CHAPITRE XI
Plus que tous les autres pays soustraits k la domination des Turcs, la Qrèce a excité les sympathies de l'Europe et ÎDspiré les poètes. Hais ces grandes espérances n'ont pas encore été réalisées, soit parce qu'il lui manque les promus les plus importantes (l'Épire et la Thessalie), soit parce qu'elle n'a pas su se donner à l'intérieur une organisation stable, ni profiter des occasions.
Dans sa foi, dans son patriotisme, dans son désespoir, un peuple esclave peut trouver un courage héroïque, briser ses chaînes et s'en faire des armes pour chasser l'étranger ; mais, pour régler la liberté, pour en user avec sagesse, il faut du caractère; il faut plus de patience que pour conquérir cette liberté. La diplomatie d'alors avait constitué en Grèce un gouvernement despotique, avec l'Allemand Othon pour roi; il y avait une garnison de 4,000 Bavarois ; des Bavarois formaient le conseil de régence qui était le gouvernement de fait; d'autres Bavarois vinrent chercher fortune et remplir des ctiarges pour lesquelles on les payait plus qu'on ne payait d'ordinaire les Grecs eux-mêmes. Les discussions religieuses qui déshonorèrent les derniers moments de l'empire byzantin, reparurent et mirent la discorde dans la nation. Les emprunts et les impôts réguliers semblèrent insupportables à un peuple accoutumé à la violence et aux rapines des
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Turcs ; les puissances qui s'étaient portées garantes, trou- -vèrent U un prétexte pour se mêler du gouvernement et susciter des partis.
Un tiers des habitants vit de trafics, mais de peu d'importance; les capitaux sont rares; on ne se crée pas de nouvelles ressources ; la mer, la grande fertilité du sol, l'estrème activité des habitants, en cStiraient cependant les moyens. Athènes, choisie pour capitale h cause de ses souvenirs classiques, manque des conditions nécessaires pour devenir la principale place de commerce. Othon, roi imposé par des protocoles, roi sans aclivité, convenait mal à une nation ancienne par son histoire et moderne par ses exploits; avec des ministres inféodés, avec la pesante protection de la Russie, et au milieu de soulèvements militaires, il tint toutefois pendant trente ans; puis un beau Jour, non pas sans l'intervention d'intrigues italiennes, il fut renvoyé dans son pays. Une assemblée nationale révisa la charte de 1844, et parmi les tumultes de l'intérieur, les brigues de l'extérieur, sous la pression des places publiques, elle alla à la recherche d'un autre roi, qui fut Georges de Schleswig-Holstein ; ' Georges, reconnaissant qu'il n'avait ni expérience ni habileté, se recommandait à Dieu, le protecteur des faibles.
Plus petite que son peuple, la Grèce a un continuel besoin du dehors. Son aristocratie commerciale habite à l'étranger; à Gonstantinopte, k Smyrne, à Alexandrie, à Odessa, à Trieste, comme à Marseille, à Paris, à Liverpool, à New-York, on trouve des Grecs ; & Londres est leur principale colonie ; les meilleures institutions à l'intérieur du pays sont dues k des Grecs domiciliés à l'étranger; les Sina, les Varveki, les Bemardaki, les Arsaki, les Stumari, les Tossitsa y ont créé des établissements d'instruction et de bienfaisance; ils ont envoyé en Grèce des canons et des fusUs ; à Athènes, on a fondé une université et une école pour les beaux-arts et l'archéologie ; le baron Sina, de Vienne, y a fait élever un observatoire ; Sakellarios a donné 5,39S volumes , qui ont formé le foQdsd'une bibliothèque, à laquelle tous les savants d'Europe se sont fait un devoir de contribuer.
Les Grecs cultivent le sentiment, qu'ils ont naturellement, d'une mélodie délicate et originale (1). La langue acquit de
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la régularité et de la souplesse par l'usage qu'on en Ht au parlement : ainsi, en pratique, fut tranchée la querelle entre néologues et archéologues ; et si les frères Panaioli, chefs de l'école archaïque, firent un moment prévaloir les logii ou savants comme Polisoides, Karacincias, Pardikaris et beaucoup des chantres de la révolution : bientôt Calvi, Gristopoulos, Gornaros, Villaros, Sekellarios, Pikkolos, Salomos employèrent avec bonheur la langue vulgaire; et ainsi Tipaldo, Candis, le grand poète Valoritis (mort en 1879), en chantant les fortes entreprises et les doux sentiments, ouvrirent une ère nouvelle pour la langue grecque, tandis que peu d'années auparavanton parlait l'albanais, même à AÛiënes. Alexandre Souzzo, tant6t porté aux nues, tantût bafoué par l'opinion populaire qu'il irritait par son ironie ou gâtait par l'enthousiasme, chanta la révolution, puis le soulèvement de l'Ëpire en 185i, puis la guerre de Crimée : c'est un écrivain original dans ses écrits comme dans sa conduite (mort en 1863).
C'était une anomalie que les lies Ioniennes restassent sous la domination de l'Angleterre', mais celle-ci ne faillit point ' aux promesses faites à la Grèce ; sans y être poussée par la guerre ou par les réclamations des autres puissances, le lord haut commissaire réunit un parlement, fit comprendre que la reine était disposée à renoncer au protectorat avec l'assentiment des puissance^ signataires du traité de 1815 : il demanda donc au parlement s'il désirait l'union avec le royaume de Grèce. La réponse ayant été affirmative, l'Angleterre fit remise du crédit de 90,289 livres sterling qu'elle avait pour la contribution militaire, et laissa les lies Ioniennes réunir au royaume hellénique 250,000 habitants, et un revenu de huit millions de francs à ajouter aux 33 millions qui forment maintenant la recette du royaume, en face d'une dette de 483 millions.
Le royaume hellénique a ainsi 1,600,000 habitants, en grande partie albanais ; on compte k peine 39 habitants par kilomètre carré ; plus de la moitié du pays est en friche ou déboisée ; cependant l'agriculture récompense largement te travailleur. Les derniers changements de ce royaume n'ont pas contribué à le faire paraître grand et digne d'envie, si on le compare à ses antiques habitants ; les réformes intérieures, qui souvent se réduisent à adopter le costume des autres pays de l'Europe et à greffer la philosophie légère des encyclopédistes sur les systèmes de Bozzani et de Marc Zavella, ne
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semblenL pas promettre mieux que les réformes de la Tuiv quie. La Grèce s'agite toujours pour obtenir ses frontières naturelles ; elle les a réclamées encore à l'occasioit du traité de Berlin. L'intelligence, l'activité commerciale, l'audace sur terre et sur mer, les souvenirs historiques, tout cela explique comment, paroii tant de contrariétés, la Grèce a pu cependant progresser ainsi, et justifie ses espérances, Mais il lui faut la paix ; elle doit se déshabituer des révolutions.