soie et l'importation du coton ; on répandait des machines agricoles, des engrais artificiels; les salaires s'élevaient; les spéculations commerciales se multipliaient; on osait aborder des entreprises gigantesques comme l'agrandissement du port de GCnes, le canal Cavour {!); et surtout la construction soit de routes, soil de chemins de fer pour unir les diverses contrées entre elles et avec les pays voisins.
Le comte Camille Cavour, né d'une famille riche, étudia à l'étranger et y écrivit sur l'économie politique : dans sa patrie, il était moins bien vu parce qu'on le regardait comme trop dévoué aux idées anglaises, et peut-être aussi à cause des bons mots' et du rire sardonique qu'il n'épargnait ni aux discours ni aux actes de ses compatriotes. Lorsque commencèrent les agitations de 1847, il se jeta dans le journalisme, où il soutenait les innovations ; mais sa modération au milieu des exagérations croissantes, sa richesse, ses entreprises, ses amitiés le rendaient suspect aux démocrates qui l'appelaient clérical. Il réussit à pénétrer dans le ministère d'Azeglio, et en opposant à l'inertie systématique de celui-ci l'art de s'agiter toujours et de faire parler de lui-même, il demeura maître du terrain, déserta le parti modéré et religieux, et s'allia à la gauche. Le chef de la gauche était Urbain Rattazù (1810-73), avocat d'Alexandrie, argumentateur subtil avec une
(1) La osnal Caioor, partant de la. rive gauche du PA, au-doseons d« CbiTMto, traTerse la Doia-Baltea par an pont-canal de 19S mbtraa et un aqueduc de !,iBt mètres, I'EIto par un siphon de 1T7°',5D, le Cerro par on pont-canal da ISO" et un aqueduc de 2,e2Sn, la SesEa par une galerie souterraine de iôS^; des travaui de moindre importance lui foot firaaohir la Roaaeada, Harchiana, l'Agogna, le Terdoppio, et, aprti un parcotirade SO kiJambtreï, il débouche dant le Tesein près de Turbigo ; il joint les eaux du PA i. celles de la Dora-Baltea et ofrose plus de 200,000 hectares dea paya de Verceil, de Novare, de la I^mellina et de Casalaico.
vmrk iTAUEKifii. 7i
foconde qui venait toute de la tôte et non du cceur; & la chute de Gîoberti, il avait été chargé de composer un ministère; il eu était le chef à l'époque de la bataille de Novare ; et on eut beau lui imputer ce désastre, il ne perdit pas la faveur populaire, malgré mSme les insultes de Qîoberti ; il réprima assex ce qu'il y avait d'exubérant dans son caractôre pour s'entendre avec Cavotir.
Le ministère de Gavour, qui dura six ans, remplaça la politique réparatrice par une politique d'agression coQtre l'Antriche. Il avait plus d'intelligence que de foi et d'idéal , une raison froide et sans élan , un esprit pratique , des idées peu élevées ; aussi ne conçut-il aucun dessein nouveau, mais nit se servir des desseins d'autrui. Il était sans expérience dans les sciences, les lettres, les arts; tous ses calculs étaient des calculs d'intérêt ; il osait dire ce que les autres taisaient ; il affirmait résolument, bien persuadé que la plupart des hommes, superficiels ou distraits, se laissent entraîner par de thinches assertions. Au milieu d'une foule qui s'enivrait de phrases, il reconnut que la politique ne vit pas de théories, mais du possible. Il poussait avec une prodigieuse activité les travaux publics, les canaux, les chemins de fer; il veillait aux prisons, à l'égale répartition des impôts, fkisait avec la ^ance un traité de commerce , négociait un emprunt avec la maison Rothschild, et répétait sur tous les tons qu'il fallait payer , payer encore.
Tour à tour il élevait on abaissait les hommes ; facilement il se prenait à aimer quelque personne, mais lui devenailretle inntile, il l'abandonnait, parfois avec cruauté; il allait même jusqu'à l'insulter, sauf & se dédire et à demander pardon. S'agliter sans cesse, crier, affirmer, accumuler les espérances, ne permettre jamais que , ni au dedans ni au dehors, on oubliAt le Piémont et son ministre, telle fut sa tactique. Il n'avait aucun scrupule dans le choix des moyens : il eu changeait selon le vent, c'est-à-dire d'apr&s les criailleries des journaux. 11 savait comment diriger ces feuilles parce qu'il savait à quel prix se vendraient leurs Brutus ; mais pour se servir , comme il le faisait, de l'immoralité, il fallait une conscience large.
Son meilleur expédient pour détourner les esprits des libertés politiques était d'attaquer les libertés de l'Église : a Quand je veux faire accepter une proposition, disait-il, je mange un moine. » En 1841 , Charles-Albert avait conclu un concordat avec le souverain pontife : comme il arrive en
72 LBS TRBBTE DERNIÉBES AlfKËBS.
de telles transactions, le pape cédait sur certains droits ou privilèges pour en consolider d'autres. Mais parce que la forme du gouTernement était changée, on prétendait que cette conrention elle-même devait cesser. Le premier article du Statut, l'article auquel Charles-Albert tenait le plus, avait été la domination do la religion catholique ; il y ajoutait le respect de toute propriété ; mais les tapageurs, qui ne savent faire preuve de liberté qu'en ravissant celle des autres , voulurent qu'on mit la main sur les biens du clergé, et qu'on supprimât les congrégations religieuses, en confisquant leurs propriétés ; qu'on abolit le concordat et les franchises ecclésiastiques; et, pour les punir de leur résistance, on chassa ou l'on emprisonna les évêques de Turin, d'Asti , de Sassari, deCagliari. Dès lors, les consciences sont violentées : d'un cAté, on refuse les sacrements aux députés et aux ministres qui ont encouru les censures de l'Église ; de l'autre, on excite les prêtres cxintre les évèques ; de part et d'autre, on glorifiait comme un vrai martyre ce qui n'était souvent qu'une ostentation d'amour-propre.
De tels conflits, où le sentiment de la majorité était sacrifié aux clabaudages des gazetiers , inspirait de la hardiesse au parti qui tendait à détacher l'Italie de la foi des aïeux et du peuple, on voyait se multiplier les livres, les journaux, les prêches , les écoles de la secte vaudoise. Et comme, pour rendre complice la conscience publique , il fallait d'abord la corrompre, le peuple paisible et religieux de Turin était chaque dimanche empoisonné par des journaux où un Biancbi-Giovini insultait le Christ, ta Trinité, la Vierge mère; la papauté était représentée comme une peste non seulement pour l'Italie, mais aussi pour la foi elle-même ; & tout progrès de la patrie on donnait pour fondement la ruine du catholicisme, la haine [de l'ordre surnaturel qui est pourtant la base de l'ordre dans ce monde, et la nécessité de choisir entre une Église sans tolérance et une démocratie sans Dieu.
Pendant ce temps les journaux répétaient des menaces *' contre l'Autriche; et l'effet s'en révéla par la tentative du 6 février 1853, k Milan, où au milieu des fBtes du carnaval quelques séditieux s'aventurèrent k tuer des soldats allemands. Des secours devaient accourir de la Suisse et du Piémont ; mais,avant leur arrivée,le soulèvement fut réprimé avec la plus grande facilité et cruellement vengé. L'Autriche ayant séquestré les biens des Lombards émigrés qu'elle regardait
UNITÉ [TALIEIfNE. 75
comme complices des assassins de Milan , Cavour adressa & tontes les puissances un mémorandum, où il mettait en avant les droits internationaux; un État, disait-il, ne peut pas, pour S3 propre sécurité, adopter des précautions illégales; ce serait mettre en pratique les doctrines révolutionnaires que tout gouvernement bien réglé doit au contraire combattre, puisqu'elles sapent toute ta société civile; il demanda aussi 400,000 livres pour secourir les émigrés dépouillés. Par là, il amenait la diplomatie & conspirer avec ia Révolution; il Taisait accepter l'idée que l'Italie ne pouvait rien d'elle-même, et que, par conséquent, il n'y avait plus qu'à attendre des circonstances Favorables pour s'en prendre à la grande ennemie. Il forliflait Casai et Alexandrie, réunissait à la Spezzia toutes les forces navales ; il opposait des déclarations et des démentis formels à l'Autriche qui se plaignait de se voir attaquer chaque jour ; et, démontrant que le Piémont seul opposait une digue à la ftévolution , il donnait de l'importance à son pays et le Taisait appeler comme un sauveur par toute l'Italie.
L'Italie, qu'on a bien mal nommée une terre det mort» (1), continuait à rester dans une paix douloureuse; elle ne pouvait supporter le présent, était avide d'un avenir indéterminé, agitée par la^presse piémontaise et par les bannis qui travestissaient et raillaient toutes les tentatives des princes pour l'amélioration de'Jeurs pays (2).' L'État pontifical et le
(1) Lemot /rrre dit morts, pour lequel Lamartine dut as battre eu duel. ■e trouTe dtua Siamondl, hinoricn ai partial pour doub. Au chapitre 123* de lOD liTre Ripubliqua italienne!, il écrit : n Soit qu'on obserre l'Italie entière et la nature <le aon aol, ou lea ceuTres de l'homme et l'homme luimême, on croit toujoure ttre âur la terre des morts, en voyant la faible*** dea géDérktioaa aetuellea et la puiuance de celle* qni lei ont précédée*. ■
Leopardi eu dit autant, et, aieo lui, touaeem qui ne larent voir maintenant qu'une réturreclion de l'Italie. Four dou*, nous cherchons loujoara à montrer quelle vie il ; avait daa* ces eadavrea,
(2) Voici, d'aprèa l'Annuaire de Duprat et Oicca, le* chiffre* pour lea étUa italien* en 1869 :
KKallai. Dtrniu.
État pontiacal 78,483,392 TT,SDS,3tO
Rojaume de Haplea 128,072,i2R 13S,3T7,DIQ
Orand-dDcU de Toscan».... •39,868,100 39,131,300
Duché Je Parme 8,702,239 8,58S,06i
Duché de Modëne -. . 1 0,9iO.)Se 10,93S,8T2
Royaume sarde 157,574,232 IS9,B37,314
Lombardie 88,800,000 87,392.000
Totaux généraux 909,138,891 490,214,300
74 LES TRENTK DBRIII6rE8 AHlfËBS.
royaume do Naples étaient infestés de brigands. Ceux qui avaient rfivé académiquemeDt la prédominance de notre nation sur tous les peuples , demeuraient mortJ&és comme des comédiens qui voient sifQé au cinquième acte un drame applaudi dans les actes précédents. Plusieurs, las de tant de convulsions, se seraient étendus sur un lit, fût-il d'épines, s'irritant contre qui viendrait les réveiller; et ne voyant de moyen de restauration que dans le repos , ils condamnaient jusqu'aux libertés honnêtes et aux garanties prudentes.
On n'entendait plus la foule frémissante, tour h tour joyeuse ou éplorée, qui avait crié ; n Vivent les,Piémontais1 vivent les rois constitutionnels 1 vive la république! vive la fusion! » qui aurait crié aussi ; Vivent les Français! vivent les Allemands ! vive la fraternité '. » i condition qu'on ne lui enlev&t pas sa paix et son bien-. Un trop grand nombre d'hommes, parce qu'ils avaient écrit et bavardé, ou parce que dans les guerres de la patrie ils avaient fait leur devoir, se croyaient en droit d'exiger des emplois, des dédommagements, de la considération. Un trop grand nombre , au lieu de se former à la sagesse par la souffrance, ne savaient que s'arracher les cheveux, maudire les événements et les hommes , désespérer des uns et des autres ; accuser de l&cheté ceux qui ne s'opiniàtraient pas dans leurs erreurs, et acceptaient la sainte impopularité de la vérité.
Des chevahers errants du désordre, associant honteusement la charlatanerie aux nobles sentiments de patrie et de nationalité, avec un mélange d'arrogance et d'ignorance, cherchaient de nouvelles occasions; de défenseurs maladroits ils étaient devenus des vengeurs furieux, ils voulaient construire avec des ruines et sur des ruines, et, sans s'en apercevoir, ils aidaient ces brouillons qui sont disposés à tous les crimes pour lesquels il ne faut pas de courage.
Ainsi , au lieu d'une réconciliation dans le pieux sentiment de la patrie vaincue et dans le dessein d'en rétablir la grandeur et la félicité, on eut pendant quelque temps le triste spectacle d'un peuple qui, refusant de s'avouer vaincu, cherchait dans la douleur même de sa défaite un nouvel élément de désordre : tels ces joueurs malheureux qui recourent à des expédients nouveaux, changent la table de jeu , veulent un autre tapis. Cependant, avec le seul courage de se plaindre, avec la seule force de s'indigner on n'acquérait point cette trempe robuste que donnent les malheurs ; on gaspil-
UNITÉ ITAUBRHE. 7S
lait ce trésor de sentiments qu'on avait tu dans tes premières agitations de l'Italie ; la société polie se désaccoutumait de l'idéal et de tout ce qui révèle le culte de la science et de la foi ; les idées de subordination et d'économie disparaissaient ; on voyait s'introduire des manières de bravache : on portait de grandes moustaches, on fumait, on affectait la grossièreté , on rêvait une catastrophe dramatique plutôt que le progrès qui marche lentement.
Dans ces bouleversements, d'immenses réserves avaient été dissipées, les finances étaient épuisées, la dette accrue, le papier-monnaie mis en circulation, les communes grevées ; la tAche de gouverner devenait plus coûteuse parce qu'elle était par là mfime plus difficile : de là, la nécessité d'impôts nouveaux, de contributions, de l'emploi de la force; et, par conséquent, de là, des mécontentements et de nouveaux troubles. Les gouvernements rétablis, ne pouvant étouffer les souvenirs et les espérances, cherchaient leur force dans les troupes étrangères, dans des armées nombreuses, dans un peuple de sbires, et dans l'état de siège prolongé : moyens qui répugnent aux conditions normales d'une société civilisée ; puisqu'ils substituent à la marche régulière des tribunaux et de l'administration l'arbitraire absolu de l'autorité militaire et des cours martiales, affranchies des formalités qui protègent la vie et la sécurité du citoyen.
Les Autrichiens ne purent se faire tolérer même en accordant un grand nombre de libertés, même en envoyant comme gouverneur l'archiduc Maximilien, frère de l'empereur. Maximilien, jeune homme cultivé et plein d'excellentes l'uuu intentions, conçut la noble illusion de réconcilier la Lombar- TiH-m do-Vénétie, d'en développer la prospérité, do rétablir les v^îi traditions de joie et de confiance entre le peuple et les sou> verains, entre la noblesse et la cour, telles qu'elles étaient au siècle précédent; il favorisait les entreprises particulières, et en suggérait lui-même quelques-unes ; il demandait des conseils à ceux qui étaient capables d'en donner; il nommait des commissions pour assimiler le cens de la Vénétie à celui de la Lombardie, pour régler le cours du torrent du Ledro, dessécher les vallées du pays véronais, porter secours à l'eztrftme misère de la Valteline, imposer & toutes les communes d'avoir des pompes à incendie, réformer les académies des beanx'arts et des sciences, introduire dos méthodes d'éducaion appropriées au pays, promouvoir les travaux de génie.
76 LES TBEDTB DBBHIËBËS AHttÉES.
Une foule de journaux répandaient les nouvelles, distribuaient i'éloge, le bl&me, colportaient des mensonges évidents ; on croyait ces mensonges , parce qu'ils étaient prohibés, et ils étaient répétés à satiété dans les feuilles ; personne n'eût osé contredire. Ainsi le « Parti national de t Italie indépendante et une » créait une opinion puissante et suggérait les moyens de la développer. Son chef était Daniel Manin, autrefois dictateur de la république de Venise, maintenant converti à la monarchie ; son bras était le Sicilien La Pai-ina ; Cavour les favorisait grandement, mais en cachette. Mazzini en était peu satisfait; avec la Société nationale il prêchait l'unité de l'Italie, ihais de l'Italie républicaine : aussi il n'avait pas d'apptit officiel. Divers soulèvements Furent lentes dans la Romagne, dans les Deux-Siciles, et enfin à Gftnes. On ne reculait devant aucun moyen : il y eut de nombreux r assassinats de simples citoyens, le duc de Parme fut tué; on u fit des tentatives contre la personne de l'empereur d'Autriche (Libèrt), et du roi des Deux-Siciles {Milano).
Napoléon III, le représentant de cette omnipotence de l'État oii le libéralisme confine au socialisme, aurait dû plaire aux sectaires du milieu desquels il était sorti ; pourtant les ' conspirations se renouvelèrent, et les Italiens, en particulier, lui en voulaient d'avoir rétabli le pouvoir du pape. Déjà en i855 un Pianori de Faenza avait attenté à la vie de cet empereur; puis, en 1857, le Piémontais Tibaldi; Gridi, un chapelier de Cesena; Bartolotti. un cordonnier de Bologne, essayèrent aussi ; ils furent découverts et condamnés ; Mazzini, Massarenti, Gampanella furent aussi condamnés par contumace, comme leurs complices ou leurs inspirateurs.
Félix Orsini, de la Romagne, avait pour devise que, tant qu'un étranger armé a pied en Italie, il faut continuer une guerre et une conspiration sourdes, constantes, furieuses, par toutes sortes de moyens. Il conspirait sans cesse avec Mazzini, échappé de la prison de Mantoue ; il exposait en Angleterre la déplorable condition de l'Italie : avec Pieri de Lucques, Rodio de Bellune et le Napolitain Gomez, il prépara ■ des bombes homicides, et, à Paris, les lança sur la voiture de l'empereur qui allait au théâtre; cent cinquante-six personnes et vingt-quatre chevaux furent tués ou blessés; l'empereur échappa miraculeusement à un tel péril. Orsini, arrêté et jugé, déclara avoir agi par amour de l'Italie dont il espérait voir sortir la délivrance d'im désordre universel. Des
VVïCÉ itaubnNe. 77
tableaux, des médailles, des imai^es, qui représentaient son supplice, apparurent en tous lieux ; aux pendants d'oreilles et et aux bracelets on ajouta de petites bombes qui imitaient les siennes; ou publia et on commenta ses Mémoires.
Cet attentat fit une grande impression sur l'empereur qui, se voyant exposé à 6tre assassiné comme infidèle h son serment maçonnique, se jeta du c6té de la révolution dans le dessein de changer la condition politique de l'Italie. Il conspira donc de nouveau avec Cavour, n'ayant d'autres confidents que son cousin le prince Jérôme, le ministre des affaires étrangères Walewski , le préfet de police Pietri et Villamarina, ambassadeur sarde à Paris. Dans l'été de 1858, il invita Cavour k venir aux eaux de Plombières, se concerta avec lui pour chasser les Autrichiens de la Lombardo-Vénétia qui serait annexée au royaume sarde ainsi que les duchés; on céderait à la France Nice et la Savoie; on mettrait à Naples un membre de la ramtlie de Napoléon ; on en placerait un autre dans la Toscane, agrandie des Légations; le second flls du roi de Piémont irait en Sicile; tous seraient unis eu une fédération dont le chef serait le pape qui réformerait son gouvernement sur l'exemple de la France (1).
Un opuscule fameux intitulé, Sapaléon 11/ et l'Italie, proposait toutes ces combinaisons, et parlait sans ambages de chasser les Autrichiens. On y lisait : h L'histoire et la nature même démontrent qu'on ne peut faire de l'Italie un seul royaume. Qui donc pourrait ramasser la couronne de fer tombée de la tête de Napoléon I"? Elle serait aussi lourde à porter que difScile à conquérir. Les fédérations en Italie paraissent une production spontanée du sol. » On énumérait les différentes tentatives essayées, jusqu'k l'école libérale née après 1831, qui, répudiant les conspirations et les sociétés secrètes, invoquait l'union des princes et des peuples, l'alliance de la religion et de la liberté, et montrait Pie IX et Charles-Albert unis pour la môme cause avant la révolution de 1848. » L'idée fondamentale de cette école est la fé-
(1) CeflitNapoltoD tnémequi dicta le fameux discours de Victor- Emtnaniûl i l'onverlare de la Cbambre de janvier 1859, qai CUt la déclaration de guerre. Comme on lui eavoja la copie de ce diacoun, il y ajouta da sa main les phrases Us plni signiBcaliTes, et spécialement celles qui sont devenues historiques : « Tout en respectant les traités, nous ne pouvons pu rester impassibles aux crie de donleor qui viennent jusqu'à nous de tant de pointa de l'Italie. •
78 LES TBEHTB DBUntaES ARnÉES.
dération soos an clief; et qui pouvait 6tre ce chef, sinon celui qui personnifiait Hdée la pltrs universelle et la plus puissante, qui s'attirait l'enthousiasme et le respect, qui donnait les beaux-arts i l'Italie? La suprématie du pape agréait à tous : ce qui ne pouvait se faire en 1848 est mûr maintenant. La cause de la nationalité d'un peuple, de l'équilibre européen, de l'indépendance du pape, a toujours été dérendue par la France. La France n'a pas besoin de gloire: elle désire seulement que la diplomatie, k la veille d'un conflit, fasse ce qu'elle ferait au lendemain d'une victoire. » Avec ce programme précis du premier acte de cette guerre. Napoléon, sincère ou non, donnait un thème aux discussions qui s'agitaient, comme il arrive toujours à la veille d'une prise d'armes. Dans la réception du commencement de l'année, en témoignant à l'ambassadeur d'Autriche qu'il était peu content de son gouvernement, il troubla l'Europe et consola l'Italie; le Piémont redoubla ses préparatifs; Giuseppe Garibaldi, qui était venu d'Amérique en 1818 sa mettre à la tdte de quelques bandes, et qui y était retourné dans l'intervalle, demandait des armes, de l'argent, des volontaires. L'Autriche dut se prémunir, et le Piémont cria à l'Europe qu'il était menacé ; il arma la garde nationale ; il accueillait les jeunes conscrits qui fuyaient de la Lombardie, toujours parlant de paix et protestant qu'il ne faisait que se défendre.
L'Autriche ne pouvait céder la Lombardo-Vénétie, sous peine de voir les autres États invoquer ce précédent à leur profit : elle réclama l'intervention de toute l'Europe qui s'efi'rayait à l'approche d'un choc universel (i] : poussée & bout, l'Autriche déclara la guerre et passa le Tessin.
Elle aurait dfi le faire plus tfit, ou du moins marcher alors sur Turin et sur Gènes ; au lieu de cela, par ses retards elle laissa le temps d'arriver à Napoléon qui déclara venir en aide au Piémont, son allié, attaqué par l'Autriche ; cet aide consistait en une armée de 180,000 hommes, avec tous les services militaires et les engins les plus perfectionnés {%).
(1) Dïut 1& Vie du prince ConsorI, on a publié récemmeiit nu* belle
Ultra de la »ine Victoria, du i féTrier 1859, pour détourner Napoléon de la guerre, au nom de l'humanité et de la justice.
(2) Les 280 poiteE militaires de la France sont unij entre eux par B,B5S kiloiuËtreB de voiet ferrées, sur lesquelles circulent 3,000 locomo- Ute«, 7,000 wagoosdeTOjageurs, SiJ.OOO wagoni de marchandiaea; ce matériel aurait sufS pour 2SD,000 hommes et SD,O0O chevaux avec l'équipage
UHITÉ ITAUEimE: 79
Par les jouniées de Palestro t>t de San Martino, par la bataille très sanglante de Magenta livrée entre SS,000 Autrichiens et 54,000 alliés, les Autrichiens furent repoussés au delà du Hincio (1). La bataille de Solferino, où l'on déploya peu de tactique, mais beaucoup de valeur, s'engagea entre 150,000 Autrichiens et autant d'ailiés, avec des armes plus terribles et des moyens d'attaque plus puissants; elle coûta la vie à 3 maréchaux, à 9 généraux, k 1,S66 officiers et 40,000 soldats.
L'Europe s'alarma de la prépondérance que la France recouvrait dans la péninsule. L'Anglais Palmerston désirait ardemment la destrnction du pouvoir du pape ; cependant il envoya sa flotte dans les eaux d'Alexandrie, prête k profiter des agitations pour occuper TËgypte et la Sicile, La Gonfé-
conreBpoDdBnt. Cette fois on traneporta du 20 avril au IS juillet (date de l'attnlitice de VilUfranca), de leurs diUdrealee gamisona à. leur lieu de diatinatioB, 325,000 houunee et 36,000 chevaux. Pendant leaderoiera jours d'an-il, sur le réseau de la Hdditerraaée, voyageaient chaque jour, par le . chemin de fer, 9,600 bommeaet tSO chevaui. En peu de tempe, une armée entière avec l'immeiue cbnrge de eee bagages put arriver à une distance de BOO kilométrée. Deux mois d'étapes ordinaires auraient i peine lufB. De la aorte, l'année ne laissait derrière elle ni malades, ni traînarde, ni édopëe ; les vêtements et les chaussures ne s'usaient pas par la marche.
(I) Le i juin 1ST2 on inaugura le caveau fuuéraire des soldats morts dans la bataille de Magenta. Les discours prononcés Curent les déclamations habitiietles. Les murailles de l'ossuaire sont croies d'environ 4,000 crânes; des tables debronie portent gravés les noms de 1,S00 Prsn- ^s, parmi lesquels esi celui du gèoéral Espinasse. Un monument plus grandiose est élevé à^Solférino.
L'institution d£ la Croix rouge nous a un peu consolés des atrocités de cette guerre. Puisque les tentatives pour amener une paix universelle sont reconnues absolument inutiles à cause de nos mœurs barbares, il ne reste qu'à en adoucir les effets, c'est-i-dire à soigner les blessés et les malades. Plue d'une fois on'; avait pensé, et jamais la charité chrétienne ne manqua i ce devoir. Alors le docteur Dunant, se servant de la Société d'utilité publique de Oenéve, formula quelques H>gles sur le senice des blessés, sur les franchises des hÂpitaui, des médecins et des infirmiers, sur les comités de secours. Une convention fut stipulée à Oenive en août ISOt avec l'intervention des représentants de seize puissances : elle portait que les belligérants respecteraient les hôpitaux, les services de santé, les transporta dés malades, de quelque nation que ce fit; on adopta pour cela un étendard qui serait joint an drapeau national, et pour signe un brassard avec une croix rouge sur fond blanc. En IBeB, la convention fut étendue à d'autres États et i la marine ; elle fat perfectionnée en ISTi ; et dans tous les pays, il ; a des comités pour préparer des bandages, de la charpie et dea empUtres.Voj. LnanEit, la Convention de Genève au point de vue hietorique, critique et dogntalique.
80 LES TRKIfTe DBiniàRRS AHR^.
dération germanique avait déclaré, en 1848, que la ligne du Mincio lui était un rempart nécessaire et qu'elle emploierait toutes ses forces pour y maintenir l'Autriche. Mais lorsque François-Joseph envoya réclamer un appui, on chicana, et à grand'peine on proposa une médiation d'accord avec la Russie et l'Angleterre, pour conserver les possessions autrichiennes en Italie.
Napoléon avait arQnné que la guerre n'atteindrait que l'Autriche et ne se changerait jamais en une révolution; et voili qu'au contraire toute la Péninsule est en ébullilion ; la Toscane chasse le grand-duc ; Parme et Modëne en Tont autant; et le Piémont, contrairement h l'idée que caressait l'empereurd'uneltalie divisée en trois royaumes avec lepajfw pour cher, demande l'unité italienne ; ce résultat allait aliéner à Napoléon son clergé et les puissances, et faire tort à la prédominance qu'il espérait pour la France en Italie, au moment mftme où l'on craignait, sur le Rhin, une attaque de l'Allemagne, que l'armée restée en France n'aurait pas suffi à repousser.
viiiiiiyii.« Pour tous ces motifs, Napoléon offrit à l'empereur d'Au- "jijjim^ triche un armistice hientfit suivi d'une entrevue et de la paix de Villafranca. Celle-ci, ratifiée à Zurich, proclamait la paix entre l'Autriche, la France et le Piémont; l'Autriche cédait la Lombardie à l'empereur des Français qui la remettait au roi de Sardaigne; elle conservait la Vénétie qui entrerait dans la fédération italienne présidée par le pape; on n'empêcherait point la restauration des princes; on agrandirait les possessions du grand-duc de Toscane; le Piémont payerait à la France une indemnité de 60 millions pour les dépenses de l'armée.
Ainsi se terminait une guerre qui, outre des flots de sang, avait coûté 619 millions h l'Autriche, 360 à la France, 177 à l'Italie, 184 k l'Allemagne; en tout 1 milliard 333 millions : la guerre de Crimée avait coûté 7 milliards. Les Autrichiens gardaient avec eux la couronne de fer, conservaient le nom de royaume lomhardo-vênitien ; ils maintenaient intact le quadrilatîire que depuis cinquante ans ils avaient travaillé à rendre inexpugnable; ils gardaient le passage libre du Pô k Borgoforte, des routes ouvertes qui par le Brenner, le Sômmering et toutes les vallées de l'Adige, de la Piave, du Tagliamento, de l'isonzo, mettaient l'armée d'Italie en communication avec l'Empire; contre l'Italie, ils avaient Hao-
ORITÉ ITAUBiniK. 8l
toue, Borgororte, Rovigo et les forts des lagunes de l'Adriatique et du lac de Garda ; entre Legnago et Pastrengo, ils avaient la formidable forteresse de Vérone. Mais les démoosb-ationa hostiles de ses voisins devaient forcer l'Autriche & se . tenir sur pied de guerre dans la Vénétie, justifier les plaintes de cette province et exciter les espérances d'émancipation.
Ce n'est donc point sans raison que les Italiens, après avoir déifié Napoléon , le maudirent alors comme un traître. Le roi, qui n'avait pas même été consulté, était hors de lui : il jeta ton bonnet, comme Cavour jeta son portefeuille; mais tout aussitôt on se remit à conspirer. La paix de VillaftnDca était à peine ratifiée , et déjà tout était disposé pour la violer. Le droit nouveau excluait l'intervention armée, mais non pas la pression par le moyen de la diplomatie, de l'agitation, de la presse, des discours parlementaires officiels ou de clubs. Les duchés, la Toscane, les Légations, refusèrent toute restauration; le suffrage du peuple proscrivit les anciens souverains ; Victor-Emmanuel fut acclamé comme protecteur, et on nomma des dictateurs. En mars 1860, la Toscane, le Parmesan, le Hodenais (1), étaient déclarés parties intégrantes d» royaume d'Italie.
Les puissances protestaient contre ces violations du droit public, mais ne les empêchaient point. Napoléon les désapprouvait tant qu'elles n'étaient pas achevées; alors il s'inclinait devant la théorie des faits accomplis et du suffrage universel auquel il devait lui-même le trâne. Cependant, à la séance d'ouverture du Corps législatif, il déclarait que, le royaume de la haute Italie possédant maintenant neuf millions d'habitants, la France devait demander des garanties pour sa sécurité; et pour cela, il revendiquait le versant' septentrional des Alpes, Nice et la Savoie. Le sufi'rage universel sanctionna cet échange; le Piémont perdait ainsi le
(1] Parmi \e» fautei attribuées à FraJiçois IV dans le* Ducumenli relaiil* au gouvernement Aialro-E>te à Modène, publiés «a 18B9 par ordrs dn dictateur des provincat modenaiïM, cit le décret qui, le 13 fëTrier 1B45, établiaaait un grenier d'abondance perpétuel. .Une expérience ajanl d^ montré qu'on pourrait les conierver, il ordonnait d'acheter 18,000 saoa da Trament, 2,000 de gros blé, 8,000 de rii, 12,000 de forine de chitaignet, et 1,000 laca de haricots; en ca« de hauMe, on vendrait ces proTiiioni au-desBut de leur prix d'achat, mais au-deisous du cours de la place; le bénéfice serait emplojé & maintenir dans le grenier la même quantité et la même qualité dea dépAu. De nouveau, te gain serait employé à des dépenses de contarration : et ainsi de suite perpétuellement.
HIST. BSIÏ. — T. XI.
83 LES TBBIfTB BBRRlfclBS ANNÉES.
berceau de la dynastie régnante et un boulevard contre des voisins remuants. On fit échec à la Suisse en faisant entrer la France au cœur de ce pays. Déboacbant de Nice, la France peut séparer Milan et Turin du reste de l'Italie, et les Alpes des Apennins ; elle peut couper une armée italienne étendue sur une longue ligne de GËnes à Marsala. Ce n'est pas seulement une Irlande que la France acquérait dans les 9,350 kilomètres de la Savoie et les i,200 du pays de I4tce; elle gagnait une population morale, des soldats très fldëles et courageux, des citoyens intelligents, des paysans laborieux.
Garibaldi, qui était de Nice, continuait ses entreprises où il réussissait gr&ce & ses bandes déjeunes gens qui, dans leur enthousiasme, s'attachaient à ses pas ; il menaça plusieurs fois les pays demeurés au pape, et visait même le royaume des Deux-Siciles. Ferdinand II eut toujours pour politique l'indépendance de son royaume, et chaque jour il déplorait davantage que ses ancêtres eussent négligé cette indépendance (1). Pendant les premières années, il se maintint dans une modération élevée : les conseils d'État et la correspon-
(1) Viucânio de OioTanni, Vite la Mantia, Salvatore del Bartolo, Qïu- ■eppe Ueli, Pîelro Platanta, le laat cbargta d« proqTer t'aotiTitâ de I& Sicile daiu la philoBophis, le droit, les études «acrées. L'archéologie, les beaux-arts tt la musique. L'avocat Franceeco Maggiore Parut publiait en 1S75 une diasertation intitulée : u CÈconomie politique en Sicile au . XIX^ tièeU <> ; il 7 montrait le réel mérite des économistes do cette Ile, et faisait Toir combien les doctrines libérales de Paolo Balsamo, de Serofitni, de Saufilippo, de Palmeri, de Busacca, d'Emerico Aiuari, de Franoesco Perrara, de Oioïanni Bruno, de Placido Deluca, de Vito Doiides, de Majorana CBlatabisno, de Filippo CordoTa et d'autres encore, contribuaient aux réformes sociales, aux bons règlements établis dans ce pajrs et dana le royaume de Naples. Robert Peel citait solennetlemeul, à la Chambre des commuoes, une profession de foi d'économie libérale, qui lai avait été enToyée par Ferdinand II. Après la grande réforme doaanibre de 1341, qui consacrait les libertés économiques et poussait au défeloppemeat de l'industrie, le progrès continua jusqu'au moment oli la révolution de IBtS Mata. Quand o la plus sacrée des révolutions b fut calmée, on créaunedelte publique sicilienne qui donna un bon emploi aux capitaux; une banque autonome richement dotée, deux caisses d'escompte, des caisses d'épargne ; on port franc à Messine ; on donna de l'extension aux entrepôts en matière de douane ; le cabotage liit libre entre Naples et l'île ; puis vint la réforme postale en ISS8; on créa un génie civil qui, dans l'espace de dix ans, construisit 37D milles de roates, et, en deux ans, établit 700 milles de fils télégraphiques; les ports furent nettoyés, les phares renouTeléa; on établit le rachat du cens pour les corps moraux; on corrigea le i41e des impôts fonciers ; l'irrigation et laconduite de l'eau furent libres comme en Lombardie, et les provinces de Syracuse et de Catane surtout en pro-
UNITÉ ITALIRKNB. 83
dance avec les ambassadeurs procédaient régulièrement. Ijorsque les iaimitiés de Palmerston, des Bonapartes, des ' réTolutionnaires rendireat sa position dangereuse, il parut s'en irriter et agit avec passion; il restait sans alliés au dehors; à l'intérieur, il concentrait dans ses mains toute l'action. On montrait bien le même esprit d'indépendance, mais exagéré et hors de propos, quand on faisait consister l'indépendance k obéir à l'empereur des Français et aus intrigants du Piémont. Les gouvernements anglais et français auraient voulu l'entratner dans la guerre d'Orient, mais il se renferma dans la neutralité; et plus tard, au congrès de Paris, autant la diplomatie sarde se montra rusée, autant celle de Naples fut naïvement loyale. Alors se multiplièrent tes conspirations, les agitations, les attentats; Ferdinand, déjà atteint de sa dernière maladie quand il reçut la nouvelle des révolutions italiennes, se prononça pour l'absolue neutralité. Il mourut le 23 avril 185daprès une vie de quarante-cinq ans et un règne de vingt-neuf.
Les Journaux montrèrent une joie indécente, et parlèrent Fn^ijidi de « cruautés dignes de Tibère ». — A Ferdinand II succéda son jeune fils François, né de Christine de Savoie que les Napolitains appellent la Sainte. 11 avait été élevé avec soin ; mais pent-étre faut-il reconnaître qu'au milieu des ingérences des cours et des intrigues de ses oncles et de sa belle-mère, il manquait de cette résolution qui choisit un parti et en veut le succès à tout prix ; mais comment contenter les conservateurs et gagner les progressistes, lorsque tout était embûche et corruption, lorsque la France et la Russie, et ses parents eux-mêmes, l'exhortaient à tendre la main à ce Piémont oti s'agitaient les plus inexorables conspirateurs, ob l'on préparait des armes sans dissimuler qu'on visait à Home, à Venise et à Naples? Garibaldi proposait une souscription volontaire pour acheter un million de fusils, et en donner dix mille à tout pays qui se soulèverait; on achetait
SUmit; it fut défendu aux communes d'augmenter 1«b impAta tar lea ob-
If aggiore pense qu'on eut de grande* prenve» des progrès éeonomiqDM ■ p«nduit cette courte période de la dictature, duraot laquelle ce fut l'âUment local quigoureroa, et qui Si Isa aotei les plus efBcacea pour le développement économique du pajs •. Il n'a d'ailleura que des critiqaea pour les botames qui sont venus ensuite; il loue l'^cols indigène qui a'oppoia eonttamment aux erreurs du goUTememeut et à sa tendance à reculer T«ra la sjalime des entraves et de l'ignorance.
Si LES TBERTB DEBNIËBKS ÀHITËES.
des bateaux à vapeur; partout des comités s'établissaient; et pendant ce temps les jouraaus représentaient le royaume de Naples comme un centre où l'on conspirait avec les ducs de Hodëne et de Parme et avec tous les évoques, pour renverser Victor-Emmanuel.
1 Un millier de jeunes gens se préparèrent à û6nes pour une course aventureuse ; et à qui lui objectait les conventions, le droit des gens, Garibaldi répondait : «Je n'entends rien aux traités ni à la diplomatie; je ne m'entends qu'en canons. » Aux vives remontrances de la diplomatie, Gavour répliquait qu'il était impossible d'arrêter l'entreprise : contrarier ce mouvement national de tant de jeunes gens détruirait son prestige, et amènerait l'anarchie et la confusion dans l'Europe entière. Il envoya publiquement à l'amiral Persano l'ordre d'arrêter la flottille de Garibaldi, mais il lui écrivait confidentiellement ; « Naviguez entre les garibaldiens et les croiseurs napolitains. •>
Garibaldi , régulièrement pounu de lettres patentes pour Malte, débarque à Marsala; les vaisseaux anglais, sous prétexte de protéger leurs nationaux qui étaient dans la ville, se rangent en bataille de manière à empêcher le feu delà Sotte des Bourbons. Proclamé dictateur, Garibaldi s'avance au milieu des applaudissements, disperse l'année royale et occupe Palerrae.
Le roi s'étant plaint de ce débarquement, Gavour lui répondait : II Je ne vois pas pourquoi nous aurions dû l'empftcher mieux que vos croiseurs ; ni que mon roi doive défendre le vOtre contre ce que veulent ses sujets. »
Ce succès anima les audacieux ; l'armée s'accrut considérablement : Garibaldi eut 17,000 vrais soldats, 35 canons; de l'argent qui lui venait des emprunts , des souscriptions ouvertes en Franco , en Angleterre , en Italie, et même du trésor de la âicile (i). Tout déserteur de l'armée royale de-
(1) Ed 1S73, le Virginiia port&ît à Cuba une cargaison d'armes at de cheranjc avec des fugitirs de cette Ile el les chefs de rinBurreetion qui y retonrnaieDl pour recommencer. L'Espagne était alors en répabliqne : un de ses navires, le Tomado, doniia la chasse au Virginiiu : celui-ci eut bean jeter sa cargaJBon à la mer, il fut rejoint; l'équipage ht déclara pirate, et H des 13S hommes faits prisonoiers furent ftuilléa lel septembre. — Voilà ce que nous avons vu depuis.
HiUs le 14 juillet 1860 Anionini. l'ambassadeur de Ni^les à Paris, écrivit à Thouvenel : • Les troupes de Qaribaldi sont composées de Hosgroi*. de PoloDais, de Français, d'Anglais, de Qrecs. Peut-on voir ols interven-
DKITË ITALIEllHIt. RS
Tait recevoir trente ducats, et quaraote s'il apportait son fusil ; ceux qui ne voudraient pas suivre Garibaldi auraient une indemnilé et le voyage gratis jusqu'à Marseille. Quiconque combattait pour ùi pairie recevrait, sur les biens commuDaux ou sur ceux de l'État, un lot de terrain comme en possèdent les familles pauvres.
Napoléon, h qui le roi François demandait quelles concessions il convenait de faire au peuple, avait répondu ; n Beaucoup de concessions , promptement et de bonne foi ;> ; et il déclarait alors que son désir était que l'Italie fftt pacifiée n'importe comment, pourvu que ce fût sans l'intervention étrangère.
Le roi de Naples se trouvait donc seul en face de la rébellion qui avait les rois pour complices et auxiliaires; il demandait la médiation de la France pour arrêter l'effusion du sang; il donnait une Constitution sur des bases nationales et italiennes , avec une amnistie générale pour les délits politiques ; la Sicile aurait eu des institutions distinctes et conformes & ses besoins , et pour vice-roi un prince de la maison royale; il promettait encore de s'entendre avec le roi de Sardaigne pour les intérêts communs aux deux couronnes; mais Gavour exigeait des conditions qui l'olTensaient dans sa dignité de roi et sa conscience de catholique.
A peine la GoosUtution fut-elle proclamée à Naples que les bannis y affluèrent; généraux et ministres entraient dans l'anticbambre royale uniquement pour l'ouvrir à Garibaldi; on n'épargnait pas l'argent, et on connaît les sommes dépensées pour démoraliser les agents de la police , l'armée, la magistrature , la flotte et endommager les macbines et les gouvernails des vaisseaux.
Garibaldi, ayant attiré à lui les forces qui s'étaient préparées contre l'État pontifical, 'traversa toute la Sicile sans obstacles; à travers les flottes français* et anglaise il vient débarquer à Re^o, occupe Pizzo, Monteleone, Potensa; voit dix mille Napolitains se rendre sans coup férir, et, se faisant acclamer dictateur des Deux Siciles, il s'avance vers
tioD plut manifMMt Mon goaTsmanieiit en appelle à toute! 1«b pnia- «toce* de l'Enrope, et, «n particulier, 6. U France qui a proalamé et loulieDl la non-inlerrentioD en Italie. L'ne attaque de Garibaldi aur les pro- TÏncea contiaentalea, maintenant dotées d'une coostitution populaire, doit Aura coDiidérâe comme une iaTsaion étrangère ; et la marine de Oaribaldi loi* contre la piraterie. »
86 LBS TRENTE DERinËBES AHUâES,
Saleme sans rencontrer d'obstacles. Le roi, avec les 60,000 hommes de troupes régulières qui lu) restaient, se laisse persuader de sortir de Naples ; il se retire dans les forteresses de Capoue et de Gaete; mais quand il ordonne à la flotte de le suivre , un seul capitaine obéit.
Le roi parti de Naples , le ministre Don Liborio Romano écmait : « Au très invincible général Garibaldi, dictateur des Deuz-Siciles : Naples désire avec une grande impatience votre arrivée pour vous saluer libérateur de l'Italie , et remettre en vos mains les pouvoirs de l'État et ses propres destinées. » Dans cette attente, il recevrait, ajoutait-il, sas ordres avec un respect sans bornes.
Quelque puissaQcefaisaiUelle'des observations, Garibaldi répondait que « son but était l'occupation de Rome, que U il offrirait la couronne de l'Italie une à Victor Emmanuel h qui reviendrait ensuite la t&che de délivrer la Vénétie par des traités ou par la force, et le roi ne pourrait s'y refbser sans perdre sa popularité ».
lUrBmmt- Restait cependant à vaincre l'armée du roi de Naples, et >»rM^^ ces forces indisciplinées réussirent mal contre des troupes '■M. régulières. D'un autre côté , recevoir l'Italie des mains d'nn condottiere d'aventure plaisait peu à Cavour : tandis que Garibaldi se riait des traités et des puissances, le ministre piémontais savait que la non-intervention pourrait bien cesser devant le danger d'une conflagration universelle causé par ces aventuriers. Aussi le roi de Piémont ordonna à son armée qui avait , au détriment du pape , occupé les Marches et l'Ombrie, de passer l'Ofanto. Cavour qui déclamait sur la liberté avec les partisans de Mazzini, sur l'Italie une avec Garibaldi, disait aux puissances : « Si nous n'arrivons pas au Voltumo avant que Garibaldi franchisse la Cattolica, la monarchie est perdue , l'Italie reste à la merci de la Révolution. » Et Victor-Emmanuel marcha en personne contre le royaume de Naples; un roi s'avançait contre un roi son cousin, et son allié, mais c'était, disaibK>n, pour rétablir l'ordre, sauver le monde de la république et établir la paix à jamais. L'armée napolitaine fut donc prise entre deux feux, bombardée par la flotte; elle se débanda après le combat sur le Qarigliano, et la conquête put s'achever.Dans sa noble résistance, le roi Fran- MdiQMi* Qois.àGafite, « défendait mieux que sa couronue, l'indépenï*r«ïrtu dance de la patrie commune »; quand l'escadre française qui avait promis de le garantir se retira, il dut céder et s'exila.
DNITÉ ITAURMMB. 87
Bien que Garibaldi s'opposftt à l'annexioii immédiate et sans conditions de la Sicile, on demanda le plébiscite gui, selon sa. coutume, approuva la fusion. Cavour n'avait pas prévu une victoire si facile; maintenant il mettait tout en œuvre pour l'arracher des mains du héros qui s'attribuait les résultats dus aux défaillances des autres et à la trahison. Le désordre fut tel qu'on^ peut l'attendre dans ces terribles interrègnes du droit où aux gens de bien, à qui suffit le frein de leur propre honnêteté, succèdent les brigands que la force seule peut arrêter; et alors la force a disparu. Le désordre fut indicible dans nie et à Naples : en voulant introduire la corruption politique, on introduisait la corruption morale, comme si le nouvel ordre de cboses apportait avec lui l'oubli de tout devoir religieux et social, le mépris de toute autorité ; l'assassinat sévissait ; la presse confondait toute idée de justice, créant à sa fantaisie des héros et des démons.
On fit venir Victor-Emmanuel : il entra à Naples à o6té de Garibaldi et y fit la proclamation suivante : n Ea Europe, ma politique servira & réconcilier le progrès des peuples avec la stabilité de la monarchie. Eu Italie, je fwme l'ère de la Révolution. M fiientàt ennuyé , il partit pour Turin où, à l'ouverture du parlement, il annonçait que n à Gaëte se terminait pour toujours la série de nos conflits politiques, et que l'Italie libre et unie devenait pour l'Europe un gage d'ordre et de paix, un instrument pour la civilisation universelle ».
Il paraissait plus scabreux d'envahir les États pontificaux que les grandes puissances avaient, peu auparavant, déclarés nécessaires à l'indépendance du pouvoir spirituel.
On a dit qu'au fond de toutes les révolutions il y a la question religieuse : on peut dire que, pour la révolution italienne, c'est la question capitale. On avait commencé par exalter l'Église, en proclamant le pape le régénérateur de la civilisation corrompue, et, spécialement, le rédempteur de lltalie.mème son roi (l].Mais bientôt était venue la réaction,
(I) MaiB Fia IX u« te faiuit pM iUiuion, «t, le 13 mai ISiS, il âeri- *ut & Charlei-Albart :
■ Hajett^, le> affaira* d'Italie tout aa oompliqnaiit, et je croîs de mon devoir da m'en entreteoir avec Votre Hsjetté. Il ; a un parti qui travailla (ani rel&che k rendre l'Italie une, c'ait-i^dire qui tend A la totale deetmotion de la Péniniule. On parle beaucoup ds Joindre la Toscane au nouveau tojaome un. Lai tanlativei d'anareliie t Naplee pouraient bien avoir le même but. Paut-itre à Bologne mime r^pand'im la* mimas principe*. Un Tojauma d'Italie un ait chote impotaibte à rdaliier; d'un autre eili.
88 LES THEUTG DEHRiàBBS aruérs.
et Pie IX fût qualifié de traître à la cause nationale. — Le parlement subalpin se plaisait à entraver l'autorité ecclésiastique jusque dans l'administration des sacrements, et dans le droit et le devoir suprême de diriger les consciences et d'instruire. Depuis qu'on voyait la possibilité d'unir toute l'Italie sous le seul roi de Piémont, on refusait au pape le droit do tenir sous son autorité un peuple qui n'en voulait point.
Aus premiers bruits de la guerre, les catholiques de France comprirent que le pouvoir pontificat était menacé, et Napoléon jugea nécessaire de les apaiser par des assurances formelles que ce n'était pas la révolution qui passerait les Alpes, mais bien l'étendard de saint Louis ; une circulaire du ministre Rouland aux évèques disait : >< L'emperear y a pensé devant Dieu ; sa sagesse et sa loyauté bien connues ne feront défaut ni à la religion ni au pays ; il est le plus solide soutien de l'unité catholique, et veut que le chef de l'Église soit respecté dans tous ses droits de souverain temporel. » Mais it n'y avait plus d'illusion que pour qui en voulait avoir. Incessamment le Piémont excitait les liégalions par des ordres de ne pas payer tes impAts, par des lettres, par des menaces. Bientôt Bologne se souleva, renversant les armoiries du pape, et invoquant la dictature de Victor-Emmanuel; ce fut ensuite le tour de Forli, de Ravenne, de Ferrare, mais sans grands troubles ni vengeances. Napoléon répétait qu'il « ne ferait pas obstacle à la libre manifestation des vœux du peuple >>, et, en même temps, il protestait qu'il était le gardien de l'État resté au pouvoir du labjKhur. pape; mais une brochure française, le Pape et le Congrès, «wSSrïo Pt'oposait de conserver au pape la souveraineté en la rédui- " tSn?''"'' ^^^ ^ '^ ^'"^ ^^ Rome et à un petit espace alentour. Les
les eisaiB teoUB pour amener une telle luiiU lerTent admirablement à aplanir la TOie aux visésa républicaine»; il eat aussi, je crois, contre les desseins de la ProTidecce.
Il Aprbt cela, il est facile de Toir quels dommages on pourrait causer aux domaines du Saint-Sibge : noua sommes disposés à ea soutenir les droit* par tous le* mojens que nous suggéra la justice.
■ Dana ce triste état de choses, je m'adresse â la religion bien connue de Voire Hajestë, atln qu'elle veuille employer l'iafluence, que sa haute position lui donne le droit d'avoir, pour épargner à l'Italie les mani si graves que produiraient le* tentatives d'un système absolument inapplicable. Votre Majesté, avec sa grande perspicacité, ne saurait ne point les déplorer. — Pra PP. IX. >
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journaux applaudissaient et soutenaient que restaurer le pape à Bologae était aussi impossible que de ramener les princes à Parme, k Modëne, à Florence; qu'il fallait donc accepter l'annesion de l'Emilie comme celle de la Toscane.
Les Français se sont toujours montrés disposés à soutenir ceux qu'on menace, et surtout les souverains pontifes, même quand leurs rois ne leur étaient pas favorables. Des volontaires s'enrôlèrent donc, en grand nombre, pour cette défense; i leur tète, Lamoricière, héros des campagnes d'Afrique, ministre sous la république, puis banni par Napoléon, venait maintenant braver l'impopularité, convaincu qu'il était de combattre pour la religion et la civilisation. Caractère héroïque, esprit aimable et positif, sévère pour la discipline, plein d'affabilité même pour les simples soldats, il suggérait au ponlife d'accepter la fédération italienne stipulée à Villafranca, et de satisfaire ainsi aux aspirations nationales sans blesser les traditions.
Les Bis des premières familles de la France et de Rome épient accourus iilui; aussi Itis nouveaux États italiens, bien qu'ils les sussent armés uniquement pour la défense, résolurent de se débarrasser d'eux. Le roi sarde, « touché des maux de ces populations >, envoya son armée sur les frontières pontificales ; les généraux Fanti et Cialdini excitaient leurs soldats à marcher contre ce qu'ils appelaient ces hordes d'ivrognes faisant pire encore que les bandes de Giulay et d'Urban. A Castdfldardo, la victoire resta aux envahisseurs; Ancftne capitula, et en dix-huit jours fut achevée cette campagne qui coûta la vie à 1,000 pontificaux et à 379 soldats du roi. Les Marches et l'Ombrie, dans leurs comices, s'annexèrent au Piémont.
Bien que l'épouvante de la révolution eût affaibli le sens moral, la diplomatie européenne ne pouvait se dispenser de faire au moins semblant de protester contre la violation du droit des gens; l'empereur des Français qualifia ces actes de félonie et de violation d'un accord mutuel, après les avoir laissé accomplir ; il plaça des troupes sur les ftvntîèros du territoire resté an pape pour empêcher les Piémontais d'avancer; il rappela son ambassadeur de Turin, et renforça le corps d'observation établi à Rome.
En dépit de cela, on proclama le royaume d'Italie avec Rome pour capitale, réalisant ainsi cette unité dont Gavour, d'Azeglio et les meilleurs s'étaient raillés comme d'une folie.
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et que seuls les partisans de Mazzini avaient rSvée parce qu'elle étail républicaine. Mais, l'épopée finie, commençait le travail prosaïque de fondre entre eux tant de pays divers, de contenter tant d'ambitions, de rassasier tant d'avidité; de faire disparaître , pour .en tirer une grande nation, les individualités qui la composaient; de faire sortir l'ordre d'un immense désordre. A ce moment , mourut Camille Cavour. 11 était toute finesse dans ses paroles et dans sa conduite diplomatique, méprisait les bommes autant qu'il faut pour se servir de leur immoralité; il avait passé du parti conservateur religieux à la révolution, sans trop y avoir foi ; obéissait & la voix de la populace tout en paraissant y résister; ennemi de la démagogie, il la fomenta quand elle lui parut un instrument utile k ses desseins, se mit k sa remorque sans partager ses passions, et orna de cela la cocarde de Cbarlos- Albert et Victor-Emmanuel. Arbitre de la Chambre, il eut à la fois jusqu'à trois portefeuilles, agissantseulàla place de tous ses collègues : il congédia ou fit congédier plus de cinquante de ceux qui entrèrent avec lui au ministère, les rejetant comme on rejette des oranges dont on a exprimé le suc. Le public s'agitait et la Chambre pâlissait toutes les fois que Cavour menaçait de laisser là son portefeuille si on mettait quelque borne à l'absolue confiance qu'il demandait. Tandis que ses successeurs tremblaient et changeaient de desseins devant les journaux ou comiques ou enragés, lui les accaparait, sachant combien coûte la conscience de chacun. Toujours gai, souriant, semant l'épigramme, gagnant les cœurs vulgaires et intéressés, il introduisait ainsi la corruption qui a entaché la régénération de l'Italie. Il était le nœud de ces vastes intrigues qui enveloppaient le monde politique, parce qu'il possédait le secret de mener Napoléon, et parce que les meneurs du peuple se confiaient dans sa prévoyance, dans sa discrétion, dans son obstination. Suffisamment riche, mais non pas voleur, il laissait voler; par le libre échange, il sacrifia à l'Angleterre toutes les manufactures italiennes et frappa les spéculateurs les plus actifs. C'est à lui qu'on doit la cession de Nice et de la Savoie. 11 indiqua Rome pour la capitale du royaume, uniquement afin de détourner de Turin la concurrence de Milan et de Naples. La formule « f Église libre dans l'État libre », qu'il emprunta aux Français, eut bientôt une explication dans chaque tète; on arrive d'ailleurs à la déclarer une baliverne pour gagner
nnvrt italiehhg. 9t
du temps, ane niaiserie bonne pour ceux qui aiment à se créer des attitudes ambiguës afin d'en tirer proût. Gavour se servit, pour démolir, des patriotes qui étaient vendus à lui, au lieu de se servir des gens de bien pour consti'uiro; il ne songea pas à réformer le Statut, mais à le désagréger par des interprétations; il n'usa pas de la diclature morale pour abattre les vrais ennemis, républicains et socialistes, satisfïit d'avoir agrandi le Piémont et humilié l'Autricbe qu'il baissait plus encore qu'il n'aimait l'Italie. Pour la première partie du drame, qui consiste à détruire, les insensés et les fijrieux sufBsent; mais pour rebâtir il faut des bommes de sens, de caractère, des consciences intègres, des esprits cultivés, des politiques expérimentés, sachant l'histoire et connaissant la tradition, respectant Thomme dans ses croyances et ses habitudes. L'Italie avait-elle de ces hommes?
L'empereur des Français, comme en dédommagement de l* ni «itnu
la perte de Cavour, consentit A reconnaître le titre de roi u---
d'Italie pris par Victor-Emmanuel II, mais tout en protestant pour le salut de Rome et du pape et en déclinant toute solidarité dans des entreprises qui pourraient troubler la pais de l'Europe. Le royaume d'Italie fut reconnu non seulement par la Prusse, mais encore par ta Russie [1), la tutrice des idées conservatrices et de la légitimité monarctifque, et l'amie du roi de Naples ; mais l'une et l'autre sentirent le besoin de s'en excuser devant l'Europe, en expliquant com- ment elles n'acceptaient que le royaume de fait et non les conquêtes comme déjà consommées, afin de ne pas exclure le droit des tiers intéressés; puis en faisant des réserves expresses au sujet des occupations qui pourraient se faire plus tard; par quoi elles entendaient assurer les possessions restées encore au pape et à l'Autriche.
La France assura que ce triomphe de la Révolution sur les traités était dû à ses bons offices; qu'elle voulait arranger les choses pour l'Italie, comme pour la Pologne et l'Orient, et, aubesoin, rassembler un congrès pour essayer s'il serait possible d'unir toutes les puissances de l'Europe, afin d'étouffer l'incendie qui menaçait le monde, en amenant l'An* triche et le pape à reconnaître les faits accomplis.
(I) Déj'A l'ADgleUrrs l'aTsit reeonnn te SO m&ra ISfil; la SuiM«, le 3 BTril; 1m PriuoipaulAs DuiDbieaDet, le 6; la Qréoe, le 11; lea Ëtets- Uois.le IS; la Mexique, le 15; le Portugal, I& Turquie, le Brâail, Tinrent •n dernier lieu.
yS LES TBEMTB DEBNIÈRES ANNÉES.
Mais la sitaation du nouveau royaume n'était riea moins que bonue. Les premiers temps de toute rêyolution sont toujours malheureux, avec la tyrannie de la lie du peuple et l'arbitraire de quiconque a un devoir à transgresser et un droit k fouler aux pieds; avec la violation des traditions, qui pourtant sont un droit, l'insuffisance des gouvernements, le désordre des finances. Dans le pays do Naples se fonnaient des bandes terribles, contre lesquelles ii fallut employer une telle cruauté de lois, de supplices, d'incendie, de carnage qu'on dépassait les époques les plus sauvages.
En face de l'autorité ministérielle, encore ma! assurée, se dressaiontdeuxépouvantails.Garibaldi, formé parmi le peuple aux ruses grossières, s'était élevé au diapason des idées tribunitiennes de - Mazzini, qui était l'homme des principes, comme il était lui-môme l'homme de l'action. Les partisans de Mazzini, le désignèrent comme capable de diriger l'insurrection italienne; et leur dépit f^t grand, lorsque, k son premier débarquement à Gènes en 1848, il offrit son épée k Charles-Albert; mais bientôt il se mit k la tète des républicains de Rome. Lorsqu'ils furent vaincus , Garibaldi s'exila ; rappelé ensuite comme nécessaire pour révolutionner les peuples, il mit en poche le bonnet phrygien. Il était fait pont être le bras et non la tète d'un parti; son caractère est le besoin d'action ; il se laissait aller aux intempérances des assemblées populaires, ses amis en souffraient , ses détracteurs en riaient. Même une tète solide résisterait difQcilement aux témoignages d'une gloire aussi bruyante que celle que lui accordait le monde entier. Son amouF' propre l'emportait encore plus haut; comme jamais on ne le contredisait, jamais il ne discutait, persuadé que ce qu'il pensait, tous devaient le penser avec lui; fort parce qu'il était sincère, il charmait les étudiants et les ouvriers qui accouraient à tous ses appels [i) : dans ses discours et ses écrits, il se répond à lui-même; il n'organise ni comices ni meetings; il ne connaît que l'insurrection armée et la démolition; apôtre de toutes les révolutions à exciter, de toutes les nationalités à constituer, ce soldat d'aventure a fait l'Italie et serait capable de la défaire. On s'émerveillait alors
(1) Garibaldi, dtuts lei Mille, écrtTait des bourgeois : n Cette classe robu«t« et laborieuse ne nom appartient pas i noue, mais elle esl attachés aui prélres par le lien de l'ignorance. 11 a'j a pas d'exemple qu'on en ait TU un seul panni les Tolontaires. •
UNITÉ ITAUENNE. 93
de voir cet homme ne chercher ni emplois, ni décorations, ni salaires.
Il exécrai t Cavour qui avait vendu Nice, sa patrie ; il exécrait les pr6tres et le plus dangereux ennemi, suivant lui, de l'Ita-. lie, c'est-à-dire la papauté; il appelait Pie IX « un vampire, un mètre cube de fumier » ; il attribuait à l'Église tout ce qui arrivait de nuisible et d'odieux , la honteuse discorde de l'Italie, le désarroi des finances, et jusqu'aux désastres naturels. Dans un parlement tumultueux, il demanda un million de soldats, avec lesquels il chasserait non seulement le pape, mais l'Autriche, pénétrant, grâce à ses intelligences, par le Monténégro jusqu'en Hongrie, prenant b. rerers le quadrilatère, et réformant l'Europe sur un système nouveau. En attendant, il fondait des comités, parcourait l'Italie en cfiant : « Rome ou la mort! » prêchait la dévotion de la sainte carabine, et tentait d'envahir le Tyrol. Repoussé de ce c6té, il aspire à Rome, maudissant Napoléon; il court en Sicile, la traverse triomphalement, débarque à Reggio, mais l'armée italienne lui barrant le chemin l'arrSte à Aspromonte; il y est blessé, fait prisonnier et renvoyé dans 111e de Caprera.
Cependant les partisans de Mazzini s'agitaient dans leurs journaux, dans des réunions et des tentatives impuissantes, tandis qu'en cachette la franc-maçonnerie exerçait sa puissante action en renvorsaut les traditions et les croyances; et, multipliant les loges, elle visait surtout h détruire le pouvoir temporel du pape, comme à un moyen d'arriver k abattre le pouvoir spirituel.
La Russie, l'Angleterre, la Prusse étaient favorables & ce travail, non par amourpourl'ltalie, mais par haine religieuse. '^^ , La France y était contraire plus que toute autre puissance ; " avec l'incapacité ou la témérité des gouvernants, elle voyait en Italie une presse éhontée, une indiscipline universelle, un désordre immense des finances, un brigandage que rien ne pouvait arrêter et elle comprenait l'impossibilité d'empêcher que d'un moment h l'autre la paix de l'Europe n'en fût troublée. Aux difflcultés inhérentes à la transformation d'un royaume, d'autres venaient s'ajouter. Pourmaintenir l'unité, il fallait donner à toute l'Italie le Statut, les lois, l'armée, les employés du Piémont. Après avoir Fait face aux premières nécessités, ceus même qui avaient le plus secondé l'entreprise s'en affligèrent ; on sentait le besoin de se détacher
BA LES TRBNTË DBHmftHBS AHHËBS.
de Tarin, ville trop voisine des Français et des AatrichieDS ; et la capitale la plus digne paraissait Naples.
Qni oserait faire cette proposition aux Piémontais et au roi? Mais Napoléon, sous les yeux duquel s'ourdissait la trame, promit que, dans cette hypothèse, il retirerait de Rome sa garnison. C'était compléter l'œuvre de l'indépendance; et par là on put arracher le consentement du roi. Toutefois les militaires montrèrent le peu de convenance stratégique de Naples, et firent préférer Florence, dans une convention par laquelle cette ville devenait la capitale du royaume; l'on promettait de ne pas toucher à Rome. A cette nouvelle inattendue et considérée comme un leurre, Turin se souleva ; la troupe fit un carnage des citoyens désarmés, on devine quelle fut l'indignation 1
La monarchie était doue déportée; la ville de Turin était non seulement cruellement, mais honteusement outragée ; elle devenait une ville de province comme du temps du roi Hardouin; elle éprouvait, comme Parme, Modène et Naples, les douleurs d'un découronnement, mais elle était capable de se relever par l'activité et la considération.