ESSAI BIOGRAPHIQUE ET UTTËRAIRE. IX
part trop grande à la prudence, non plus qu*à l'impartialité. Plus tard, dans la maturité, pariant de l'état de la Lombardie en 1837 , M. Cïuitù refait le tableau avec des couleurs plus vraies :
« Le royaume Lombard-Vénitien aurait encore pu servir de modfele aux autres États de l'Italie pour sa sage et forte administration. Pourquoi n'atteigait-on point le résultat si désirable de ne pas affaiblir le pouvoir des gouvernants et de donner cependant aux sujets la satisfaction de se sentir citoyens dans le libre développement de leur activité?
« Mais ces bonnes institutions étaient gâtées par d'autres détestables, et surtout elles avaient le tort de venir des étrangers. On ne cessa jamais de regarder le pays comme une conquête , comme une terre où les maîtres avaient tous les droits; ils prenaient peu de souci de gouverner à la satisfaction de leurs administrés. (1) n
H. Cantù, en rendant justice au gouvernement dont il n'avait pas eu à se louer, conclut, en 1872, par cette réflexion : Le devoir d'être sincère augmente le jour oit ton est devenu libre.
Quoi qu'il en soit, en 1832, le jeune professeur faisait , on le voit, sur Mauzoni ce qu'au moyen &ge on avait fait sur Dante, une lecture, et il s'essayait, ne pouvant le tenter dans sa chaire , à faire entendre dans une enceinte réservée, la seule qui lui fût ouverte, un écbo de ces grands cours que MH. Guizot, Villcmain et Cousin avaient inaugurés dans notre pays devant une jeunesse frémissante.
La passion patriotique qui l'animait contribua au succès et mit l'écrivain en communication non seulement avec les lettrés, mais avec le grand public. Le gouvernement dut en prendre d'autant plus d'ombrage. Un Tyrolien se piquant de littérature, Zajotti, qui préaidait à
(1) D'Auouo, lui aoui, dsai ses Stsuvenirt {Ricordi, chap. i dit ; ■ L'adminiitratioD antrichianne est relaUvement bonne, iiialb«UT«UMm«iit ine trop <rrai. ■
zecbvGoOgIC
X C^SAR GAHTU.
Hilao la commission spéciale de surveOlance et de justice politique, ne se méprit point sur la portée de ce livre. M 5» M. César Canlù, dit-il, fait un pas vers la gloire, il en fait deux vers les galères (sic)», et il se chargea bientôt de vérifier l'horoBcope (i).
Milan protestait contre la dominaUon autrichienne par un état permanent de conspiration, et le legs le plus douloureux peut-être de cotte époque est l'inlluencc des sociétés secrètes, fléau devenu chronique, à ce point qu'il subsiste encore aujourd'hui que l'indépendance obtenue et la liberté reconquise leur &tent toute raison d'être et tout prétexte. H. César Gantù, en sa qualité de libéral (entendez ami de la liberté) sincère et conséquent, refusa toujours de s'afRIier à une organisation mystérieuse qui demandait à ses membres l'abdication de la liberté individuelle, et qui exigeait sous le poignard l'obéissance absolue, sans fure connaître ses motifs, ses chefs et son but (S). Mais il avait beaucoup d'amis parmi les affiliés ; il avait avec tous ce point conmiun qu'ilvoulait, lui aussi, le réveil de la patrie, et pour être juste envers la police autrichienne, ilfutbientdt, disons-le, plusdirectcmentcompromis. L'illustre jurisconsulte Romagnosi, qu'une regrettable indiscrétion avait en 1823 fait languir dans une dure captivité, avait déclaré qu'il ne voulait plus exposer sa vieillesse à pareille épreuve, et qu'il ne consentirait à entretenir des relations avec la partie militante que par l'entremise d'une personne de son cïioix. Il avait désigné M. Cantù, qui, sans être affilié, dut accepter ce r6le d'intermédiaire. Or la non-révélation seule était un crime
;t) MAZnNi dans »m ScHlH, t. V, p. I!0, a dit :
« On jeta pour pluaieuri mois Cantù dana uno ppiaon, parce qa», dans ■a vanité d'écrivaiïieur, uq espion tyrolien, un employé de police, Zajotti, ■'étnit trouvé offena* des applaudiaaementi que la jeunesie lombards avait prodigués & cet hiatorien. »
(2) « Etranger, priée i notre dévouement pour la liberté, ani sociéléa aecritea qui condamnent leur» adeptes à une obéiaaaQce aveugle, noua avons été en BÎtujition, comme le savent les contemporains, de les connaître en Italie et au dehors, dani lea priaons comme dana les triomphes. » CronUtoria, t. II, p. 158.
ESSAI BIOGRAPHIQOS ET UTTÉRAtlE. XI
capital en Lombardie, et la police, toujours bien informée , rassembla assez d'indices pour que Zajotti fit comprendre l'auteur de la Lombardia nel seeolo XVI dans une poursuite judiciaire. M. Cautù fut arrêté avec une centaine de Lombards. Par un caprice de la fortune, les pièces relatives à cette arrestation et celles de l'enquête judiciaire qui la suivit, sont aujourd'hui sous la main do l'accusé de 1833, devenu conservateur des archives d'État de Hilan.
II donne l'indication, l'analyse et quelquefois des passages textuels de son dossier dans la Cromstoria, et dans un autre livre : // Conciliatore dei carbonari. On y voit signalée, la tendance libérale de ses écrits à partir des vers qu'il avait, à vingt ans, adressés à la Pasta, et jusque dans les pages que la censure, obligatoire alors, avait autorisées.
Son testament, daté de 1831, fut saisi et ouvert ; il contenait une recommandation, adressée à son frfere Ignace Cantù , <i di cttrare singularametUe si mai'trovasse non distrutla alcuna lettera di politiche mtelligenze : de veiller avec le plus grand soin aux lettres non détruites qui offriraient trace d'intelligences politiques. » C'était, suivant l'accusation, un indice grave ; mais on ne trouva pas de lettres et tes preuves manquaient.
M. Cantil avait été arrêté au commencement de septembre. A la veille de P&ques, le juge d'instruction lui dit qu'il ne trouvait rien de positif contre lui ; il ajouta qu'il serait bientôt mis en liberté. Cependant faecusé fut encore retenu jusqu'au mois d'octobre. Il subit donc treize mois de prison préventive.
n faut connaître la nature nerveuse de M. Cantù pour comprendre ce que furent pour lui des interrogatoires poursuivis pendant de longues heures, où il devait craindre de compromettre non seulement sa liberté et son avenir, mais encore des intérêts sacrés et des personnes chères. Il y était sans cesse fait allusion, et certaines paroles de Zajotti n'étaient rien moins que rassurantes.
XII CÉSAR CABTO.
Il avait dit à M. Cantù : « Non si sgomenti, Pimperatore non lascià mai andare nesstmo alpalibolo, fora la grazia tmchè quesla voila, ma.... Ne vous efirayez pas, l'empereur n'a jamais laissé persoane aller à la potence, il fera 'grftce encore cette fois, mais... >> Il fallait imposer silence à sa bouche et à son cœur, et conserver toute sa présence d'esprit. Dieu aidaat, M. Cantù y parvint.
Un jour on saisit sur lui deux billets qu'il avait préparés. Dans le premier, il renseignait sa famille sur les démarches à faire pour obtenir sa liberté ; dans le second, il demandait, par une allusion vague, mais significative, < qui avait pu prendre la fuite? » et disait « de rassurer ses amis, qu'on n'avait rien à craindre ni par lui ni pour lui(l)».
A peine avait-on intercepté ces billets, que son frère, Ignace Cantù, se présentait à la prison avec quelques livres, demandant qu'on l«s remit à son frère, et t'un d'eus, le Istorie fiorentine de Machiavel, avait une reliure disposée de façon qu'on pût y cacher des billets. On inquiéta, à cette occasion, Ignace, ce frère suspect lui-même de libéralisme, et on priva M. César Cantù de plumes et de papier.
Alors derrière les grilles et dans la solitude, lo prisonnier d'État eut l'industrie de ses devanciers et de ses compagnons d'infortune. On lui avait refusé même des livres. il tailla les meilleurs fétus de sa paillasse, fît de l'encre avec le noir de sa chandelle, et écrivit sur des papiers informes, obtenus pour tout autre usage, des vers comme ceux-ci :
0 raie carie, o libri amali, Doice causa de miei guai, Quanlo mai non v'ho bramati Fra l'inerzia die passôl
(1) Il Chi fosM fugilo e <li riuiicurarâ suoi amici, che d as di loi, ne p*r lui. ■ Cronàloria, t. II, p. 356.