CHAPITRE XII
A la Turquie tient le sort de l'Egypte qui, mfime après fttre déchue de la grandeur qu'elle avait eue sous les Pharaons jusqu'à devenir une province ottomane, conserve cependant une extrême importance grâce à sa position, et sa dépendance diminue chaque jour.
Le pacha Mehemed-Ali, dans sa longue et heureuse domination (181)5-1849), eut un moment l'idée de se mettre à la tète de la civilisation turque , de se soustraire à l'autorité du sultan, de faire cause commune avec les insurgés delà Grèce et delà Syrie, et de restaurer la prospérité, sinon la science de l'ancienne Egypte. 11 ne fut pas secondé; mais il peut se considérer comme le fondateur d'une dynastie, puisqu'il obtint que le pouvoir resterait dans sa famille. Mehemed-Sald lui succéda, marcha sur ses brisées, visita l'Burope en 1863, et le sultan, contre l'ancienne étiquette, lui rendit sa visite ; il introduisit en Egypte des conseils , des ministères, des compagnies de navigation. Il eut pour successeur son neveu Ismall qui obtint le titre de khédive avec succession directe pour sa descendance. Il fut aussi autorisé à augmenter son armée, & contracter des emprunts , à conclure des traités de commerce; il jouit d'nne pleine autonomie dans l'administration du pays. Dévoué à la civilisation européenne, il Ht creuser des canaux , créa des instituts , établit au Caire une imprimerie assez active ; il donna un corps d'armée & Napoléon UI pour l'expédition du Mexique, et un autre au sultan pour la guerre dans l'Yémen, deux pays dont le climat est peu favorable aux Européens.
L'ÉSTPTE. 183
Un érènement capital fut le percement de risthme de ' Suez (1). Le canal, inauguré le 17 septembre 1869, réunit la mer Rouge & la Méditerranée. La traversée , qui est de 162 kilomètres, demande au moins 30 heures : cependant, en mai 1879, le grand navire de la marine britannique FEuphrale, qui portait 1,600 soldats, l'accomplit en 14 heures 5 minutes. Gomme ce canal abrège de 1,300 kilomètres la route entre l'Angleterre et les Indes, l'Egypte a acquis une grande importance, et c'est une question capitale de maintenir libre ce passage entre l'extrême Orient et l'extrême Occident.
Le khédive, avide de gains , de faste, de plaisirs , de nouveauté, épnisait le pays sans en augmenter les ressources; la dette publique s'augmenta à tel point qu'il fallut vendre non seulement le canal, bien vite acheté par les Anglais, mais aussi des propriétés privées; les puissances obligèrent le khédive à avoir, au nombre de ses ministres, un Anglais et un Français qui surveilleraient l'administration. Les affaires continuant à aller à la dérive, on l'amena à abdiquer. A son successeur Mehemed-Tewsl^ le sultan retire les amples pouvoirs accordés à Ismall et qui le rendaient presque indépendant; il veut régler ses fantaisies. Il en résulte que les créanciers adressent leurs réclamations à la Porte, et que les puissances veulent contr&ler les finances du pays, tout en désirant maintenir l'indépendance d'une contrée , qui a tant de contact avec l'Europe et qui implique la liberté de la Méditerranée.
L'Egypte cependant est menacée par les Nègres d'Abyssinie.
On connaît les fables sur le Prëtre-Jean et sur les chrétiens de l'Abyssinie. On peut voir, d'après Lefébure, Voyage en Â&ystinie en 1839-43, où en est le christianisme dans cette contrée. Ozoum est la ville principale; elle conserve quelque chose de son antique grandeur; elle est exempte de contributions, même en temps de guerre. C'est la résidence ,du clergé et le centre des écoles. Il y a une bibliothèque dont le conservateur prétend descendre de Salomon en droite ligne ; mais nous ne connaissons pas les livres qu'elle renferme. Lefébure parle avec plus de détails d'une autre biblio-
(1) On cro;ftit giD^ralement A. uns différence de nNean entre la HéditeiT&iiée et la mer Rouge; le Bolouftis Oiavaani Ohedinî démontra que c'était uae erreur; il éuit atort an aerviee de Hehemed-Ali; rentré en- ■oite dant ta patrie, il travailla & la correcliûn do Rhin inférieur, i l'auainiuement de VAgro Ronuuto «t d«« Harait Pouliua (mort en 1873).
18i LES TRENTE DERHiABBS ANNÉES.
thèqiie dans le pays des Gallas, dans la cité saiate de Debra- Lïbanos. L'armarium contenait 5,000 volumes, tous traitant de sujets reli^eux, et quelques chroniques des rois. Comme on demandait s'il y avait quelques ouvrage de médecine, le prêtre se scandalisa: «Que sont, dit-il, les remèdes humains auprès des miracles de notre saint? » Ce saint, Teda Emanout, commença dès l'Age de deux ans à faire des miracles, et leur nombre est infini. Les infidèles le précipitèrent dans un abîme : alors il lui poussa des ailes, en sorte qu'il put voler jusque dans la plaine des Gallas qui l'accueillirent avec enthousiasme et se convertirent au christianisme.
Un chef de tribu, qui s'est transformé en empereur d'Abyssinie(1876] sous le nom de Jean I", se propose de s'affranchir des liens de l'islamisme, de se rapprocher des puissances de l'Europe, d'en introduirela civilisation dans son pays, la seule contrée chrétienne de toute l'Afrique : en attendant, il réunit les divers pays qui avaient formé l'Ethiopie jusqu'en 1625.
Mehemed-Ali voûtait conquérir la Nubie pour en tirer de l'or et des nègres; mais il ne dépassa pas le 10* degré de latitude Nord , et son fils Ismall fui pris et brûlé vif (1822). Il le vengea par le fer et le feu. Le village de Kiri, dans le Fayoul, fut appelé Hehemedopoli, comme une frontière entre la domination égyptienne et la lan^e arabe, et un rempart contre les nègres du Sud. Mohemed ordonna de traiter les nè^es avec douceur et de les attirer; mais son successeur les irrita par sa cruauté et ses exactions, rendant ainsi toujours plus difficile la soumission du Soudan,
Les États Barbaresques cessèrent, depuis la conqufite d'Alger, d'épouvanter les navigateurs et de retenir les chrétiens en captivité ou de les vendre. Le fier et superbe Muley Abd-el-Rhaman commanda, dans le Maroc, pendant vingtr^sepl ans (1S32-S9); il fut en relation avec les puissances européennes; il abolit l'esclavage, imité en cela par le bey de Tunis (1846). Mais le peuple fut irrité de la conquête d'Alger, et, pour venger l'outrage fait à l'islamisme, se souleva et attaqua le camp français (1844) : de 1& une guerre, pendant laquelle on bombarda Tanger, on prit Mogador ; après la bataille d'isly, Abd-el-Kader fut fait prisonnier : c'était le héros poétique de cette insurrection.
Sidi-Mohamed , qui succéda à Muley, fut peu obéi des pl-
rates. Il oi^anisa les tribunaux, accorda ime Constitution, chercha à introduire des améliorations; en mCœe temps il faisait de folles dépensos pour son luse et contractait des dettes : le peuple se souleva. Des insultes à l'Elspagne, qui possède la ville de Cent», amenèrent une guerre.
Un flrman de 1871 déclarait le hey de Tunis vassal de la Sublime Porte, mais indépendant pour l'administration intérieure; en cas de guerre, il devait fournir des troupes auiiliaires. On compte dans le pays 50,000 Italiens.
L'Algérie, bornéed'abord au Tell, s'étendit ensuite jusqu'au pied de l'Atlas et au commencement du désert, et jusqu'à EI-Goléah à 800 kilomètres des cAtes; chaque jour encore elle s'agrandit. L'action civilisatrice, ou du moins organisatrice, de la France et du christianisme est continue, mais lente. Dans la population, mélangée d'Arabes, de Turcs, de Mores, de Kabyles, il y a deux millions et demi de musulmans et 900,000 Français ; les indigènes riches avaient émigré de leur patrie conquise; les autres fournirent, dans les dernières guerres, des soldats excellents et même terribles; dans les écoles, ils montrent un fanatisme intolérant; dans les emplois qu'on leur confie, ils font preuve de vénalité et de rapacité; il est donc difficile d'amener la fusion. Kn 1863, on avait songé à faire de l'Algérie un royaume séparé ; plus tard, la République y a aboli le gouvernement militaire, et accordé aux Algériens l'égalité dans les institutions sociales , pour lesquelles cependant ils ne semblent pas encore préparés. L'idée de la race et de la religion est toujours vivace en Algérie; quelques tribus sont, en ce moment, soulevées contre la République française; ce mouvement national et religieux se propage sur tout le rivage de la Méditerranée, excité ou favorisé par le khédive Ismaîl et les dévots de la Mecque, toujours fanatiques de la guerre sainte.
L'Afrique ne peut plus désormais nous cacher ses trois : mille lieues de déserts de sable, ni conserver le voile de l'inconnu sur les royaumes de l'intérieur ou de l'extrémité méridionale. Bartb (mort en 1864) a exploré le Soudan , région immense, bornée au nord par le Sahara, à l'ouest par la Sénégambie, à l'est par le Soudan égyptien, au sud par les monts Lomah qui la séparent de la Guinée. Il a visité la baie de Bénin, étudié les diversités des races et des langues
1M ISS TBBSTE'DEBniÊRBS ARNËB8.
qu'on n'a pas encore classées, et tant d'États barbares et idolAtres qui se font la guerre entre eux; il a suivi les cours du Niger, parcouru les régions des Mandingos, et celles des Fellabs et des Touareks des monts Hoggars, peuples qui sont la terreur des voyageurs et des contrées voisines, et ont plus d'intelligence que les Arabes; il a campé dans des forêts de palmiers; il a visité Tombouctou, très ancienne métropole commerciale et religieuse , qui voyait jadis arriver du Maroc des caravanes comptant jusqu'à 16,000 cbameaus : depuis qu'en 1800 cette ville fut enlevée au Maroc et annexée au Bambarra, ello est bien déchue; cependant elle a encore 30,000 habitants, de belles rues et un bon port sur le Niger: c'est l'entrepAt pour les marchandises venant do Tunis, de Tripoli, de Fez, du Maroc, et qui s'y échangent contre de l'or. Barth a vu aussi le roi Bangi,et le capLopez où se tient le plus grand marché d'esclaves; partout il a rencontré le despotisme brutal; des centaines d'bommes sont égorgés chaque jour, soit pour les sacrifices offerts aux dieux, soit par la passion des chefs.
Un voyage à l'équateur fut fait par David LiTingstone, médecin, chirurgien, missionnaire : toute l'Europe s'intéressa à son expédition; et comme on ignorait ce qu'il était devenu, Stanley partit à sa recherche en faisant de nouvelles découvertes, en décrivant les étranges coutumes de ces races variées chez lesquelles la femme a la prééminence, comme chez tous les descendants de Cham. Burton a visité les grands lacs orientaux. Specke, Grant, Hayes, Murray, Vardon, Cameron, Burton, Mage, Say,Oswel,Overweg, Magyar, Soleillet, Nachtigal, Baker, le Bavarois Martius (mort en 1865), Schweinfurt, Vinwood ReadeiWatencai (1), poursuivirent ces recherches en différents sens. Baker, le premier, vit le Nil mystérieux sortir du lac Nyanza (1864). Serpa Pinto mesura de hauts sommets sous l'équateur et étudia les cours d'eaux qui en descendent. Sur les traces de ces hommes so pressèrent de nombreux voyageurs et explorateurs : il y eut aussi des Italiens, et, parmi eux, Beltrami, Savorgnan Brazza, l'explorateur de rOgowè, Martini, Malteucci, et d'autres ; ils
(1) Outre Hdnoo-Park (1795-96-97), Clappkkton (1822), Lakdkb (1727), Cailub (IS28), il faut citer les relationa de Barth (1S49-55); U&os, Voyage dam le Soudan occidental; Jnles Diival, l'Algérie; DovBYRntit, Exploration du Sa/iara; Touareg» du Nord, 186i; Duponcbbt, k Chemin de ftr Irarusaharim.