CHAPITRE X
TDBOOIB ET BUS31B.
Qui donc, en 1821, aurait deviné que, peu d'années après, toute l'Europe s'armeraitpoursauvegarderrinlégrilé de l'empire ottoman, et, alliée avec lui, verseraitdes torrents de sang, prodiguerait l'or dans cette folle guerre de^Crîmée ; et que les nations, accoutumées à changer d'opinion suivant que soufUe l'inspiration des journaux, adopteraient les modes torques, vanteraient la régénération de la Turquie (I) ? Toujours donc on se laissera Ulusionner ou on voudra être illusionné ! Toujours on mordra avidement à l'app&t préparé par les sots, les puissants, les histrions de la foule qui se prétendent les maîtres du peuple 1
L'islamisme tira un instant l'Arabie de son éparpillement patriarcal, pour la jeter dans des guerres exterminatrices; ' puis il la laissa retomber dans une barharie plus grossière et plus stationnaire qu'auparavant. Là où paraissent les apôtres de l'Évangile, cessent l'effusion du sang et les luttes fratricides : l'organisation sociale, l'instruction, la hiérarchie caractérisent la religion du progrès. Tandis que la croix peuplait de cités les rives du Rhin et de l'Oder, le cimeterre du musulman ruinait les villes de l'Asie, et réduisait à un désert des pays très florissants. Le fanatisme des premiers apAtres de l'islamisme, joint à leur constitution nationale et favorisé par leur code sanguinaire, voit des éléments sociaux dans l'orgueil, le mépris, la haine réciproque, la vengeance.
{1} Parmi U» pftadgjrittei modernes de l'iiliuiiîime, eignaloai :
A. Spkbkcbr, dai Leben und die Lthrt da Mohammed.
EDOAm QuiNCT, qui, dans «on lirre U Chrùlianùme et la Révolutwn, déelar* 1« eUholiciains impuiuant à Mmùner la Imte entre l'Évangile et 1« Coran.
BAKTHÉLKinr Saini-Hilaim, daoB ub Mémoirei adreHia & lliutitat d« Prance en 1SS5.
LoDiB Collas, la Turquie en 18S4.
S.-A. HooHLBK, la Miition eeelétiaitique de Gorak.
O. Wbil, Mohammed der Prophet.
W. HuiK, daoa ta Vie de Mahomet, univt à cette eoDelniioD que le cimeterre do Uakomet et le Coran tont 1m plot riuiMlet annenùi de la oniliiatioD, de la liberté et de la foi qne le monde ait tiu juaqn'ici.
D.D.t.zeabïG00glc
16 j LES TBBIfTE DEBNIÂBES ANNÉES.
On répète sans cesse aujourd'hui que les reliions sont mortes ; qu'on ne s'inquiète plus de leurs règles; que désormais la religion doit se borner à être une relation intime entre Dieu et l'homme, sans culte, sans préceptes, sans mystère. Nous tenions, nous, que la démocratie a bien accoutumé à compter non seulement avec les savants, les riches, les puissants, mais encore avec la grande multitude ; et, pour démentir de telles assertions, il suffirait de considérer l'inDuence de l'islamisme sur les deux premiers éléments de la société civilisée : la propriété et la famille (1). Toute chose est à Dieu, et, par conséquent, à son T-eprésentant sur terre ; les individus ne sont que des nsufruilîers ; donc ils dépendent absolument du padischah. Plus de sécurité, plus de garanties de l'avenir; le portefaix d'hier peut être vizir demain; le plus riche propriétaire pourra être réduit à aller mendier; beau mérite pour ces progressistes qui confondent la liberté avec l'égalité. Là, de fait, il y a parfaite égalité quant aux droits de naissance, à la répartition des héritages, aux propriétés foncières, aux emplois : tous sont égaux en face d'un livre sacro-saint, d'où émanent le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire; tous sont égaux, mais sous un maître absolu, arbitre de leur vie
(1) Parmi les nombraui passagei du Coran auiqaeli nous avoua déjà fait alluiioQ, citODs-en quelquee-uiiB :
D«tanl Di«n il □'; a pas d'animal plu* lil que cem qui ns croient pas el reatent infldèlea {U Butin, v. 22, 57).
Ocro7anla,nepreDeE pa* vos amis parmi les iafldèles(^fnnin«,v. 113), ni parmi les juifs on les chrétiens (la Table, t. 5S).
Inâdële est celui qui dit : » Dieu est le Messie fila de Marie, n
Ipfldële est celui qui dit ; « Dieu est im tiers de la Trinité > (la Table, T. 18, 7B).
0 prophète, fais la gnerra aux infldila* et aux hypocritea : sois aëfire «Tec eux (la Difetae, t. B). Excite les crojanl» à. combattre. 'Vingt de leurs guerriers robustes ont abattu deux cents infidèles; cent en ont mia mille eu fuite (60). Voici ce qui est proclamé de la part de Dieu et de sonprophète : o Tuei les idol&trea partout où tous les trouverez, faites-les prisonnier», aasiégei-tea, dreaaei-leur des embuscades ; mais s'ils se converliisent et obéissent t la prière, laistei4es tranquilles. i (3, 5.)
Foitea la guerre aux hommes de l'écrilure, qui ne professent pas la vérité; faites-leur la guerre jusqu'à ce qu'ils soient humiliés [la Femme, V. 29).
Toutaa lea fois que vous trouves des infidèles, tnez-lea, flùtas^en carnage (Mahomet, v. i).
Ce n'est pas vous qui les tuei, c'est Dieu (le Butin, v. 17).
Combattex-les jusqu'à ce qu'il n'j ait plus d'autre culte que celui du Dieu unique (10).
TDBQVIB RT BUSSIB. 16S
et de tout ce qu'ils possèdent, et que ne rotlent même pas le respect de l'opinion publique. L'islamisme sanctionne l'infériorité de la femme, et, par conséquent, la polygamie : c'en est assez pour que la famille ne puisse subsister. Le sultan peut avoir un harem, il peut laisser périr les enfants duseie féminin qui lui naissent; il peut, en arrivant au trône, égoi^er tous ses frères qui pourraient devenir des compétiteurs : il y est autorisé par le Livre saint, il n'en sera pas blâmé par le corps des ulémas et des dervis ; il n'excite point par là l'horreur chez le peuple, pas plus que ne l'excitent les tètes coupées et empalées qu'on étale sur les murs du sérail. Aujourd'hui encore, dans les plus belles contrées de l'Asie, dans les plus riants pays de l'Burope, se sont perpétuées ces coutumes antiques dont le Christ avait affranchi la société : la piraterie, les harems, le vol des enfants, les eunuques, l'empire sur les consciences, un monarque despote qui cherche avant tout sa propre conservation et est l'arbitre sans contrôle des biens, de l'honneur, de la vie de ses sujets. Aujourd'hui encore, les palais de Constantinople et d'Ispaban sont ornés de têtes et d'oreilles coupées : comme au temps de Darius, un satrape de Perse enfonce les hommes dans la terre, la tète en bas, et passe entre deux lignes de ces malheureux qui, en mourant, agitent convulsivement les jambes: il projette d'élever une grande tour, construite avec des squelettes. C'est un proverbe que le grand-seigneur peut commettre sept meurtres par jour; le graild-vizir, six; et ainsi de suite en décroissant jusqu'au simple vizir, qui ne peut couper qu'une tête par jour sans jugement.
Entre les gouvernements musulmans, le pire est le gou- j vernement turc, peut-être à cause de l'ingérence des Européens , peut-être à cause de l'obligation où il est de maintenir son autorité sur un aussi grand nombre de sujets chrétiens (1); puisque, dans la Turquie d'Europe, surlSmil-
(I) H, John Ninet, contai da Belgique i AleiMidrie, dans un livra intituU le ChrûtianUme m Orient, &ttribae U corraplion de la Tnrqui* 4 l'admiiiûtraiioD enpàrieurefli&rorgMUiationdetesprincipalat branche*; msis il Mjetia auMÎ une bonua pan sur te* riTalités politique* des pui*- HUtcaa chrëtieiuiei à Conttantinople, en Ëgjpte, d&ni le Liban; (ur lai «but dei coninlata duia lei dchellei du Itérant; inr rimpOMibllité d'obt*nirju*tica, bien qu'il j ail quinze ou dii-huit légation* coniulairà* qui peuvent ramener au tribuDSl du consul à peu prè* toutei laa aau*ei;,suF le* fraude* aiuquelle* donne lieu le recoun aux pavillon* étrangers, qui couvrent, moyennant rétribution, de* gens jusUeiablei des tribunaux
ibïGoogIc ■
166 LES TRCEITE DBRNIÈBBS ARNâES.
lioDS d'habitants, il y a 5 millions de chrétiens, tandis que, dans l'empire entier, sur 30 millions de sujets, il n'y a que in millions de musulmans (1). Mahmoud à Constautinople et Méhémet-Ali à Alexandrie pensent-ils réformer leur oatioa? Ils ne le peuveot qu'en violant tous les préceptes du Coran. Les turcophiles, et ils ne manquent point, applaudirent quand, après la mort d'Abd-ul-Meschid, trente et unième sultan de lï dynastie d'Osman, Abd-ul-Aziz renvoya les redîmes du harem ; mais aussitAt il envoya chercher cent cinquante Géor^ennes, et recommença tes prodigalités de son frère.
Abd-ul-Meschid, en 18S1, décréta l'égalité des chrétiens et des musulmans derant les tribunaux (S) ; il abolit les marchés d'esclaves ; par le hatti tcérif de Gulbiné il donna une espèce
ottoniMia ; mr 1b Ténalili ds viU chrdtiena qui, soni le manteau de Itk ntigioD, pratiquent la oontrabande, empren^i ensuite de faire interratùr la* eoninli et lei Taiiaeanz de guerre, quand il* ne peuTsnt Mtiafairs lenr cupidité insatiable; inr l'état précaire auquel l'Egypte eit réduits, Traie vaehe à lait non seulement pour la Turquie, mais encore ponr une foule ds Qrecs qui rampent devant le successeur de Mehemet-Ali, et le supplient pour en obtenir des commandes d'armes, de souliers, ds rails ponr chemins de fer, et qui, p»7és d'ftTance, manquent à leor parole on fonmiseent de mauTiUsea marchandises. D'aprbs cet ftutenr, la France se comporta très bien, dans le Lerant, pour ce qui regarde la juelioe i rendre dana les conflits soulevés; nitùe, pour la politique, l'ADgleterre seule la comprend;^ exalte jusqu'aux nues lord Strofford qui, pendant tant d'annéat, & force d'esprit al da lojauté, a pu tenir en respect les diploniatm du resta de l'Europe. L'autenr croit donc que la meilleur et l'unique mojen de r^nérer la Turquie serait une réforma radicale dan* L'organiaation des consulats.
(1) L'Empire ottoman a en Europe une superfloia de 3t3,S42 kilométras carrés, et 13 millioas d'habitants; en Asie et en Afrique, il a une superficie de 9 millions de kilomètres carrés, et IS millions d'habita&ta, sans compter les tribus nomades.
(2) On appelle halli icirif vue ordonnance du souverain, le plus aonTenl signée pu lui-même; felva, une décision religieuse ou judiciaire émanée dnmu/ïiou ministre de la justice; firman, une décision politique et administrative émanée du Divan.
Voici le Brman de février 1S44 ; il établissait l'égalité dea ehritiena ai dea musulmans devant la justice, n Poussé par un sentiment d'amour que Dieu m'inspire pour mes peuples, je songe constamment, dan* une juste préoccupation, aux mojens d'assurer le repos et la prospérité de mon empire. C'est pour obtenir de si précieux i^aultats que j'ai promulgué le Tantimal, et un si grand nombre de lois et da règlements qui s'y rapportent et qui produisent déj4 las effets les plus salutaires.
• Comme il importe beaucoup, d'autre part, que la marcha des tribunaux soit partout conveDablement réglée, afin que mes sujets n'oient i subir ni
ibïCoogIc
TURQUIE ET BUSSIG. 167
de constitution pleine de bonnes intentions; il y ratifiait les immunités et les privilèges dans l'ordre spirituel, accordés précédemment aux communautés chrétiennes et aux cultes non musulmans; il proiûettait d'abolir les contributions ecclésiastiques, en y substituant des impôts fixes, proportionnés au degré biérarchique et à la dignité des diiTéreats membres du clei^é; les églises anciennes seraient réparées; on en construirait de nouvelles. Les distinctions et les dénominations diverses de races étaient effacées; tcAis les sujets, sans
préjadice ni ennui, on a institad, d'abord à Constantin opie, puit en d'aulrei Ttllea, un tribunal de commerce et an tribunal de police.
ri Cette création ayant prodtiit de grands avantagea, tantponr mean^'eti que ponr lee dtrangan, le projet de former de (emblables tribiinam daai d'autrei partiel de met Étata a éxé l'objet de Bérieuses délibération! daoa tue commission spéciale, établie près de mon grand -conseil de justice; si le rapportdelacommiMionaété examiné parte conseil privé de met ministres.
• Considérant que les attributions de ces tribunaux oonaistenl seulement à juger ceni de mes sujets qui se rendent coupables auTers des étrangers, et les étrangers accusés de *ol, d'homicide ou d'autres délita envert lea ■ujets ottomaos; que le léritabls but qu'on s'est proposé en formant cas tribunaux est de mettre en évidence la culpabilité ou l'innocence des personnes lonpçonaAe* ou prévenues, et de pouvoir punir, selon la justice et les lois, lee individus accusés Kvec rondement, et d'anleveranx coupables les moyens de se soustraire & la sanction de la loi ; les membres du oonsail ont été d'avis qu'il serait opportun d'adopter les dispositions suivantes :
• Établir maintenant, dans certains points principaux de l'Empire, un eonaeil de vérification, chargé d'examiner les proofcs entamée entre sujets de la Sublime Porte, musulmans, chrétiens ou de taute autre catégorie, et entre l«s sujets de la Sublime Porte et les étrangers.
s On veillera à perfectionner peu A peu les réglementa établit et à les appliquer convenablement.
■ Les membres de ce conseil devront être dea bomme* capables et connus pour leurs sentiments de justice et pour leur intégrité ; on les choisira parmi les membres du gr&nd-conieil local et parmi les autraa personnes avantageusement notées. On leur adjoindra un ou deux chanceliers, suivant les nécessités locales.
■ Ces dispositions ajant été soumises i ma sanction impériale, j'ai ot^ donné qu'elles fussent exécutées ; et, à cette (ta, je vous envoie des susdit! règlements une copie authentique et signée.
■ Je demande qu'on mette le plus grand soin & ce que les affaires soient étudiées et réglées avec justice et impartialité, conformément aux dispositions du règlement adopté, A ce que les délits et les crimes commis soient prouvés jusqu'à l'évidence, et t ce qu'où ne tracasse point les innocents. Vous avez & veiller à ce qu'il ne se fasse rien de contraire aux principes établis...
•> Saches le donc... etc...
■ Écrit dans les derniers jours de gemaii-ul-«wel 1S70 [derniers jours dé février ISSiJ. <
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16D tKS TRENTE BBRNlâHBS AKIltBS.
exception, pouvaient aspirer à toutes les chairs et aux écoles civiles ou militaires ; les cultes étaient libres ; les communautés religieuses avaient le droit de créer des écoles publiques. Des tribunaux mixtes jugeaient les questions commerciales, correctionnel) es et criminelles entre les musulmans et les sujets chrétiens: le système pénitentiaire était réformé; on promettait d'organiser la police dans les villes et dans les campagnes; oo décrétait l'égalité des impAts et des charges, aussi bien que des devoirs; on offrait aux étrangers le droit de posséder en leur propre nom; on voulait substituer au régime des fermages laperception directe des impôts ; des fonds seraient spécialement affectés à des travaux d'utilité publique î te bilan de l'État serait déterminé et publié chaque année ; ou poussait à la création de banques et d'autres établissements de crédit, afln d'arriver à une réforme dusystëmefinancieret monétaire; on favorisait les constructions de routes et de canaux, pour faciliter les communications et accroître la richesse du pays.
« En cherchant la prospérité de mes sujets, je ne ferai entre eux aucune distinction, et, malgré les différences de religion et de race, tous trouveront en moi la même justice, la même sollicitude et la même persévérance à assurer leur bonheur. Le. développement progressif des richesses que Dieu a mises à la disposition de notre Empire; les vrais progrès du bien-être qui en résulteront pour tous, sous la protection de ma puissance impériale et de mon grand Empire, ont été l'objet de mes continuelles pensées. »
Ce sont là les phrases habituelles aux ministres d'Europe; et, au fond, cette constitution est une singerie des nôtres : elle affranchit le grand-seigneur de toute responsabilité, et oblige l'empire turc aux énormes dépenses des autres gouvernements, sans avoir leur prospérité et leur art d'établir les impôts et de les exiger. L'incapacité civile des chrétiens est abolie dès que les différents cultes et les diverses races sont ramenés à l'égalité dans un droit commun; mais les chrétiens ne sont pas représentés, ils n'ont pas de magistrats propres, ils ne sont point admis aux emplois ni à l'armée ; et pendant que les Turcs portent leurs regards vers le sérail, les chrétiens s'adressent aux consulats, ne se conflant qu'k la protection des étrangers, et des Russes en particulier. Mais quand les consuls réclament, le sultan répond : « Je ne le ferai plus. »
TIIUQUIK ET RUSSIE. 169
lies chrétiens euz-mSmes ne sont pas bien d'accord : Maronites, Arméniens, Grecs schismatiques, Helcfaites, professent (inculte et des dogmes divers. En 1860, la fureurmusulmane sévit contre les chréllens du Liban; les Druses, sortis des montagnes, égorgèrent des milliei-s de Maronites, des moines surtout, et la- France dut accourir.
On vit bien quelques pachas favorables à l'introduction de la civilisation européenne, Hcschid par exemple; mais il mourut subitement, ou fut tué. On envoie des jeunes gens étudier dans nos Universités; mais, de retour chez eux, ils reprennent le caractère musulman. En attendant, les chemins en Turquie sont impraticables; les nouvelles constructions entreprises sont l'occasion de gains honteux; à Constantinople, c'est une plèbe brutale qui mène tout; aucune idée morale ne dirige le gouvernement, la corruption parmi les employés est un système : il est fort difficile d'obtenir justice. Et cependant Palmerston a trouvé le courage de dire, en plein parlement, qu'aucun pays d'Europe n'a fait, depuis vingt années, autant de progrès que la Turquie.
On dit toutefois que les habitants des campagnes sont bons; en masse, les Turcs ont la foi sous des formes variées, ils ont la sérénité de l'&me avec la force de la résignation et le calme qui en résultent. Cette disposition religieuse se traduit à l'extérieur non seulement par l'exactitude à prier dans les mosquées, dans les maisons, et jusque dans les camps, où souvent on les trouve prosternés, mais aussi par le sentiment du respect et de la confiance dans la divinité, dont leur langage porte l'empreinte. Les Turcs vivent de peu et se contentent facilement, ils ue connaissent pas le luxe; mais, dans la disposition de leurs maisons, dans la forme du peu d'ustensiles qu'ils emploient, surtout dans leur manière de s'habiller et dans leur attitude , percent le sens artistique et une poésie naturelle qui a disparu de chez nous. Lear hospitalité, leur fidélité à leur parole, leur charité envers ceAx qui souffrent, sont proverbiales : témoin les puits et les fontaines que des musulmans religieux font creuser pour ta commodité des voyageurs ; et, lorsqu'il n'est pas possible de faire mieux, ils placent des seaux d'eau fraîche sous l'ombrage, gratuitement et simplement par zèle.
La diplomatie regarde l'empire turc comme un grand malade. Nous avons été conduit à voir comment il a été une pierre d'achoppement pour la politique, et une cause de '
170 LES THENTE dbihièrbs ahhébs.
guerres européennes et de continuelles inquiétudes. Ces agitations ne peuvent cesser chez un peuple qui n'a ni la famille, ni la propriété. Bien plus, de la Mecque viennent constamment des excitations k la haine contre les chrétiens et à la guerre sainte. Le but de la paix de Paris avait été l'intégrité de l'empire turc, el le préteste pour s'immiscer dans les affaires de la Porte est toujours la protection à donner aux chrétiens. Pourtant lorsque ce peuple sans civilisation, campé dans les plus belles contrées de l'Europe, excite l'indignation, on n'ose tuer la Turquie, ni la laisser mourir, à cause des difficultés de sa succession. Constantinople est la vraie clef du commerce entre l'Europe et l'Asie ; l'Angleterre ne permettrait pas qu'elle pass&t aux mains d'une puissance importante ; elle veille à ce que ni la France ni nne autre nation ne l'emporte sur elle. L'Autriche, comme la Russie, convoite les bouches du Danube. L'Autriche pourrait ainsi, par ses acquisitions en Orient, compenser les pertes qu'elle a faites; la Russie se croit destinée à Il échanger le pâle glacé pour le beau ciel de Constantinople » ; elle resle comme un torrent toujours menaçant : que les digues disparaissent, et elle inonde la campagne et occupe ces Principautés Danubiennes regardées par tous les diplomates comme le thé&tre de luttes décisives qui ne sont plus éloignées.
Pendant ce temps, le insurrections vont se continuant, et la politique turque consiste à opposer les révoltés les uns aux autres, mais dans ce système quelques pays ont trouvé leur affranchissement. La Serbie, qui est l'avant-garde de la liberté des Slaves, comme la Grèce est l'avant-garde des libertés helléniques, obtint des privilèges et l'indépendance; la Roumanie, la Bosnie, l'Herzégovine, Novi-Bazar, la Houmélie orientale, réussirent en partie; le Monténégro, qui avait résisté à l'Autriche et à Napoléon, bien que comptant k peine 100,000 hommes dans sa population, chassa Jes Turcs en 1855.
Un million de Serbes habitent le pays compris entre la Save et la Drina h l'occident, le Danube au nord, le Timok au levant, les monts Lepanti et Golia au sud; c'est le reste du royaume nommé au moyen ftge la Grande Zoupanie de Rassa, moins les habitants des pachaliks de Nyssa, de Leskovaty, de Vrania, de Novi-Bazar, de Pritchna et de Priszend, qui occupent un autre territoire aussi grand. En février 1805,
TORQOtE ET RDSSIK. 171
nne rixe avec des janissaires amena un soulèvement du pays : Georges Czemy se mit à la tète du mouvement, et sut se maintenir et délivrer toute la Serbie. U songeait à entraîner les chrétiens de la Bosnie à se réunir aux Monténégrins pour chasser les Turcs, mais il échoua dans son entreprise, fournit à ses ennemis des prétextes pour l'accuser et pour mettre en avant, comme unique moyen de'salut, l'idée de se soumettre h la Russie. £a déBnitive, on fit la paix avec la Porte en stipulant l'autonomie de la Serbie {traité de Bucharett, S8 mai i812); mais les Turcs n'en tinrent pas compte, et, par la force des armes, sous la conduite . du féroce Celebi-Effendi, ils réduisirent le pays en servitude. Georges seretira en Hongrie (1813, octobre).
Quelques-uns continuèrent à se défendre, nommèrent Hilosch Obrenovitsch, gardeur de pourceaux, qui, ne sachant ni lire ni écrire, devint pourtant le personnage principal de la Serbie. Contraint d'accepter les conventions des Turcs victorieux, il fut nommée chef de district {obor-knae); il aid^ même les Turcs à réprimer tes rebelles, puis il se mit à la tète du parti qui voulait l'unité monarchique, contre le parti feudataire qui préférait la fédération; il arriva à se faire nommer prince de la Serbie (9 novembre 1817). Il détruisit l'oi^nisatioa féodale, extermina les bandes de brigands, pois chassa les Turcs de la Serbie, k l'exception de Belgrade et de six forteresses, et, appuyé par la Russie, se fit reconnaître par la - Porte. Les Serbes ne prirent point part & la guerre de ûrëco : depuis, dans le traité d'Akerman (U octobre 1836), la Russie stipula pour les Serbes ce qui avait déjà été convenu dans le traité de Bucbarest : agrandissement des frontières, droit de fixer eux-mêmes le tribut annuel, d'ériger des églises et des écoles, enfin défense aux Turcs de s'établir dans le pays. Miloscb fut reconnu prince héréditaire (1827) ; le 3 février 1S3&, après un violent soulèvement, il accorda une Constitution dans le sens démocratique, mais elie fut refusée; ne pouvant plus gouverner, il abdiqua (13 juin 1639) en faveur de son fils, que les intrigues de l'aristocratie réussirent à déposséder, pour lui substituer Alexandre, fils de Georges Czerny, dévoué à la Russie. Le caprice du Sénat annulait la Skuptcbina nationale, et diminuait l'autorité du prince, si bien que la Porte prétendit juger ellemême les criminels d'État (1858), mais le peuple déposa Alexandre et rappela Hilosch, vieux et aveu^e, opposé aux
17S LES mBHTE DGRRIÈBBS AlfltfiKS.
Turcs et à l'aristocratie. Son Sis Michel lui succéda; il sut se concilier les aristocrates, il exigea que la Turquie observftt les traités convenus et garantis par l'Europe : aussi la Porte assaillit le Monténégro avec une forte armée, favorisa les caprices des autorités musulmanes et fortifia Belgrade oii éclata la révolte. Les Turcs se précipitèrent sur les chrétiens, bombardèrent la ville; mais, comme il arrive toujours dans la guerre des rues, le peuple eut le dessus, et, après bien des vicissitudes , un congrès se réunit pour traiter d'un arrangement. Les Serbes demandaient qu'on exécutât fidèlement le hatti scénf de 1830, et en outre que la Turquie se retirit des forteresses de Belgrade, de Schabatz, de Lomitsa, de Sokol, d'Oujitza, de Semendria qui seraient détruites; la Serbie devait être ramenée aux mêmes conditions que la Moldavie et la Valachie. La Skuptchina est composée de 150 membres, l'État compte 1,340,000 habitants, Belgrade en a 27,000.
La Bosnie est un des pays les plus originaux; la population y est mélangée de musulmans et de chrétiens, de singari qui parlent l'indien, et de juifs qui parient le grossier latin de l'Espagne et de l'Italie. Montagneuse comme la Suisse, dans les Alpes Dinariques elle a d'immenses forêts où habitent des ours et des loups ; le terrain est extrêmement fertile et riche en mines de différente nature et en gisements d'or. La population, d'une rudesse toute primitive, ignorante, hospitalière, belle, robuste, aimant le chant et les armes, partagée entre le Christ et Mahomet, ne comprend rien à nos idées et à nos coutumes. Un homme acquiert de la dignité quand il se fait brigand {keiduc), et que des hauteurs et des bois il défie le dey. Les musulmans sont fanatiquement attachés à leurs usages; la civilisation ne les modère point, et ils ont toute la cruauté des descendants des anciens janissaires. I^e système féodal persista en Bosnie jusqu'en 1852, et maintenant encore le ratah demeure asservi aux Turcs qui l'oppriment par les injustices, les cruautés, de durs travaux corporels, des exactions sur les grains, les légumes, le tabac, et sur les porcs qui sont la principale exportation du pays. De là, de fréquentes insurrections comme en 1839, en 1836, en 1858, en t862, en 1876, et, quand les Turcs sont vainqueurs, les Bosniaques s'enfuient par centaines en Hongrie et en Croatie.
U est bien naturel que les Slaves poussent l'Autriche à dé-
TVRQUIB ET RUSSIE. 173
livrer leurs frères de Bosnie ; mais la Hongrie s'y oppose , et tous voient combien de sang coûterait cet affranchissemeot. Tous les peuples slaves tendent il se réorganiser; chaque tentative faite par eux est applaudie par l'Europe civilisée, qui voitpeuà peu les populations indigènes, et les nations grecque et arménienne serrer la Turquie toujours de plus près.
Llle de Crètf., avec une superficie de 3,838 lieues carrées, comptait un million d'habitants lorsqu'elle fut conquise par les Turcs en 1669; en 1700, Tournefort n'en trouvait plus que 100,000 à peine; iO0,0OO chrétiens avaient péri sous le sabre des musulmans, ou fui pour échappera leur joug, comme à peu près toutes les familles vénitiennes. En 1856, un recensement exact donna 280,000 habitants. Ainsi, en moins de deux cents ans, par le seul fait de la domination turque, une province de cet empire a diminué des sept dixièmes. Monuments, routes, canaux, tout tombe en ruine; rien n'a été construit ni réparé ; il y eut un instant de liberté pendant l'insurrection hellénique , mais les armes du vice-roi d'Egypte et les protocoles de l'Europe replacèrent la Crète sous le joug pesant. On compte à peine 45,000 Turcs : ils habitent à peu près tous les villes de la Caoëe, Candie etRettimi>; dans les villages, les Grecs dominent. Quand ils ont récolté leurs grains, vendu leur huile, ils se soulèvent, c'est^ï-dire ils refusent de payer les impftts ; ils se rassemblent dans les montagnes, allument des feux de joie, dévorent des moutons, dansent la souzza et tirent à la cible. Le gouverneur expédie-t-il contre eux ses gendarmes, les Grecs les retiennent comme otages. Alors le gouverneur réclame de Constanlinople des troupes et de l'argent : on lui envoie un ou deux régiments et on lui promet de l'argent; mais il annonce alors que l'insurrection s'est étendue à l'tle entière, et qu'il a besoin d'au moins 95,000 soldats. Une nouvelle frégate arrive de Con^itantinople, apportant un pacha ou un bey chargé de négocier; on en vient aux conclusions pratiques; les Grecs demandent l'abolition d'un ou de deux impôts, et le rappel du gouverneur; on leur accorde ce qu'ils veulent; la paix est faite, et les Grecs rentrent chez eux en disant: « A l'année prochaine! » Un nouveau gouverneur est chargé de reprendre insensiblement aux Grecs ce qu'on ne leur a accordé que par force ; nouveaux troubles, nouvelle insurrection, pour aboutir encore aux mêmes résultats.
L'tle de Crète est riche en produits exquis : le principal
ITi LliS TRENTE DKRNIAbBS ANHËBS.
est l'huile, dont elle exporte pour dix millions par an, et dont ou fabrique le aavon pour toot le Levant. Ses jardins sont enchanteurs; oa y voit encore les restes merveilleux de Gnosse et de Gortyne. Elle a gagné de Ilmportance depuis l'ouverture du canal de Suez. Dans un soulèvement, en 1858, elle obtint des Turcs les promesses ordinaires; mais, cela ne suffisant point, elle s'ameuta de nouveau en 1866; les puissances européennes s'en mMèrent et cherchèrent à persuader au sultan de céder l'Ile à la Grèce. Le sultan refusa, mais il n'eut pas la force de la soumettre en trois ans; et cependant il voulait attaquer la Grèce, qui la soutenait. En même temps Belgrade se soulevait avec le prince Michel, et la Bosnie et l'Herzégovine furent bientôt es feu (1). Les maux et les plaintes grandirent àun tel point que, pour prévenir une guerre, les représentants des puissances européennes se rassemblèrent à Constantin ople. Ces mêmes puissances avaient, en 1856, affirmé à la Turquie qu'elles ne voulaient point s'entremettre dans ses affaires intérieures; et maintenant, pour la première fois, elles se trouvaient toutes d'accord pour imposer à la Turquie des règlements intérieurs. Mais Bismark, Andrassy, GortschakofT nourrissaient des projets différents : ils ne purent amener la Turquie à faire les concessions qu'ils croyaient nécessaires, et à recevoir sur son territoire quelques troupes européennes, jusqu'à ce que les mesures nouvelles fussent appliquées. Les u/Anai résistèrent toujours aux concessions : Abd-ul-Aziz fut déposé par eux et mourut bientôt; sou successeur Mahmoud (2) ne fit que passer sur le trftne, et fut remplacé par Abd-ul-Hammid.
Alors la Russie, qui depuis longtemps désirait se soustraire aux restrictions imposées par la paix de Paris en 1856, franchit le Prutb, en même temps qu'elle envahissait l'Arménie, en protestant qu'elle ne songeait à aucune conquête. La
(I) Berxe va tore, Henogtum en allamtiul, Heriégoviru «n ilkT* Mt 1« Dom d'an paji compris antre le Monténégro, la Dalmuie, Ib Boiaie, la Croatie, et comptant 300,000 habitanM, avec lei villei de Uoitar et de Trebigne. Lee muiulmana lont les prapridtairee du sol; lai catholique* ■lave* sont A la t^ta de l'industrie. L'Hanégoiina a appartenn antrefoii è, la Croatie et t la Boania, puis à l'Autriche qui, par la paii de Carloviti, en 139B, la céda à la Turquie.
(!) D'aprèi la Conatitution, □□ prend pour Sultan l'aiué d« la djinastie, à moins qu'il ne soit fou. Mahmoud fut déclaré Tou, Abd-nl-Hammed fut donc nommé. Mais maintenant (1ST9) on déclare Uabmoud guéri; devrat-il remonter lur le trAne, on faudra-t-il le t««rt
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Turquie es appela en vain au traité de Paris, qui garantissait l'intégrité de ses États, et déploya une force à laquelle personne ne se serait attendu.
Après l'abolition des janissaires, eu 1896, elle avait cber^ ché à réformer son armée, malgré l'opposition de ceux qui repoussent tout changement ne venant pas du Coran. Par le hatti-houmayoum de 1856, le service militaire fut rendu obligatoire pour tous; mais ce se fut qu'un prétexte pour esiger une capitatioo, puisqu'on pouvait s'exempter pour la somme de 1,100 à 1,S00 livres; et c'est ce que font tous les chrétiens. De Moltke, devenu fameux plus tard, organisa l'armée sur le modèle de la landwehr prussienne : elle comptait, du moins d'après les cadres, 150,000 hommes dans l'armée active {nizam), et 180,000 dans la réserve (redif). Déjà, en 1853, à Silistrie et à Kars, puis en 1862, contre l'Herzégovine et le Monténégro, les Turcs avaient donné des preuves de leur valeur; alors plus d'une fois ils battirent les Russes, en particulier à Plewna.
Toute l'Europe s'en émut; l'Angleterre s'effrayait devoir i la Russie devenir, par l'Arménie, sa voisine dans ses possessions des Indes; la flotte anglaise vint jeter l'aucre à Rezika. L'Autriche se chargea de contenir la Bulgarie, tandis que le Monténégro, la Serbie, la Roumanie abandonnaient leur prolectrice.
Les Russes, ayant dépassé les Balkans et Andrinople, marchèrent sur Constantinople, fermant de ce c6té la vallée du Danube, comme en Asie ils fermaient celle de l'Ëuphrate. Les traités succèdent aux batailles : il y a des armistices, puis des conférences, et enfin, dans la paix de San Stefauo, la Russie dicte de> conditions toutes h son avantage, décomposant ta Turquie d'Europe, réduite à un petit territoire et à quatre millions et demi d'habitants, pendant que les pays émancipés, surtout la Bulgarie, s'agraudissent. Mais toutes les puissances réclamèrent et s'armèrent, et le traité de San Stefano disparut comme celui de Zurich. La Prusse, qui s'était tenue à l'écart, intervint alors, et un congrès réuni h Berlin imposa la paix.
La Turquie recouvrait deux millions et demi de sujets, mais sous l'incommode tutelle des puissances : ce qui l'ouvrait à toutes les intrigues.
La Serbie s'augmentait de iOO.OOO habitants ; le Monténégro, la Roumanie conservaient leur indépendance absolue.
176 LES TBBNTK DERKléllES AKNÉKS.
I^ Roumanie, formée eo 1861 de la Valachie et de la Moldavie réunies, et coDstituée en I8S3 par le traité de Paris, s'accrut de 84,000 habitants et au lieu de 35,560 kilomètres carrés en eut 48,857, bien qu'elle perdit la Bessarabie qui passa à la Turquie : le terrain y est très fertile, le commerce actif; la compensation qu'elle obtint lui sembla peu de chose pour la peine qu'elle avait prise. Le belliqueux Monténégro gagna 116,000 habitants; sa superHcie, qui était de 4,366 kilomètres carpes, en eut 9,475; et, par Antivarî, il débouche sur la mer. La civilisation est en proportion des éléments chrétiens qui se sont conservés dans ces contrées; pendant que la Turquie les perd, la Bulgarie, la Serbie, l'Arménie, vivent de nouveau comme nations avec leur régime patriarcal.
La Bulgarie, la plus considérable des possessions turques, a une superficie de 80,000 kilomètres carrés, le long du Danube, de la mer Noire et des Balkans. Revenue à la religion catholique et à la vie municipale, en dépit de la Russie, elle était déjà de fait une province autonome ; mais on cherchait à l'empècher de se séparer complètement de la Porte, parce que, au sud des Balkans, elle pouvait devenir un jour l'héritière de l'empire turc. L'Autriche et l'Angleterre voulurent qu'elle servit à séparer la Russie d'Andrinople. On lui donna pour roi constitutionnel Alexandre de Battenberg: elle a une population plus considérable que celle de la Serbie ; elle est fortifiée par les Balkans et le Danube, et défendue par les meilleures forteresses de la Turquie, Widdin, Varna, Plewua : elle a de bons débouchés sur la mer Noire et des villes importantes.
La Roumélie orientale, peuplée de 750,000 habitants, a un gouverneur chrétien : ses rapports de dépendance vis-i-vis de la Porte sont mal déterminés.
La Russie n'obtenait aucun agrandissement en Europe ; en Asie elle avait conquis un territoire étendu, qui fut restreint par le traité ; mais on lui laissa Batoum et Kars sur la mer Noire.
L'Autriche occupe la Bosnie, l'Herzégovine et Novi-Bazar, sans briser la souveraineté de la Porte, permettant que sur les minarets flotte l'étendard de la Turquie, et que dans les prières on nomme le Grand Seigneur : tous les cultes sont libres; les impôts sont employés aux besoins du pays. Ayant pris pied dans ces contrées, après une sanglante résistance, l'Autriche cherchera à s'y fixer au moyen d'une administra-
TDBQDIB BT BUSSIB. 177
tioQ patriarcale. C'est là le champ de ses futurs agrandissements, parce que la Bulgarie, la Roumélie orientale, la Bosnie, l'HerzégoTine, Novi-Bazar voudront s'unir à elle, témoiguant ainsi leur reconnaissance à la Russie qui leur a donné leur indépendance.
Des difficultés très compliquées se rencontrent dans l'app]icalio.n des conditions de cette paix : la Grèce ne se contente pas du territoire qu'ello y gagne, et réclame l'Épire et Janina. Tj» Roumanie, tenue à donner le droit de cité à 400,000 juifs, voit comment ils prévaudraient sur sa population indigène. Des discussions s'élèvent au sujet de l'Arménie, de l'Asie Mineure, de la Roumélie, de Candie; l'Allemagne convoite Rhodes. Cependant, comme dans tous les congrès, les puissances unies devaient reconnaître des principes d'équité que chacune sacrifie ensuite à ses intérêts particuliers. Ainsi en est-il de la liberté de conscience et de celle des cultes, de la laïcité de l'État, de l'égalité des étrangers et des nationaux en ce qui touche au commerce.
En somme, la Turquie est allée de perte en perte par la reconstitution de nations chrétiennes : en Europe, elle fut réduite de 598,033 kilomètres carrés à 338,168; au lieu de 13 millions d'habitants, la population n'eu compte plus que 9 miUioas, même en y comprenant encore celle de la Bosnie et de l'Herzégovine. En Asie, ses possessions lui sont assurées; mais les 3 millions de chrétiens y sont bien supérieurs aux musulmans.
Chypre est la Chetim des Phéniciens et des Juifs ; les Grecs en avaient fait le séjour des divinités de l'Amour et y avaient élevé à Vénus les fameux temples de Paphos et d'Amathonte. Cette île avait été le dernier débris de l'empire latin dans le Levant. Lorsque le dernier des Lusignans épousa la Vénitienne Catherine Cornaro, la république de Venise, pour lui faire honneur, adopta Catherine et devint ainsi son héritière : elle garda 111e de 1489 k 1570, où la Porte la lui enleva. La Turquie ne cherchait qu'à exploiter le plus' possible ces contrées riches par la ferUlité du sol, parleurs mines, leurs forêts, leur commerce, sans se mettre en peine de bien administrer les seize districts et la capitale de l'Ûe de Chypre, la ville de Nic'osia.
Le pays comptait alors 2 millions d'habitants, aujourd'hui il y en a à peine 60,000, dont un tiers est turc, le reste est grec ; ils sont répandus sur une superficie de 9,600 kilomè-
BIST. OKIV, — T. ». iV
178 LBS TBRNTB DERMiftHBS ANHfiBS.
trfis carrés. L'Angleterre a obtenu l'administration ten^toraire de Itle, ce qui augmente toujours sa puissance dans la Méditerranée. Mais, pour utiliser ce sol [1] et cette mer, tout reste à faire : il faut s'occuper des règlements, des routes, des maisons, des eaux, des égouts. Lord Beaconsâeld, à qui revient la gloire de cette acquisition laite sans effusion de sang, avec l'obligation de veiller aux améliorations des pays do l'Asie Mineure, disait à la Chambre haute : « Le gouvernement de la reine n'avait d'autre but politique que de maintenir la Turquie comme État indépendant; c'était aussi le but de l'Europe, car tous étaient persuadés que personne ne pouvait se substituer à la Turquie comme puissance, quelque diminuée qu'elle fût. Il est facile de répéter que l'empire ottoman est à la veille de disparaître. Hais, dans la pratique, pas un homme d'État ne sait proposer une solution aux difficultés qui naîtraient de cette disparition; si la Turquie venait h être démembrée, il en résulterait une guerre générale, longue et terrible (9). »
Ces interventions modifiaient entièrement le droit international. Jusqu'à la guerre de Grimée, la Turquie était regardée comme essentiellement mauvaise, comme une ennemie commune, qu'il fallait à tout le moins chasser de l'Europe ; et l'on se réjouissait lorsqu'on voyait les populations chrétiennes relever leur tête, éclairée d'un reflet de vie, à c6té de la tète rasée du padischah, entouré d'eunuques, d'odali»ques, de muets, à'ulémas. Depuis on a visé à lui donner le sentiment de sa propre responsabilité, à l'émanciper de la Russie, à la réconcilier avec ses sujets. Mais ces sujets eux-
(1) Chypre fut loDg:tsmpi dévtstés par Isa auiterellsi; en lBSS-68, od en délruiiit 60 milliom et S nûiliona de leura oeufa.
Le fouilles du comte Palma de CsbuoIei dans les ruines de Citio, de Paphoa, d'Idalie, ont amena de trèi richea découTcrtea de atatuea, de jojaui, et de monuments des arts pbénioieoj BTrien et grec.
(2) La aitualioa acluelte de la Turquîfi est parfaitement eipoeie daiu la livre de M. Hac-Cobbh : Our new Proleetorat.
WaddwBton, miDiitre de la république freofaiM, déclara lea intentÎDiis de la France en harmonie avec ceLlasdeapuisaaDces. iLecan^s de Berlin a en pour but, non pa< de détruire l'empire ture, maia d'en retranctiar, an prix dea aacriâces Déceaiairai, lea membrea morta, pour rendre le oorpa entier plue fort et plui capable de rAaiater aux chocs A venir. Noui avoua dit A l'empire turc ; Vont avez dea provinces qui sont poor vous ce que sont pour un arbre Ui brancbea mortes ; défaite a- voua- en sans héBiter ; il voni restera encore un tronc vigoureux, tain, magoiSque, avec lequel on peut reconstruire nn deaploabeanx empires du monde. ■{30 juillet IS79.)
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mAaies empfichent les réformes qu'on a tort de tant vanter; puis Toici que ces puissances, qui avaient déclaré la Turquie indépendante, lui imposentdes règlements, des constitutions et des frontières. 11 est vrai que la Turquie a encore une bonne armée , qu'elle sera moias tracassée par les rebellons des pays maintenant émancipés ; qu'elle a, & ses cAtés, la Turquie d'Asie et, pour elle, la faveur de tous les musulmans. Hais un peuple usé par la polygamie et par l'esclavage périra par les armes, comme il a grandi par les armes ; et le monde, qui a applaudi aux croisades, aux Espagnols, aux Normands, qui chassèrent les musulmans de la Sicile, de l'ibérie, de la Hongrie, se réjouira de ce triomphe de la civilisation, quoi qu'en disent les diplomates et les journalistes.