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ESSAI BIOGRAPHIQUE ET UTTËRAIBE. XIII

E a fratelli, anii miei (Igli Che pib il pan diTidera (1).

Ceci ne rappelle-t-il pas la plainte de Silvio Pellico, oette plainte religieuse qui avait retenti dans le monde entier , et qui , plus que tout autre appel , rendit populaire et sympathique la cause de l'Italie? n y a des heures oii la plainte trouve un écho dans le coeur des hommes, et quand elle devient une prière , elle monte jusqu'à Dieu. M. Gantù, en hon chrétien, faisait, lui aussi, effort pour se résigner; mais il était plus encore dans sa nature de se recueillir et de ramasser en quelque sorte toutes les forces de son &me, pour se préparer à de nouvelles luttes. C'est dans sa prison qu'il écrivit les Inni sacri et plusieurs contes, et que, repassant les études do sa vie, il conçut l'idée ef traça le plan de V Histoire universelle. Quand, après ces treize mois de solitude forcée, il rentra dans sa pairie parmi les siens, il leur apportait, lui aussi. Ses Prisons, c'est-à-dire l'histoire de son àme pendant l'épreuve. C'était le roman de Margherita Pusterla; l'épigraphe de ce livre suffisait pour en soulever le voile :

« Lecteur , as-tu souffert? — Non. — Ce livre n'est pas fait pour toi. »

En effet, dans cette fiction historique dont les héros sont une femme vertueuse et un moine dévoué, la scène reportée , pour plus de prudence , plus haut que l'époque des Fiancés de Manzoni et plus près de l'époque dantesque, au zHi* siècle, emprunte au temps où elle se déroule, et plus encore aux impressions personnelles toutes fralr

(1) 0 mes livrea, mei chers écrits,

Donc* came ds moi eunuïi, Comme aprfes vous mon cœur soupire I Plus de trfiT&il , oh I quel martyre I

Frères légués à mon amour,

Mes vrais BU, quelqu'un à «on tour

Vous donuG-t-il le pain du jour t

[Le texte italien a été publié en Angleterre sous le titre de Sekti Poenu ig Cetar Cantù. London, ISiS.)

XIT CË8AR CANTU. |

ches de l'auteur, une véritable couleur de deuil. Il fout moioB y chercher la variété et l'agrément, qu'y voir la protestation d'un esprit viril , et la palpitation d'un cœur indigné. Trente-six éditions faites en Italie en égalent presque le succès & celui des Fiancés (1). Ce qui prouve que l'auteur atteignit son but, c'est que la prière suivante, mise dans la bouche de l'enfant que Margherita berce sur ses genoux, est devenue populaire en Italie.

« Bon Jésus, qui vous aussi fûtes un enfant, et qui dès lors commeiiçAtes à souffrir, croissant en âge et en sagesse , soumis k vos parents , surabondant chaque jour de plus en plus de gr&ces devant Dieu et devant les hommes, ah! veuillez garder mou enfance; faites que je ne souille jamais la robe de mon innocence, et que j'agisse toujoui's conformément à votre volonté pour rester l'espérance de mes parents et do mes concitoyens.

'< Bon Jésus, qui aimiez tant vos parents, je vous recommande les miens; bénissez-les, donnez-leur la patience dans les épreuves, la force dans l'obéissance, et la consolation de me voir croître suivant leurs désirs dans votre crainte.

« Bon Jésus, qui aimiez tant votre patrie malgré soh ingratitude, qui avez fondu en larmes en voyant dans F avenir tes malheurs qui la menaçaient, inspirez-moi un grand amour pour la mienne i soulagez-la dans Fin for tune , convertissez le cœur de ceux qui lui font du malpar la fourberie ou par la violence : augmentes la confiance de fhomme vertttettx, et faites que je devienne «n jour un citoyen généreux, honorable et dévoué. »

A c6té de cette prière on trouve des pensées fortes , des scènes dramatiques et^ de bons avis.

Il Connaissant parfaitement tous les vices de la cité,

(IJ QiielqueB-unei de ces édilioaa sont rccenteB. On compte de ce liire pliuietire Iraductions françaises, notamment celle de la bibliothèque Cagi. Le livre STsit donc d'autres mérites que celui de l'actualité.

KSSAl BIO&RAEUigUI': UT LlTIÉHAIHt!. XV

ayant pénétré dans les salons des grands comme dans les ateliers des artisans et sous la tente du soldat, le moine [Buotwicitio) savait trouver le remède. Ami de la liberté du pays, perdue non pas tant à cAuse du triomphe des tyrans qu'à cause de la corruption des sujets asservis, il ne trouvait rien de mieux à faire que de prêcher l'Évaneile, école de la vraie liberté, vrai bouclier contre la tyrannie et frein contre la révolte des sujets , qui contient la vrme solution du pins important des problèmes sodaux , de celui qui consiste à rendre contents ceux qui ne possèdent point et à assurer le repos de ceux qui possèdent (1). »

Et à propos des questions religieuses : u Toutes les fois qu'on voulait lui {à Buonvicàto) faire prendre parti entre le docteur Angélique, le 'docteur Subtil et le docteur Singulier, il répondait « que notre Dieu n'était pas un Dieu de contestation, que fon doit étudier la religion pour lia prêter une obéissance raisonnable, non pour introduire rorgueUde t humanité, de la science, là où le sage vénère en se taisant. »

A l'une des premières pages, ou Ht : « Le tyi-an n'avait pas recours seulement aux moyens de violence, et il semble que les Milanais, en se laissant aller aux jouissances , ne s'apercevaient point qu'il les voulait conduire & la servitude par la corruption. »

Enfin, la dernière page contient une allusion et une leçon sanglante aux juges prévaricateurs que le monde voit mourir en paix :

« C'est sous cette pierre qu'aété enterré Lucio le juge; c'est là qu'il attend le jugement dernier! »

Celui qui écrivait ces pages, il y a plus de quarante ans, au sortir de la prison, perdit sa place et le droit d'enseigner en public. 11 était averti qu'il ne lui fallait pas écrire un nouveau roman de ce goût, s'il ne voulait pas être contraint à prendre le chemin de l'exil. Or, M. Cantù savait

([} P. sa de Margherita Putltrla, Turin, 34* édition.

XVI CÉSAR CAKTU.

combien est dur l'escalier de l'étranger, et combien est amer le pain d'autrui (1).

Il resta dans sa ville où les témoignages d'une vive sympathie l'accueillirent. Maozoni, l'embrassant avec larmes, lui dit :

n Vous renouvelez pour moi les joies que j'éprouvai en 1834 lorsque je vis mes amis revenir de la prison du Spielbcrg. »

Le jurisconsulte Romagnosi, te serrant à son tour dans ses bras ; « Je a'ai jamais un instant crunt tes dépositions. Mais je n'aurais pas cru que mes derniers jours pussent être troublés par les angoisses que je viens de traverser en pensant h ton sort (2). »

Mais comment vivre alors de sa plume à Milan? L'inspiration, qui avait dicté la prière que nous venons de citer, le sauva. 11 fit ce qu'avait fait Fénelon à son début : il écrivit, pour l'enfance et la jeunesse de son pays, // buon Fanciullo, Il Giovinetto, comme Silvio Pellico avait écrit les Devoirs des hommes. Ces opuscules ont été traduits ou plutôt imités en France par M™* Amable Tastu , nne mère digne de servir d'interprète à ïoncle-papa. Des deux volumes que cette dame a publiés , le premier est épuisé , et, après avoir lu la réimpression du second dont les exemplaires sont devenus rares, nous ne pouvons trop dire : Lecteur sérieux, aimable lectrice, ètes-vous sollicités par de petites voix qui vous demandent une histoire? étesvous doucement tourmentés par de petites mains qui vous demandent un livre amusant? Donnez-leur les Récits

(1) Tn proverai ti com* sa di B&le

Lo pane altrui, e eom' i dure caille

La BMiidere, e il salir per l'allrui seale.

(Dantk, Parada, chant XVII, v. 56 k SO.)

<3) Ctvnûtona, t. II, p. 353.

BSSAI BIOGRAPHIOUB ET UTTÉBAIRE, XTll

du Maître f école, et nous oaoDsvous assurer, en ayant fait l'épreuve nous-mêmes, que, depuis la petite fille jusqu'au lycéen, tous seront contents. Ce no sont pas des berquinades , jugez-en par le morceau que voici, intitulé De la Patrie :

u La maison où nous somme» nés , le pays où nous avons été élevés , les lieux où nous avons joué enfants, l'arbre que nous avons vu croître , le pré où nous avons pour la première fois cueilli la marg;uerite et la violette , que tout cela est doux à revoir quand on en a été'longtemps éloigné I Ohl Is patrie! Là sont nos premiers souvenirs , souvenirs si pleins de charmes : cette terre nour< rit ou recouvre dans leur dernier sommeil nos parents , les compagnons de nos premiers jeux, nos amis. Là se parle la langue dans laquelle' notre mère a consolé nos premiers chagrins et nous a appris à nommer notre père, et cet autre Père qui est dans les cieux.

« L'amour de la patrie ne se fait jamais mieux sentir qu'alors qu'on l'a quittée. Mon jeune ami, t' est-il arrivé de passer jamais quelque temps hors du pays natal , et de plus d'être séparé de tes parents? Au retour, comme le cœur t'a battu, comme tu jetais en avant ton regard avide pour découvrir la croix sur le clocher de ton village ou la flèche de ta ville natale 1 Or pense & qui en est séparé par des monts, par des mers, par des années et encore par des années. Ne jfimaîs voir des visages que Ton connaisse ; ne rencontrer jamais ni amis , ni parents, ni le curé à qui l'on a tant de fois demandé un conseil ; ne plus accourir au son de ta cloche connue pour entrer dans l'égUse , chanter et prier Dieu ! Gomme alors le regard s'attache sur les monts ou sur le ciel du cûté de la patrie! Quel prix acquiert l'objet le plus insignifiant qui rappelle l'idée de cette patrie ! J'ai éprouvé ces amertumes, et, quand j'entendais quelqu'un me parler la langue de mon pays , le cœur me battait comme si j'eusse entendu mon père. Et lorsque, sous un rude climat, il m'arriva aisr. osïv. — t. xx. 6

uQ jour de rencontrer dans un jard!n un mûrier , avec quel attendrissement j'embrassai, je baisai l'arbre de mon pays, l'arbre dont les inlerminablos rangées font la beauté et la richesse des campagnes où je suis né I »

Le petit livre d'où l'on a traduit cette page est arrivé à Milan à sa trente-cinquième édition ; il a -été plus d'une fois contrefait et il est traduit dans toutes les langues. En présence de ce succès inattendu , l'auteur se sentit une ambition non moins digne d'une plume exercée et d'un cœur de patriote. Il écrivit pour le peuple // Galantuomo, ou Droits et devoirs , cours de morale populaire. Nous en traduisons ce passage :

« La Ubertél ce ^mot ne veut pas dire ; Faites tout ce qui vous passe par la tête , mais faites tout ce que vous devez. Personne n'a le droit de nous empêcher de diriger nos facultés vers leur but, et un homme ne peut interdire à un autre que les actes qui blessent l'égalité. »

Plus loin on y trouve les définitions de la monarchie et de la démocratie , celles de l'aristocratie , du gouvernement constitutionnel et des devoirs du citoyen , de ses droits véritables comme des abus auxquels on donne ce nom. Après des conseils sur le choix d'un état et un chapitre sur la civilité , vient un portrait résumé du Galantuomo, qui peut donner à penser à tout le monde, au roi, aux grands et aux petits, et qui se termine par les paroles qu'on Ut en Italie au-dessus de la porte de quelques cimetières, du Campo Sanio :

lo fai corne sei tu;

Tn sarai eome son io ;

Peasa a queato, e va con Dio (1).

H. Gantù s'est montré plus pratique encore , s'il est possible, dans un autre petit livre // Carlambrogio tH Montevecchio, sorte de Bonhomme Richard lombard. La

(1) Je Au ce que ta e».

ESSAI BIOGRAPHIQUE BT UTTÉBAISE, XIX

première éditioa est de i838, et dans la quinzième de 186i, nécessairement revue (on va le voir), je traduis ce qui suit :

« Là où les constitutions ont succédé au despotisme, il n'y a plus un roi qui fait ce qu'il veut : les lois sont discutées dans les Chambres; elles sont exécutées par des ministres qui doivent en rendre compte à la nation, et nous-mêmes, pauvres gens, nous sommes appelés aune portion de la souveraineté. Mais cette part ne consiste pas à faire du bruit et des démonstrations dans la rue, à porter bannières et cocardes, à passer nos soirées à bavarder sur la politique ou à lire des journaux qui offensent la raison et altèrent le bon sens. Nous devons d'autant mieux connaître nos droits et mériter qu'on les respecte, en remplissant nos devoirs ; nous devons d'autant plus umer notre gouvernement qu'eu définitive il est l'élu du peuple, et qu'il doit compte au peuple de ses actes. »

Au milieu de l'enseignement qu'il s'était créé. M, Gantù se livrait avec amour à ce qui devait être le travail de tonte sa vie, son Histoire universelle.

Nous avons dit qu'il l'avait en quelque mr\e pensée en prison : du moins, c'était là qu'il avait longuement médité et fortement conçu le plan le plus vaste qu'ait pu rêver un historien. Le lecteur ne nous demandera pas une appréciation de ce livre, superflue pour celui qui t'a lu ou doit le lire, et qui serait suspecte sous notre plume. Bornons-nous à quelques détails bibliographiques peu connus et significatifs. La maison de M. Pomba, le fidèle et heureux éditeur du texte italien, a terminé la onzième édition, et, dans l'avis préhmînaire, on déclare avoir vendu 18,000 exemplaires des dix premières, soit environ 600,000 volumes, en Italie seulement (1) ; suivant un calcul

(1) La première édition italieDue, ODtre les 13 volomea de récit (flactimto), contient IT volumes d'annexés sur 1& chrouolo^e, la religion, la philocophie, l'art de U gnerre, l'archéologie, les beaux-arts, la légitlatioD, lliiatoire littéraire et artÎBtîqne, qui font de cet ouTrage une T^tabl* «nqrelopédira lùitranqne.

XX CÉSAS GANTD.

fort simple, il circule en Europe plus d'un million de volumes de cette Histoire, puisqu'il en a été fait des traduo tions multiples en anglais, en allemand, en espagnol, en hongrois, en russe, en polonais. En France, notre maisou a donné une traduction de cet ouvrage , parvenue aujourd'hui à sa quatrième édition, et les noms des littérateur et des savants, qui ont uni leurs eiïorts pour faire apprécier à notre pays ce travail de H. Gantù, suffiraient pour en démontrer l'importance désormais consacrée. Deux autres éditions furent publiées eb Belgique, alors que la loi internationale n'interdisait pas la contrefaçon. Voici comment l'auteur exprime sa sympathie pour la France dans son dernier avant-propos :

« Rien ne peut être plus flatteur pour l'auteur, et le mieux récompenser de sa persévérance, que de voir son ouvrage agréé par la nation qui est la seconde patrie de tout le monde. »

Chaque édition a été améliorée par un travail incessant ; l'auteur guette tout ce qui se publie chaque jour dans les divers pays, dont il sait les langues, pour suivre le progrès des sciences historiques, et il a mis à profit les observations de tous ceux qui par leurs études spéciales ont contribué h. développer l'une des branches des connaissances humaines dont il ofTre le faisceau dans son Histoire ttniverselle.

Heureux les auteurs, heureux les ouvrages qui ont pu sans cesse être améliorés au moyen de nouvelles éditions I

En présence du succès matériellement constaté d'une œuvre aussi sérieuse, ceux qui partagent les convictions de M. César Cantù peuvent se réjouir et calculer l'heureuse influence qu'il a dû exercer sur notre génération. Us en pourront tirer encore un autre enseignement, quand ils sauront les difficultés du début.

Le gouvernement autrichien avait rendu la publication de l'œuvre difficile, pour ne pas dire impossible, à Milan, où résidait l'auteur. En face d'une opération commerciale de cette importance, M. Pomba, l'éditeur de Turin, avait sti-

D:|-:ectvGoOglc

ESSAI BIWRAPHIQUE BT LrTTÉRAIBE. XXI

paie que la publication se ferait, comme c'est l'usage en Italie, par fascicules ou livraisons , et qu'il pourrait s'arrêter après la quarantième, soit le premier volume achevé, si le public n'avait pas alors rendu pleine justice à cette œuvre. L'auteur n'aurait eu à réclamer aucune indemnité.

Or dès les premiers fascicules, les joamalistes et les écrivains de revues en Italie, par toute sorte de motifs inutiles A relever aujourd'hui , s'élevèrent contre l'historien néo-guelfe. On fit des satires, des brochures contre lui, et on alla jusqu'à répandre le bruit qu'il était le prête-nom des écrivains de ia Compagnie de Jésus. Bientôt après, un écrivain mort en 1863, et qui a rappelé au delà des Alpes le révolutionnaire français laVicomterie, Bianchi Giovini, commença, avec des encouragements de tout genre, une réfutation qui suivait l'ouvrage pas à pas.

Malgré cette coalition de tous ceux qui s'appellent euxmêmes les libres penseurs, le défilé de la 40* livraison fut ' heureusement traversé; le premier volume à peine achevé fut traduit en plusieurs langues étrangères; l' éditeur vit s'épuiser rapidement une deuxième édition, et bientôt une troisième. Hais, un peu plus tard, M. Cantù, k qui son travail laissait peu de loisirs et qui n'a guère le goût de répondre aux critiques, reçut un avertissement qui aurait suffi pour le préserver del'orgueil du triomphe, un etvis de la Congrégation de P Indexe.

Historien, il ne raconte pas seulement les faits; il expose et juge aussi les doctrines, et comme il donne aux questions religieuses l'importance qui leur appartient, comme il a des principes fixes et des convictions profondes, il eiborde ces questions avec respect, mais avec franchise; il donne des solutions nettes, accentuées. Cette méthode, qui à nos yeux fait le principal mérite et l'originalité de ses livres, l'expose tout naturellement à méconnaître les nuances et à tomber dans les erreurs inséparables de toute œuvre humaine. Or, comme catholique, il a accepté par- on acte Ubre de sa volonté unejuri-

xxn cËSAR currn.

diction dont sa cOQSCÎence relève, et qui a le droit comme le devoir de l'éclairer qaand sa pensée s'obscurcit ou s'égare. L'avis de ta congrégation de l'Index lui fui donné directement, sans aucune publicité et avec les égards affectueux consacrés par l'usage, et spécialement par la bulle de Benoit XFV, quand il s'agît d'un auteur renommé comme enfant fidèle de l'Église. M. Gantù répondit immédiatement par la déclaration , non suspecte dans sa bouche, qn'il se soumettait d'avance à ce qui serait décidé. Un long examen s'ensuivit, et le résultat fut que V Histoire universelle, qui était dès lors répandue àungrand nombre d'exemplaires, pouvait circuler librement sans être frappée d'une note quelconque. Mais en même temps la Congrégation signalait à l'auteur certaines propositions à édaircir, certains passages à amender pour les procbainea éditions. On lui laissait d'ailleurs le temps et la faculté de se corriger lui-même (1).

Gomme compensation de cette épreuve, M. Cantù obtint ses entrées dans le monde savant et littéraire.

Voici ce qu'on lit dans une lettre de cette époque, publiée plus tard {Correspondance Bullier, 7 août 1848) : « Je me trouvais à Naples en 1840, alors que l'historien Gantù y vint précisément pour s'aboucher avec Troya (2), et discuter avec lui un point capital de l'histoire d'Italie. Ges deux écrivains étaient faits pour s'entendre, désireux qu'ils étaient de mettre en lumière la vérité. Il était beau de voir ces deux travailleurs sérieux, assis à une table sur laquelle étaient ouverts les ouvrages de Hura-

(1) Lm eriliguet de 1& Congrégation ds l'Index portaient inrtout nir d«i appréciation! nlatiTU aux réglai de reiigisa et i la poiWe hîMoriqna de la Bible.

{!] Charlet Troja, tuitorien éradit, qni a publié entre autres, en oiiiq Tolamei, le Codice Diplomalico Lombarde, (Vit un moment miniatre cooetitationnel du roi Ferdinand de Naplee en 1843.

ESSAI BIOGBAFHIQDE ET LITTÂHAIEe. XXIII

ton, de Canciani, de Brunetti discutant, posant nettement les objections, les éclaîraot, les appuyant, les réfutant, et toujours fidèles à une loyauté qu'on rencontre rarement dans les discussions scientifiques comme dans les discussions politiques. Une belle signora, une femme poète d'un ^and talent, enlevée trop tdt à l'amour de tous ceux qui l'ont connue, la signora Guacci , recevait souvent à ses réunions ces deux historiens consciencieux et se faisait un plaisir d'assister & ces tournois de l'intelligence. Elle leur appliquait les vers si connus du Tasse i

È di côrpo Taocredi agile e sicolto

E di man velomsiino e di piede.

Sovrasta a lui con l'alto corpo e molto

Di grozzaza di membra Argante eccede.

Cosi pagna naval

Pra due legni iueguali egual si mira

Ghe un d'altezza preval, î'altro di moto (1).

Que vous semble , lecteur, de ce tournoi de bénédictins dans un salon mondain, sous les auspices d'une femme poète, au bord du golfe de Naples et en face du Vésuve?

M. Gantîi, vers la fin de la publication de sa grande Histoire, profita des ressources qu'elle lui assurait pour visiter la Suisse, l'Allemagne, l'Angleterre et la France, où il reçut une hospitalité dont il a gardé le souvenir, et oîi M. Guîzot, alors ministre et bon juge en fait d'histoire, lui donna la croix d'honneur.

C'était alors le temps des congrès scientifiques. H. Gaatù, en 1846, assista à celui de Marseille, où U lut un mémoire sur le poète Salvien, dont le livre sur la Providence, rempli, on le sait, de lameptations sur les malheurs de l'Italie opprimée par les Césars et ravagée

(1) ■ Tancrtde a la corps sgil« etionple, U maia lègbre, le pi«d rapide; Aiipnta la domine pu •& haute taille, bm membret robuslea, la large carrura. Ceat aîaû qaa, dans un combat uaTal, de deux Taieeeanz ani priiei et qni sont de força inégale, l'un l'emporte par ea masse, l'aulre par la nTacitideau*Tolntioiu. ■(CitédausIaCroniiIori'al 1. 1, p'. 519 en n«e.)

XXIT CASAB CANTO.

par les Barbares, se prêtait à des allusions que l'orateur reodit saisissantes; il termina son discours par un appel à la fraternité de la France el de l'Italie.

En voici un des principaux passages, où il fait allnsion à la parole, L'Italie est la terre des morts : « Non, elle n'est pas morte, la nation qui se montre encore une, réfléchie, laborieuse, généreuse, et qui, plus que jamais, ayant retrempé la fraternité dans les soulTrances, dépose le stérile orgueil du passé pour tendre à un progrès qui sera, nous t'espérons, meilleur, au moins diiïérent du progrès antique.

« Je vois d'ici cette Méditerranée où votre cité gigantesque va devenir le grand port de toute l'Europe. C'est dans cette mer que s'allonge notre Italie; elle en était la souveraine quand la mer Rouge et le golfe Arabique étaient les grandes voies du commerce. Tout fait espérer aujourd'hui que le commerce va reprendre son antique chemin, et, plein de cette pensée, je tourne mes regards vers cette belle et grande France, espérant lui tendre un jour aussi ta main. »

Du congrès de Marseille il alla à celui de Gènes, l'année même de l'avènement de Pie IX. Il y figurait comme membre de la section de géographie et de géologie, matières qui se prêtent peu, ce semble, aux digressions poli- tiques; mais, chargé de faire un rapport sur la direction à donner aux chemins de fer d'Italie alors en projet, il représenta ces voies nouvelles comme un instrument providentiel d'union et de progrès, et fit jaillir dans cette assemblée sympathique les étincelles du feu nouveau qui enflammait alors le cœur des catholiques d'Italie. Les solutions qu'il proposait furent adoptées, et, pour lui donner autant qu'il dépendait d'elle une portée pratique, l'assemblée vota la formation d'une commission permanente dont il fat nommé secrétaire et le prince Charles Bonaparte président. Mais, à peine rentré à Milan, l'heureux orateur fut mandé à la police pour rendre compte de ses deux discours, et aussi des dernières pages de son Bis-

ESSAI BIOGDAPHIOnE ET UTT^HAIRB. XXV

toire universelle, celles-là même qu'il devut publier & part sous le titre d'Histoire de cent ans.

Malgré cet avertUsemeiit, il n'en continua pas moins BOQ rôle d'agitateur pacifique à ciel ouvert, dans une circonstance ploa solennelle encore que les précédentes, au congrès de Venise en septembre 1847. Laissons parler un témoin, le baron de Fiquelmonl, diplomate autrichien, dans son livre sur lord Palmerston et la politique autrichienne, t. II, p. 23)t et 236 :

H On avait eu occasion, pendant le cours des séances, « de remarquer que M. Cantù, Milanais, Tbistorien M connu par des ouvrages à juste titre estimés du public, « avait été le seul qui eût donné lieu à l'agitation dans • sa section. Le public attendait avec impatience le dis- ■I cours qu'il devait prononcer : soit intention, soit que H sa section, qui était celle de la géologie et de l'histoire, « dût être la dernière, il parlale dernier. Il plaça dans « son discours des phrases adressées aux Italiens du « mouvement... Ses paroles furent accueillies par des « applaudissements frénétiques, qui se répétaient & cbau que nouvelle phrase qui les excitait. Ce mouvement fut « un événement; de ce Jour, Venise entra pleinement et Il ouvertement dans les voies de la révolution moderne « qui se préparait pour l'Italie tout entière. »

Le baron de Fiquelmont, qui a écrit ces lignes, était veau en Lombardo-Vénétie avec une mission officielle pour faire une enquête sur l'état du pays, et son appréciation sur les hommes et les choses devait avoir une influence directe et immédiate dans les conseils du gouvernement à une heure de- crise où le régime militaire s'exerçait dans toute sa rigueur... Il dénonça M. Cantù.

Or celui-ci, dans son Histoire des Italiens (1), à une époque où il aurait pu se vanter et tirer avantage de l'ac* cuBation, a dit & propos du passage précité :

u Le râle principal qu'qp lui assigne donne le droit

(I) T.Xn, p. 18S(eiinoU}.

XXVI CÉSAH CAHTO.

à Ganlù d'affirmer que le con^s de Venise n'eut auctme sorte d'intelligence avec les partis; qu'il n'y avait rien de préparé dans ces applaudissements ou ces silences, et que lunique accord fait avec Manin et Tommaseo tendait à demander, non la liberté de la presse, mais l'exécution des règlements sur la presse, violés par l'arbitraire des censeurs qai nuisent aux gouvernemeats plus que de loyaux adversaires. Il n'est pas vrai non plus que des sociétés secrètes ou des comités directeurs provoquassent les démonstrations qui, dès ce temps, se multiplièrent dans toutes les villes. La plus significative fut de s'abstenir de fumer : cette mauvaise habitude est venue d'au delà, des Alpes et son abandon pouvait signifier qu'on revenait à l'urbanité ou que la jeunesse avait une volonté unanime et connaissait la force de l'abnégation, denx qualités indispensables à la résurrection nationale. »

Quoi qu'il en soit, la police, cette fois, ne se contenta pas de deux avertissements : elle délivra à M. Cantù un passeport J90ur visiter les côtes de tistrie et de la Dalmatie, où il fut accueilli avec enthousiasme, pendant queM. Sed* linski, directeur général de la haute police autrichienne, écrivait au directeur général de la police en Lombardie qu'il fallait faire une perquisition à son domicile de Milan pour saisir tous ses papiers. Cet ordre nous est connu par la réponse datée du 26 décembre 1847 (n* 2336 des Archives secrètes), et que voici dans toute son étendue :

« M. Cantù (disait Toresani en réponse au directeur H général de Vienne) est trop furbo e scaltro (fourbe et « madré] pour laisser & notre portée des papiers qui puisn sent le compromettre, surtout depuis nos précédentes « visites domiciliaires. Lors même qu'on trouverait chez « lui des brouillons de correspondances qu'il envoie aux « journaux étrangers, il s'excuserait avec l'impudence u qu'il a montrée pour son discours au congrès de Haru seiUe, en disant qu'on l'a imprimé à son insu. Mais « j'ai déjà eu l'honneur de proposer à Votre Excellence « le meilleur des expédients pour perdre M. Cantù et

ESSAI BtOfiiUPHIOUG ET UTTÉBAIBE. XXTU

« mortifier son immense orgueil. It faudrait le faire pas- « ser pour un émissaire politique de CAutriche tendant des (c pièges aux personnes pour les vendre. Il faudrait le met- « tre ainsi au pilori, en faisant une première inaiouatioa R sous forme d'article à insérer dans la Crazetté universelle « ctAitgsbowg. Telle est ma réponse à votre dépèche du « 22 décembre (1). >.

Les chefs de la police commencèrent à exécuter cette machination en janviïfr 1848. Mais on vint bientût à des mesures plus directes, et, le il de ce mois, M. Cantù, rentrant chcR lui, vit do loin à sa porte une voiture et des gendarmes (2).

H. Cantù, réfugié chez un voisin, appritqu'il ne lui restait qu'à fuir; il passa la frontière du Piémont où l'attendaient, lui proscrit, ces vagues soupçons sem4s par la calomnie officielle des Autrichiens }as(\u.9 dans les journaux de Turin. Il ne pouvait alors ni les saisir, ni tes réfuter, ni les comprendre. Heureusement, il eut k Turin même on illustre garant, César Balbo. D'ailleurs, comme il a pu le rappeler lui-même (3), pendant les cinq journées révolutionnaires du 18 au 22 mars, au bureau de la police de Hilan, les pièces des archives secrètes entre autres la lettre précitée ainsi que l'ordre de l'archiduc, vice-roi, furent trouvées et publiées par les vainqueurs au moment même où M. Cantù accourait en toute h&te de la terre d'exil (4).

(1) Protocoli lecreti, n" ISlSdtiiu iasÀrchivei de la gvttrt Mainte, éditioD de Capolago, 1B49-1B53. Gomma le directeur Torsiani déclarait n'aioir point écrit une telle iafamie, cette lettre a été reproduits e,n Journal officiel dn goaTemement provisoire de t/ombardîe en IBi8.

(2) On venait iiir l'ordre suivant de l'archiduc Rénier, qui a ixi reproduit dans le texte tronvi aux archives eecrbtag (In CronUtoria, t. U, p. 7S3,

■ HUano, 31 geucaio 1818. ~ Gli iudividui da deportare aono Oaiparo ReiaUi, Achille Bataglia, Cesare Stampa Souoino, Cegere Cantù, dottor Bcleredi.

H Signé : Rbnieb. >>

(3) Hùtoirt de» Italiens, t. XII.

(4) Un Lombard échappé aiii sbires arrivait & Turin an milieu du plu grand fncas du mouvement préparatoire (18iT,-i>ct., t. XII, p. IBI, note S.

ibïGoogIc

Cependant Milan s'était délivrée du jong par son propre effort {da se); elle était maîtresse d'elle-même, et H. Caiitù, partageant son ivresse, l'exprima dans cinq lettres sur ses journées.

Mais, le lendemain d'une révolution, on doit surtout aux victorieux des conseils d'ordre et de modération. H. Cantù les donna dans des feuilles volantes qu'il répandit dans le peuple. Il se rfingeait parmi les citoyens qui songeaient à essayer en Lombardie ce qu'on voyait alors en France, le gouvernement républicain.

« La république, a dit M. Gantil, paraissait convenir & un pays qui s'était rebaptisé dans son propre sang, oil l'on ne trouvait ni dynasties à respecter, ni noblesse de cour à gager; comme chacun avait concouru k l'afFrancbissement, chacun devait conserver la plus grande part de souveraineté. Les beaux souvenirs de la Lombardie n'étaient-ils pas républicains? »

« D'autre part, les adversaires les plus résolus de cette forme faisaient remarquer que la diiïérence entre la république et le gouvernement constitutionnel était petite ou nulle (1). »

Dans l'État Ténitien, le gouvernement républicain parut d'abord prévaloir. H. Gautii cite une prodamation lancée par tes Padouans (26 mars) quand ils eurent chassé les Autrichiens; elle donne à ce mouvement son vrai caractère :

K Le peuple, qui nous a constitués aujourd'hui, n'a qu'un seul désir, l'union italienne. Arrière le municipalisme ! La république des villes d'Italie, quelle que soit son extension, doit s'intituler Italienne, Unissez-vous avec Venise et les autres cités italiennes qui se sont déclarées ou sont prêtes à se déclarer, afin d'agir avec elles

Parmi loi réAigiés...); l'un d«i ploa ardents orateur* de Imaquels lui dit : ■ Et Toni, ii*aTez-Tom rien écrit sur la crise aotuellet • César Balbo r«poadit pour Cantù : ■ Eh quoi! n'a-t-il pai écrit VHùtoire vniaeraelle. ■

(1) Hiiloirt des Hal., t. XII, p. SOS. Oioberti écrivait : « Un prince cod- •tilntioiincl D'cal qu'un chef héréditaire de république, et un président de république qu'an prince électif. ■ (Lettre du Ifl fév. ISfS.)

ESSAI BIOGBAPaïQCB ET UTTËRAIKB. XXIX

daos un accord ti^teroel. Vive la République italienne f »

M. Caotù n'était pas soûl alors à croire la république désirable et possible en Italie.

Manin, aux premiers jours de la délivrance de Venise, etTommasco le croyaient aussi. Ils étaient ses amis, et tous les trois en i847, lors du congrès scientifique à Saint- Horc avaient, eu échangeant leurs vues, leurs espérances etieurs vœux, prêté comme un nouveau serment du Grûtli.

Tommaseo écrivait le 30 mars 1848, Gouvernement provisoire : « Cher Gantù, nous avons des principes plus élevés que ceux do la Savoie, lesquels ne pouvant contenter ni les Lombards, ni les Vénitiens, ni même les Génois, ni mémo les Sardes, ouvriront un aMme de révolutions nouvelles. La république me parait inévitable ai l'on ne veut retomber sous la monarchie absolue. Je ne croîs pas que ce nom guérisse nos anciennes blessures, mais du moins il nous en fera sentir la douleur, ce qui est uo signe de vie. Il importe que ta Vénétie s'unisse à la Lombardio le plus vite possible. Il importe de diriger tous les désirs comme tous les efforts dans le sens de cette union, et Dieu fera le reste.

« Je suis brisé de la fatigue, non d'avoir trop fait, mais de ne pouvoir faire, comme je voudrais, le peu qui dépend de moi...

« Adieu, de tout cœur! »

Du reste, les sentiments dont l'àme de M. Gantù était alors remphe, se firent jour dans ce qu'on appela la fête de Pontida (1), à l'organisation de laquelle on peut dire qu'il prit une large part (2).

Il y prononça un. discours dont voici quelques passages :

(1) Ce fut uns démoDSIratioD des néo-gueirei. Uaia bientôt Tommaseo et Mauin prirent l'initiative d'an moQTement rusionniele; 11. Cantli, plm Uoace, t'abitmt m4me le jour Aa vote, et qmnd it tint la plume de l'historien, il n'hésita pas à dire que l'anneiion fut le résultat d'une intrigue. -

(!) On peut en voir les détails reproduits, d'après les journaux du temps, dû» la Crvnitforia, t. Il, p. ST5 (dans ta note).

tvGoogIc .

XXX CÉSAR CANTD.

« De la terre où je aaquis et de la maiaou paternelle, je vois sur votre clocher l'ima^ tournante de saint Jacques, chère à mon enfance. Longtemps, pèlerin de la liberté et de l'espérauce, j'ai cherché dans l'histoire les souvenirs qui pouvaient nous donner du courage. Je m'inspirai des mêmes sentiments que vous... » £t après avoir rappelé la ligue lombarde du moyeu A^e, invoquant le nom de Pie IX, il proposa « d'écrire sur la bannière nationale, union de l'Église et de l'État, avec la devise : Concorde, Meliffion, Liberté, n

Quand le suffrage populaire à Milan se fut prononcé pour l'annexioa au Piémont, M. Gantù ne se montra pas, bien s'en faut, parmi les courtisans improvisés de Charles- Albert. Au jour des revers, quand celui qu'on appelait i'^ée de Fltalie parut croire tout perdu fors l'honneur, M. Gantù, répondant à l'appel de ses amis à tendance républicaine, le général Faoti, l'abbé Agnelli et le comte Pompeo Litta, accepta de faire partie à Milan d'une sorte de représentation municipale, improvisée à la dernière heure, et il était, le 8 avril 1848, avec Chartes-Albert au palais Greppi. Mais laissons l'historien raconter des faits où il fut mêlé comme acteur, et qu'il apprécie en témoin oculsdre :

« Cette scène, digue de la tragédie grecque, ne sortira jamais de ma mémoire. Le peuple criait qu'il voulait voir le roi, le roi! Il fallut bien insister près du chambellan do service pour qu'il lui demandât de venir. Depuis plusieurs jours Charles-Albert était malade de la fièvre, et de pareilles scènes n'étaient pas faites pour calmer son mal. n s'était donc jeté siu* son lit, et l'on dut le troubler dans ce court repos. Un soupir, et non une marque d'impatience, nous laissa deviner combien il souffrait; il passa sa tunique militaire, boucla son ceinturon et s'avança en chancelant sur le balcon ; j'étais à son cAté. Il s'efforça de parler, mais la voix lui manquait. Je le priais de me dire, à moi, ce qu'il voulait dire, mais les hurlements du peuple m'empêchèrent d'entendre, surtout

ESSAI BIOGRAPBKtDE ET LITTÉBAIRE. XXXI

si l'on tient compte de la distance entre sa haute personne et ma petite personne (1).

K A ce moment, une balle de fusil siffla entre nous deux, et lui, levant sa longue main on signe de compassion, retourna en chancelant dans sa chambre.

« Je l'y suivis : il resta quelque temps muet, puis il mo rappela notre dernière entrevue à Turin et ses hésitations, en paraissant vouloir m'expliquer les raisons de sa conduite. Arrivant à la criso présente, il ajoutait : « Si « le maréchal voulait envahir mon cher Piémont, qui « pourrait l'en empêcher? Je vois ici des dispositions tout (I autres que celles d'un peuple résolu à combattre en a désespéré pour repousser l'étranger ! Quant aux Frau- « çais, nous en avons toujours redouté et déchue l'in- « terventioQ, avertis par une expérience séculaire que « maudit est le jour où l'on invoque l'étranger pour se u délivrer de l'étranger... Aujourd'hui la nécessité nous « force à vaincre notre répugnance, et nous demana dons le secours de cinquante mille Français. Mais « quand arriveront-ils? Tout au plus pourra-t-on de « ce côté mettre en mouvement vingtminq mille hommes ; « et que sera-ce pour une armée vaincue, en face de « désastres inouïs? 11 est vrai que ta France a une autre « armée, les moyens révolutionnaires. Mais qui peut dé~ K sirerque cette armée-là l'emporte?»

« n voulût continuer, mais sa grande faiblesse l'emporta, et il se jeta de nouveau sur son lit. Je vis alors que les yeux des rois peavent se gonfler de larmes, que la désolation peut envahir leur coeur, et, profondément attendri, je sortis, regrettant de ne pouvoir trouver d'autres paroles de consolation que ceile-ci : « Vous avez le « témoignage de votre conscience. »

■ J'espérais que la fusillade dirigée contre nous n'avait été qu'un accident; mais rien n'est plus contagieux qu'un

(1) Od (ait que Cbwtâe-Albert était da haute taille, tandi* que celle d« U. Ômtli eit an-deuoiu de la mojeime.

XXXIl CÉ8AB CAHTD.

pareil exemple... Ia fusillade continua et la foule monta dans la maison d'ea face pour tirer à coups sûrs... elle so préparait & mettre le feu au palais Greppi... Il était urgent de prendre uoe résolution. Le podestat (maire) se montra sur le balcon entre doux d'entre nous qui tenaient une lanterne pour qu'on le vit mieux. Il commença à dire qu'il était le podestat, le podestat de Milan, leur podestat. .. Hais il ne put rien ajouter qui valût quelque chose, et, en vérité, il n'était pas facile de rien trouver. La foule s'impatientait; comme le podestat ajoutait que la capitulation devenait une nécessité insurmontable, un Non.' non! éclatant comme un tonnerre, lui coupa la parole, et les hurlements, les cris, le tumulte, recommencèrent.

« Le duc de Gènes vint h. son tour lui parler bravement ; moi-même et d'autres nous essay&mes de la haranguer, de lui répondre ; mais rien de plus difficile qu'un dialogue avec une multitude qui n'a choisi personne pour parler en son nom, d'où vous arrive ime demande, un démenti, une allusion à des faits anciens, à des assertions déjà réfutées :1a logique ne règne pas sur jes places publiques...

« Cependant, comme la première fois, ces efforts nous valurent une sorte de répit pendant lequel Alphonse La Marmora, chef d'état-major du duc de Gènes, parvint À se glisser par la porte entre-b&illée et courut jusqu'à l'hètel de la Momiaie où se trouvait sa division. Il y prit la seconde compagnie du premier bataillon des bersagtieri, un bataillon d'infanterie, quelques carabiniers à cheval et deux canons ; en s'avançant lentement, ils arrivèrent jusqu'au palais Greppi. La foule ne fit ni ne tenta aucune résistance. Le roi put donc descendre, il sortit entre un de ses aumftniers et un capucin qu'on avait arrêté le jour même, bien à tort, comme espion.

o Charles-Albert, derrière lui ses fils et son état-major, se dirigèrent vers le rempart, et après avoir fait, soit par ignorance du vrai chemin, soit par défiance, le tour de la cité, ils sortirent enfin, m

D.D.t.zeabïGoOglc

ESSAI BIOGKAPBIQUB BT UTTËRÀIRB. XXXIII

M. Cantù, resté àMUan, signa avec le comte Litta, l'abbé A^nellï et le général Fanti une dernière proclamation pour faire connaître la capitulation qui contenait, article 2, la promesse un peu vague que le maréchal Radetzky gouverneur aurait pour les faits passés les ménagements que demande P équité.

Art. 3. Que le mouvement de l'armée sarde se ferait en deux journées d'étapes.

Art. 4. Que la libre sortie par la route de Magenta était accordée & tous ceux qui voudraient en profiter jusqu'au lendemain soir.

La proclamation ajoutait : <( Vous qui pouvez encore tenir un fusil et supporter une marche... suivez-nous avec vos armes... sur la terre d'exil pour en revenir un jour avec la bannière que nous avons naguère plantée sur les barricades. Vive f Italie libre et indépendante! »

M. Cantù n'alla pas k Turin ; on sait qu'il est de ceux qui, lorsque ^a patrie est opprimée, partagent ses douleurs; et plus il la voit malheureuse, plus il éprouve le besoin de se rapprocher d'elle. 11 se tenait à la frontière, avide du passage et désespéré de l'attente, quan'd un mouvement provoqué par Mazzini éclata dans le val d'intelvi, sur le lac de Côme. 11 s'y laissa entraîner sans hésitation comme sans illusion, et c'en fut assez pour le faire exclure nominativement de l'amnistie. Cependant on répandit le bruit à Milan même qu'au 6 août, il avait donné aux Piémoutais un million de livres eu argent qui étaient alors déposés à la Monnaie. M. Cantù rentra quand même : la police l'arrêta et le reconduisit à la frontière , comme coupable d'avoir voulu rentrer. D était à Genève, quand fut publiée, au mois d'août 1849, une amnistie générale, et cette fois il put gagner sa campagne près de Bresda. D espérait y trouver le calme dans les travaux agricoles

auxquels il voulait consacrer ses gains d'auteur relativement considérables, quand on sait le peu que rapportent en Italie, comme partout, les travaux littéraires sérieux. La faillite du négociant chez lequel il avait placé ses économies vint lui enlever celte espérance et les loisirs du penseur. Il fallait trouver un travail lucratif, faire un livre qui pût paraître en Lombardie pendant l'état de siège. Heureusement, panni ses manuscrits, fouillés, saisis plusieurs fois par la police et recouvrés lors de la dernière révolution, se trouvait celui qui avait pour sujet : Fabbé Parini et son siècle. Le spirituel abbé avait publié, sur la fin du sifecle dernier, une satire délicate contre ta noblesse. De ce poème intitulé le Jour [Il giomo) , M. Cantù donna une nouvelle édition plus complète que les précédentes, accompagnée de notes. Le plus bel éloge qu'on puisse faire de la satire est l'anecdote citée au bas de la première page de celte édition.

Un grand seigneur d'alors, qui s'était cru désigné dans le portrait d'un Sardemapale milanais que fustigeait le poète, lui aurait fait dire : « Votts avez parlé de moi au matin; si vous en parles encore à midi, vous n'irez pas Jttsqu'au soir. • Le fouet avait frappé juste ; mais Parini ne nous en semble pas moins surfait, quand on le représente comme un moderne Juvénal.

Du reste, en publiant ce livre, M. Cantù avait encore une intention de propagande politique et religieuse. Ce commentaire d'un poème didactique, étude sur les mœurs et les lettres en Italie à une époque où le patriotisme avait semblé dormir, était écrit de façon & rappeler le commentaire sur les Fiancés de Manzoni, la Lombardie au XVI* siècle, dont les allusions, toujours opportunes, ne pouvaient sans péril être renouvelées. C'était aussi, 6n un certain sens, un chapitre ajouté à la grande histoire littéraire de Tiraboschi conçu, sinon sur le mode grave du modèle, du ntoins dans un esprit tout autre que celui des abrégés et des continuations où tes Ginguéné, les Sismondi et les Salfi ont montré tant d'hostilité pour le

ESSAI BIOORAFIIIQUE ET LITTÉHAIHG. XXXV

catholicisme. Enfin, parmi les appendices figuraient les Instrucliotis de Marie- Thérèse à son fils Joseph II sur les matières ecclésiastiques. La publication de ce monument fort curieux était significative; c'était une pièce à l'appui du concordat autrichien, ce traité de paix entre le pape et l'empereur, qui malheureusement ne devait avoir qu'une durée éphémère.

Vers ce temps M. Brofferio, avocat piémontais, l'un des orateurs les plus éloquents de la Chambre des députés morl en 1866, et le plus avancé par ses opinions dans les voies révolutionnaires, indig:né dos insinuations qu'on répandait alors à Turin sur M. Gantil, à qui on ne pardonnait point de rester & Milan , écrivit un article de journal où on Usait cette phrase :

« Enb-e ces écrivassiers qui barbouillent chez nous tant « de papier pour dire au public tant de pauvretés, et M M. Cantù qui, sous le sabre autrichien, écrit si noble- H ment et dit bien haut des vérités si italiennes dans un " style si italien, mon choix est fait. »

Quand l'état de siège fut levé, M. Cantù publia Ezelino da Romano, storia d'un Ghibellino esumaia da un Guelfo. Ezelino, imprimé à Turin, fut prohibé à la frontière lombarde, et quand on essaya de le réimprimer à Milan, l'édition fut saisie (1) par ordre supérieur du â7 juin 18K3.

(1) Extrait dn rapport d« la police antrichienne :

• Tool l'ouTrage n'est que l'éloga exagéré du guelQune (una exagtrata adulazione al tentimento guelfo a delrimenlo delf autorità impériale in Ilalia), »u grand détriment de l'autorité impériate en Italie. On pourrait le tolérer, ai l'auteur ue tirait aane eeue argument de l'antagonisme qui M manifaita au moïen fige entre Rome et l'Empire pour prouver que les ' eraporenra ont toujaura miné (recoronû necumento] l'indépendance et le hoôhenr de l'Italie, et cela non seulement en vertu de leur situation particulière, mais aussi et plus encore en leur qualité d'AUemauda (e perehi , tali et pitt aneora ptrehé Tedesehi). Il ne sert de rien, pour la justification de l'auteur, da dire que le sujet eit historique et que l'auteur se reporta ani temps qu'il raconte. Les allusions au présent sont continuelles, et l'auteur prend occaBiun dea cauiea qui firent échouer alors les élans vera riadépendance pour donner des conseile sur ce qu'on pourrait tenter encore (p*r dore ammonim&nli a ritenlare rùcosie. • — Le rapport cite des passages qu'il estime très injurieux à la domination autrichienne en Italie, et qni aont, dit-il, dei provocations direetes & l'émancipation.

M. Cantù reprit avec opinifttfelé un travail de longue haleine, son Histoire des Italiens. Jeune professeur à Côme et à Milan, il s'y était préparé par les monographies de ces deux villes {Storie Minori) et plus tard par celle de Venise ; dans son exil, il avait achevé l'épisode du Sacra Maceilo in Valiellina, où il flétrit de toutes les forces de son âme le massacre des adhérents du protestantisme dans ce payBend629. Si, Ciiy ^\ih\\ass.i\' Histoire universelle, xaxanx que ses devanciers, il a pu se défendre contre la tendance de prendre pour pivot l'histoire de sa patrie, c'est qu'il lui réservait un travail particulier et plus étendu , dans cette Histoire des Italiens qui forme dans l'original six forts volumes, et dans notre traduction française douze; elle est à l'œuvre qui a valu à M. Cantii sa célébrité ce que VHistoire romaine de Rollio est à son Histoire ancienne, ce que l'histoire de la Civilisation en France de Guizot est k l'Histoire de la civilisation en Europe; enfin, pour exprimer notre pensée par une dernière comparaison, ce que VHistoire de fEmpire de Thiers est à VHistoire de la Révolution. C'est le travail de prédilection, l'œuvre de la maturité de notre auteur, celle enfin où, catholique, patriote et ami de la liberté, il a concentré tout l'efTorl de sa plume et toute la chaleur de son âme sur l'histoire de sa propre race, qu'il y considère, au point de vue de Pascal, comme un être collectif qui souffre ou jouit, qui croit, se relève ou s'incline, mais ne meurt jamais. Cette œuvre aimée lui valut de nouvelles épreuves.

La première lui vint du gouvernement de Vienne, et de ceux qui faisaient du zèle h son service. Cette sévérité n'avait pour l'auteur rien d'inattendu, même pendant i'éclaircie qu'on put entrevoir sous le gouvernement de l'archiduc Masimilien. 'VHistoire des Italiens était, pour plus de sûreté, imprimée à Turin chez Pomba ; les derniers volumes furent prohibés à la frontière, et suggérèrent à la police milanaise contre l'auteur une dénonciation formelle au procureur général d'État.

ESSAI BIO&RAPHIQDB ET UTTiRAlEIB. XXXTIl ■

La seconde épreuve fut une nouvelle calomnie répandue & Tiirin etardenunent recueillie.

L'Histoire des Itaiiens, comme l'Histoire tmiverselle, était écrite par un néo-guelfe. Elle souleva les colères des néo-gibelins du Piémont. Elle était de plus, dans ses derniers volumes, une histoire contemporaine, et, bien que H. Cantù ne s'y mette jamais en scène et qu'il n'accole aucune éptthète au nom des vivants ou des morts de la veille, il dut lui arriver ce qui arrive & ceux pour qui a, été écrite la parole : » Amicus Plato, sed magis arnica veritas. »

Nulle réclamation ne vint contester les faits qu'il raconte; mais ceux qu'avaient blessés ses appréciations cherchèrent une revanche à propos de son attitude indépendante dans les derniers événements. Tel fui le premier grief.

En ISKS était intervenu entre le g:ouvemement autrichien et le pape ce concordat dont une des conséquences était le retrait des lois JosépMnes, contre lesquelles toute sa vie, avec le clergé jaloux de sa liberté et les patriotes catholiques, M. Cantù avait protesté. Il se réjouit tout. haut de ce résultat. Ce fut le second grief.

L'archiduc Maximllien, empressé de se faire pardonner sa qualité d'Autrichien, était venu en Lombardie pour faire succéder l'administration civile au régime militaire, ayant à son bras sa jeune épouse, fille du roi le plus constitutionnel qui fût alors, et il se donnait partout comme un ami des réformes et du progrès, presque de l'indépendance. Il avait été précédé par un mémoire qu'avait rédigé le comte Archinto, Milanais, celui-là même qui l'avait représenté à la cour de Bruxelles comme son aller ego diplomatique à l'occasion de son mariage. Ce mémoire demandait la décentralisation administrative pour le royaume lombard-vénitien et laissait enb'evoir , plus encore.

M. Cantù était, par l'élection de ses collègues, secrétaire de l'Institut des sciences, des lettres et des arts, fondé à Milan sous la domination de Napoléon I" à l'instar

XXXVni CÉSAR CAHin.

de l'Institut de France. Quand l'archiduc viot pour la première fois visiter cette réunion littéraire, le secrétaire lui en fit les honneurs. Dans les relations fugitives qui suivirent, le prince demanda à M. Caotù un mémoire sur la réforme de cette académie et sur la réorganisation de rinstniclion publique en Lombardie. M. Cantù, dans sa réponse, demandait la réunion du Milanais à la Vénétie sous le bénéfice d'une loi de liberté d'enseignement, se reliant au nouveau concordat, et non sans analogie avec cette autre lot de liberté d'enseignement que ses amis sous la République venaient d'obtenir en France; il voulait assurer un semhiable progrès à son pays. Pour développer et appliquer sa pensée, il proposait au prince la nomination d'une sorte d'assemblée de notables sous l'apparence d'une consulte littéraire. Ce ne fut qu'un rêve, que le conseil aulique de Vienne dissipa bientôt par un désaveu presque brutal des ouvertures du jeune archiduc, et en encourageant les dénonciations contre M. Cantù.

n semblait difficile de faire do ceci un troisième grief, , même à Turin ; on y parvint cependant, en greffant sur ce fait une calomnie qu'on pouvait croire moins maladroite que les précédentes.

On prétendit que M. Cantil avait rédigé et colportait une pétition qui demandait la nomination de MaximiUen comme roi du Lombard-Vénitieufce qui, disait-on, était un crime de lèse-nation commis par un Italien. Personne ne vit et ne montra cette pétition, qui n'exista jamais. Au débordement d'outrages qui lui vint de Turin, M. Cantii répondit par un démenti formel, et il demanda un tribunal d'honneur composé d'honnêtes gens, fussent-ils ses adversaires politiques. Sa raison était ferme, sa conscience était sereine; mais son cœur était déchiré. Et la mesure était comble.

Heureusement le canon de Magenta, en rouvrant les perles de Milan à ses livres, ouvrit de nouveau les Ai^ chives secrètes de la poUce autrichienne, et on y trouva une dénonciation au procureur général d'État, datée du

ESSAI BIWRAFHIQDB ET LITTtllAIHE. XXXIX

7 octobre 18S8, & l'heure même où, à Turin et à Milan, on calomniait le patriote. On y lleail que M. Cantù manifestait un spirito pertiitacemente intenio a svegliare il disgusto délia dominazione austriaca « a far desiderare Pindipendenza italiana non solamente nel Lombardo~Veneto, ma m lutta la Penisola (1).

La pièce fut publiée dans les journaux du gouvernement nouveau [Gazette de Milan du 6 mars 1860), et pourtant la calomnie resta; on la répète encore à toute occasion.

Les dég^oûts qu'elle pouvait causer & M. Cantù ne l'empêchèrent pas de rendre plus tard justice & l'infortuné Haximilien et même de montrer 1 a sympathie que ce prince lui avait inspirée en écrivant sa biographie qu'il a donnée en appendice à la Cronistoria (nous la donnons traduite, à l'appui de l'Histoire de trente ans) . On va juger du reste de l'indépendance que M. Cantù sait garder via-à-vis des puissants de ce monde.

Danslacampagne d'Italie de 18S9, M. Cantù eutavecNapoléon III une entrevue après Solférino, qu'il a lui^oaéme racontée (2) : « L'erapereorme Ht exprimer p'ar un ami commun son désir de me voie Sur Cette invitation, j'allai à son camp à Valeggio. Il me montra qu'il connaissait ma vie et mon peu de sympathie pour Napoléon I". Il en prit occasion de me dire que le temps seul avait manqué à son oncle pour constituer l'Italie. Naturellement, je l'exhortai à réaliser les idées napoléoniennes. Et il me raconta en détail ce qu'il avait déjà fait et comptait faire encore : « Son cousin Jérôme (qui venait d'arriver) assié- 0 gérait Mantoue, le roi do Sardaïgne Peschiera, lui-même « ae dirigerait sur Vérone, os bien dur à ronger (disait-il). « 40,000 hommes allaient débarquer à Venise I »

(1) ■ ... Un Mprit obatioément appliqua i provoquer le dégoût de U dwDinatkm aatrichienns et k bira délirer l'indépeDdance italienns non MDleraeot dau la rojaume Lombard- Vénitien, mais encore du» toute la Ptninmle. ■

(1) CrOKûtoria, t. III, p. 265.

<i Ce jour-là, il avait fait appeler Koasuth et s'était entretenu avec lui pour savoir s'il pouvait compter sur un mouvement en Hongrie. Gomme font toujours les émigrés, celui-ci &t de grandes promesses ; mais l'empereur se tint en garde. Peut-être son seul bat était-il de lui tirer ses secrets.et son dernier mot fut : <( Si f Autriche continue n la lutte,]' aurai besoin de votre concours ; tenez-vous prêt.»

«Au cours do la conversation, M. Pîétri, le préfet de police, qui arrivait de Paris, entra. L'empereur et lui échangèrent quelques paroles ;, il semblait en résulter que la France n'était pas alors absolument tranquille, que peut-être la présence de l'empereur deviendrait nécessaire. Je crus pouvoir dire quelques mots à ce sujet, mais l'empereur protesta qu'il ne quitterait pas l'Italie avant que sa t&che ne fût achevée.

« Nous caus&mes ensuite sur l'avenir de ce cher pays... « L'Italie sera, dit-il, une fédération avec le pontife à « sa tête. » Et, à ce propos, il développa la thèse de la brochure de la Guéronniëre. Je lui objectais les mouvements qui avaient éclaté en sens contraire, a C'est là, » reprit-il, ce qui me déplaît », et comme je faisais allusion ans vents qui avaient été déchaînés pendant qu'Éole dormait, il éleva la voix et répliqua avec un sourire... <c Je prononcerai le quos ego. » Je lui répartis : « Vous ne « le pourrez plus.» Cet entretien donna depuis de l'ombrage à ceux qui, comme Napoléon me le dit, me jugeaient plus Italien que Piémontais. »

On sait que, au lendemain de cet entretien, Napoléon coupait court à son entreprise, concluait un armistice, en laissant la Vénétie à l'Autriche, et revenait en France.

Après le traité de Zurich où la Lombardie fut rendue, par l'entremise dolaFrance, àl'ItaUe, M. Cantù, qui toute sa vie avait aspiré à ce résultat, crut pouvoir servir sa

ESSAI BIOGRAraïQUE ET LlTTÉHAIBe. XLI

patrie dans la carrière parlementaire, comme ill'avait servie dans la littérature et dans l'histoire. Mais l'accès n'en était pas facile pour lui. Nommé par le petit collège de Pontida, voisio de sa terre natale, il vit son élection aunulée trois fois. On n'insistait guère sur de prétendus vices de formes... mais on objectait qu'il avait été décoré par l'Autriche et qu'il était catholique. « Nous en avons déjà trois à la Chambre, disait textuellement un député ; c'est bien assez. » Au premier reproche, M. Cantù répondait simplement qu'il n'avait jamais eu ni faveur, ni emploi, ni décoration par l'Autriche, mais bien des persécutions, l'exil, la captivité. Quant àlaquaUté de catholique, M. Cantti s'en faisait honneur. Après avoir forcé la porte, il alla s'asseoir à côté de M. d'Ondes Reggio, Sicilien, professeur à Gènes, de même nuance que lui. Quelque temps après ils eurent avec eux une vingtaine de députés pour défendre ouvertement les intérêts catholiques; on vit ce que peut faire même une minorité pareille en face d'une Chambre qui n'a pas cessé d'être une assemblée révolutionnaire.

Se faire écouter était déjà un succès. L'historien se révéla alors comme orateur et même comme tacticien parlementaire.

Ses opinions libérales lui permetlâient d'aborder les questions sur le terrain même où les avaient portées les adversaires, en même temps qu'avec sa foi il réveillait le sentiment religieux que l'esprit de parti peut endormir ou refouler, mais qui se retrouve toujours, Dieu merci, dans les consciences droites et, particulièrement, dans les ftmes italiennes. Il dut au maniement de ce double levier un succès véritablement inattendu et qu'il faut citer.

En mai i 864, on dénonça au parlement de Turin le Denier de saint Pierre. On sait qu'un seul journal, l'Unità Catlolica de l'abbé Margotti, en ouvrant ses colonnes à des souscripteurs qui pour la plupart signaient de leur nom leur offrande, a réalisé chaque année des sommes considérables : il a dépassé un million.

D.D.t.zeabïGoOglc

 propos de cet acte de persécution, M. Cantù prononça an discours qui caractérise bleu son rftle :

« La Chacobre, en m'accordant la parole, démontre véritablement que 1» tolérance est la garantie de la liberté, car personne n'ignore, Messieurs, que je viens soutenir une cause qui n'a pas les sympathies de la majorité. Hais ce n'est ni le nombre ni le succès qui décident de la bonté d'une cause et si la cause vaùieue a plu aux Dieux, la postérité n'a pas décidé que Caton eût tort.

i( Je confesse que je n'ai pas entendu sans étonnement le ministre de la justice qui venait d'exposer contre les poursuites demandée» les argumeuts les plus décisifs, condure qu'après tout, si te parlement l'y poussait, il aviserait. Je ne voudrais pas que M. le Ministre me crût capable de manquer au respect que je dois à sa situation et à ses qualités personnelles, et cependant je lui rappellerai ce préteur romain devant qui on avait conduit un accusé divin. Il disait : « Je ne trouve rien « pour le condamner. » Et pourtant il demandait au peuple s'il le voulait condamner, à quoi le peuple répondit : (t Crucifiez-le. »

Après cette vive apostrophe , H. Caotù fit vibrer d'autres cordes...

» N'oubliez pas que c'est Pie IX qui a donné le signal du réveil de l'Italie , que vous lui avez prodigué des applaudissements tels que personne n'en obUnt jamais do semblables. Nelit-onpasaupréambule du nouveau Statut: « Que Dieu soit béni pour avoir donné à l'Italie Pie IX, au « nom de qui on peut associer la liberté civile et l'organi- « sation religieuse ! » Ce préambule nous donne raison, à nous autres, qui avons toujours soutenu que l'italianisme et le catholicisme étaient loin d'être deux termes contradictoires...

<c La reconnaissance vous pèserail^lle? On va bien vite et bien facilement du Gapitole à la roche Tarpéienne. Si toute l'histoire n'était pas là pour le rappeler, je vous le dirais avec les paroles prononcées il y a quelques jours

BSSAl BIMHAPBIOUB ET LITTÉRAIRE. XUD

dans cette eoceinte. « Le {^aadier du Trocadéro (Charles-Albert) est devenu le martyr d'Oporlo ; le vainqueur de Magenta est devenu le signataire du traité de partage de Villafranca , et les lauriers de Marsala et de Varèse se sont entrelacés aux myrtes d'Aspromoute (i).

« Vous ne voulez pas qu'on donne parce que le pape est un prince et parce que les évéques ont des biens. Mais quand celui-U ne sera plus prince et quand ceux-ci auront perdu leurs biens, de quoi devront-ils vivre? De l'obole de la cbarité. Ah ] je vous comprends , vous voudriez que l'aumâne leur fût faite par les rois; mais les démocrates peuvent penser autrement, ils peuvent ne pas désirer que celui qui dirige les consciences de tant de croyants soit proposé par un ministère et nonmié par un roi. Je puis parler du pape franchement, puisque je n'ai rien à attendre de lui , sinon qu'à mon dernier jour il m'eavoie sa bénédiction...

« Vous vous heurtez à la question romaine. Elle est double. On y trouve l'indépendance spirituelle du pontife. Vous ne pourrez la trancher, celle-là, ni par les armes ni par la diplomatie. C'est une de ces questions qu'un siècle pose et que le siècle suivant seul peut résoudre.

d Quant à La solution de l'autre question , personne ne désire la voir plus que moi... J'appelle de tous mes vœux et de tous mes efforts le jour où la tradition pourra être réconciliée avec les besoins nouveaux, oii l'autorité sera rétablie sur des bases solides et pourra se développer au souffle de la liberté , où le roi et le pape se concilieront dans ce qui est inévitable, et où Pie IX, élevant de nouveau les mains pour bénir l'Italie, s'écriera : « Seigneur, je « puis partir en paix, parce que le rêve de toute ma vie u est accompli. »

« Mus on n'arrive pas à un tel but par les colères, par les persécutions mesquines, par lei soupçons qui enve-

(1) Alluioii A u vie d« Qaribaldi.

XUT CÉSAB CAMTD.

niment les inimitiés, en saisissant les deniers que le troupeau etlea pasteurs envoient à celui dont vous-ra£mes vous reconnaissez la pauvreté...

« Les souscripteurs vous donnent un salutaire exemple.

<< Confessons-le , Messieurs , la vertu qui nous manque surtout aujourd'hui est le courage civil : le courage d'avoir une opinioa, une conviction; le courage de la professer, non seulement quand on est réuni & deux ou trois personnes, mais devant le grand nombre, dans les journaux , dans les assemblées, dans le parlement.

« Si co courage civil est nécessaire, comme vous le dites , vous qui déplorez l'abaissement des caractères , les évolutions trop faciles, tes brusques palinodies ou la lâche indifférence entre l'erreur et la vérité... ne contribuez pas à augmenter le mal. Aujourd'hui ceux qui font des offrandes au pape les font en plein jour, on imprime les listes avec les noms et les chiffres : voulez-vous obliger désormais les donateurs à se cacher, à chercher le secret, à faire une sorte de conspiration? Je vous le dis, vous êtes impuissants à empêcher cela : les décrets ne suffisent pas pour supprimer une chose , pour empêcher un acte qu'on peut accomplir, en invoquant la raison et le droit; on ne peut rien contre la nature des choses.

(( Ne faites pas, Messieurs, qu'on puisse croire

qu'il y ait déloyauté non plus qu'intrépidité à dire du ton lier qu'aime ce siècle... à répéter : i< je suis chrétien, H catholique et romun », à rappeler le préambule de statut : « Le roi se fait gloire d'être le protecteur de l'Église « et de faire observer ses lois... »

On cria à l'orateur : « .... 0 cynisme catholiquél Pour la première fois depuis 1848 dans cette chambre on ose louer Pie IX. » Mais la Chambre passa à l'ordre du jour, la quête ne fut pas entravée... et le million italien donné spontanement.au Saint-Père a pu rejoindre les millions que la conscience religieuse du monde entier apporte en tribut h son suprême arbitre.

ESSAI BIOGBAPHIQUE ET UTTÉBAIHe. XLT

Plus tard .des professeurs do l'université de Naples furent destitués pour refus de serment, au nouveau gouvememeut. M. Cantb interpella le ministère au nom de la liberté de la science. Il lui rappela que déjà, à l'université de Bologne, trente-cinq professeurs avaient refusé le serment contre vingt et un qui l'avaient prêté. Était-il politique de se constituer ainsi en minorité dans les corps savants? Ce résuU'at rappelait les prêtres assermentés de la Révolution française. N'était-il pas plus patriotique de rapprocher les esprits divisés, d'opérer une légitime et féconde conciliation entre les intérêts et les devoirs comme entre les ftmes?...

M. Cantù sema son discours d'anecdotes, de faits historiques bons à rappeler.

« A la fin du siècle dernier, quand la République Cisalpine fut créée en Italie, on exigea le serment de haine aux rois des astronomes Oriani et Cesari en leur qualité d'employés de l'observatoire. Hs répondirent par une lettre fort digne où ils demandaient ce que l'astronomie avait à voir dans la politique. Et le général Bonaparte les dispensa immédiatement.

« A la même époque encore, à l'université de Pavie, Scarpa, Spallauzani, Volta, avaient été destitués pour refus du même serment. Napoléon ordonna de les réta- , blir dans leur poste en déclarant que la science n'était d'aucun parti. En France même, quand fut organisée l'instruction publique, il laissa, sans manifester son déplaisir, Fontanes lui dire : « Laissez-nous au moins la république des lettres. »

<< H est vrai que plus tard , quand Rome cul été réunie à i-'empire , le même Napoléon , irrité de ce que la plupart dos avocats à la Cour suprême de cette ville avaient refusé le serment, déclara dans la séance du conseil d'État du 34 août 1812 qu'il fallait non seulement les repousser de la barre, mais encore les arrêter et confisquer leurs biens, parce qu'en général les fils tiennent pour l'opinion de leur père... » Un pareil courroux n'empêcha pas

D:|-:ectvGoOglc

XLVl CÉSAB CAHTU.

quelques conseillers de faire remarquer qu'un serment prêté par force n'avait aucune valeur. Ils demandaient qu'on laissât un délai de cinq ans, et enfin on inséra dans la formule des modifications de nature à lever certains-scrupules, mais qui ne furent pas, il est vrai, insérées au Bulletin des lois.

« En Italie , sous les gouvernements qu'on a appelés absolus , les académiciens de Turin, de Milan, devaient être confirmés par le souverain. II arriva que quelques élus furent d'abord écartés comme désagréables , mais les doctes çompa^ies persistèrent dans leur choix et le gouvernement céda. »

Il termina ainsi :

« Puisqu'il y a encore des hommes qui se montrent dignes de la liberté et qui voudraient accorder l'exercice de leur droit avec la tranquillité de leur conscience , je désirerai» que le ministère de grftce et de justice nous propos&t l'abolition du serment politique pour les emfdoyés. »

Bien entendu, la Chambre passa à l'ordre du jour sur l'interpellation , mais le pays tout entier put la lire. Il y eut un député qui s'écria : « La proposition de H. Gantù est libérale, mais nous l'accepterons quand nous serons au Capitole. » Et Cantù de riposter : « C'est-à-dire jamais. »' C'était, hélasl une anticipation au jamais de Rouhor.

Après les escarmouches venaient les grandes batailles où il n'était pas facile à un parlementaire de l'opposition de lever son drapeau. En février 1 86g , le gouvernement présenta à la Chambre trois projets de code et cinq lois importantes. Il demandait qu'on les votât sans discussion, pour compléter l'unification législative et administrative du royaume avant la translation de la capitale de Tarin h

ESSAI BlOGIlAPEIQDIt KT UTT^aAlRI!. XLVH

Florence. La dictature parlementaire , une fois de plus, s'appropriait les procédés sommaires de tout despotisme. Elle voulait des adhésions sans phrases.

M. Cautù se leva :

M Od sait qu'il y a dans la vie des peuples comme dans celle des individus des nécessités fatales d'où dépend inexorablement leur avenir. La nécessité pour l'Italie d'unifier sa législation a tout à fait ce caractère.

a Je demande qu'on écrive au frontispice de cette Chambre la parole que nous avons tous lue dans Notre- Dame de Paris : KyifKn.... car, depuis quelque temps, je n'entends que répéter ici ce mot de nécessité. »

L'orateur partit de cet exorde ironique qui avait fait sourire , pour développer, à propos du projet de code civil, l'exposé le plus complet des raisons qu'on peut invoquer pour le mariage religieux contre le mariage purement civil.

Il examina : i* si un État a le droit de faire une pareille loi contre les inspirations du droit naturel ;

2* Si la loi proposée violait la liberté civile et la liberté de conscience;

3* Si elle était conforme à l'histoire ;

4* Si elle était conforme aux autres institutions de la patrie. (A ce propos, il disait :

« Dans les cours criminelles, vous faîtes jurer au témoin, devant Dieu et la main sur l'Ëvangile, qu'il dira la vérité et vous ne croyez pas nécessaire de mettre sous la protection d'un semblable serment le plus grand, le plus inviolable des engagements! »)

S* Si elle était désirée par les populations ; si elle était nécessaire, opportune, prudente ;

ft* Si son principe avait, dans le passé, reçu la sanction de l'expérience ;

7* Si elle se conciliait avec le Statut qui déclarait expressément la religion catholique, apostolique et romaine, seule reli^on de l'État.

On voit que l'orateur avait choisi le terrain le plus fa-

D.D.t.zeabïG00glc

XLTIII CË3AR CADTU.

vorable, un terrain purement politique, et la conclusioD correspondait bien à ses prémisses.

i< Yous me demanderez ce que je propose, et vous avez raison, car je ue connais pas d'opposition sérienae, sans UQ programme bien net et sans le courag;e de le soutenir.

i< Je suis conservateur à la façon des torys d'Angleterre, qui n'admettent de changements qu'au cas d'inconvénients graves, reconnus, démontrés par de longues discussions. Je vous dirai avec Watpole : « Noliie qiUeta movere. Je vous dirai, avec un ancien, qu'on ne doit changer les lois que dans le cas d'une extrême nécessité. Laissez aller ce qui va, et ne va pas mal, depuis non moins de trois siècles. Conservez son efficacité à la formule du concile de Trente qui a réuni le contrat et le sacrement et prévenu ta clandostiaité. S'il y a quelques inconvénients, en ma qualité de député libéral, je vous suggérerai mon remède ordinaire... la liberté. »

Et il proposait l'ordre du jonr suivant :

« Sont reconnus valables les mariages célébrés suivant la religion des contractants. Pour obtenir les effets civils, ils doivent être enregistrés immédiatement par l'officier de l'état civil. »

Dans les années 1864 et 1865 commença la campagne politique du gouvernement italien pour la destruction des congrégations religieuses et pour la confiscation des biene ecclésiastiques. M. Cantù, dès le premier jour (IS avril 186S), se porta vivement à la défense. Son discours fut un traité complet sur la matière.

« Yeut-ott porter atteinte à la propriété, cotte extension de la personnalité, cette première ligne de démarcation entre l'homme sauvage et l'homme civilisé, qui est avec la famille la pierre angulaire de l'édifice social?....

« Le fonds ecclésiastique est un patrimoine qui directement ou indirectement sert an culte et k l'exercice de la religion de l'État. Culte, sacerdoce, lois, associations, sont nécessaires à l'Eglise pour accomplir sa fm...

ESSAI BIOGHAPBIOUE ET LITTéltAIHE. XUX

« L'Église demande seulement la liberté pour son passage de la patrie terrestre à la vraie patrie, mais encore a-telle besoin pour son voyage delarcift'on et daviatigue.ïHe en a d'autant pins besoin qu'elle passe en &isant le bien. « Le patrimoine que vous menacez, lui est venu de trois sources : par dons, par acquisition, par défricbement... Ce dernier mode a été son titre principal; et quant aux dons, ils ont été faits conformément aux lois, après l'examen et sur l'autorisation expresse des magistrats.

« La terre qu'elle a conquise en l'arrosant de ses sueurs, comment pourriez-vous y toucher? Ce ne sont, dites-vous, que des biens de mainmorte, les biens d'un èlre moral que l'État a créé et qu'il peut détruire. Il y a d'autres êtres moraux formés d'individus qui s'associent pour un but, moral, industriel ou même politique, sans perdre apparemment leur capacité et leur liberté... Alors détruisez-les aussi. Seulement vous aurez commis un évident attentat à la liberté d'association I Quant à l'intervention de l'État, j'admets qu'il soit le tuteur de ces êtres moraux, mais ce n'est pas office de tuteur de dé< poniller son pupille. Montesquieu a dit : « Rendez sacr4 a et inviolable l'antique et nécessaire patrimoine du « clergé : qu'il soit sacré pour l'éternité comme le clergé « Test tui-méme. d

• Je ne vois pas que vous en usiez avec nos frères protestants on juifs comme vous en usez avec les catholiques, ni que le gouvernement s'immisce dans la circoncision, le Kypurim ou la Srénopigie. Vous ne vous ingérez pas non plus dans la question des biens des universités Israélites, si ce n'est pour déclarer dans la loi du 4 juillet 1857, au moment où vous allez l'étendre aux provinces toscanes, lombardes, napolitaines, siciliennes, que les universités Israélites sont constituées en corps moraux dans le sens et pour les effets de l'article 28 du code civil, c'est-à-dire qu'elles sont légitimes propriétaires pour pourvoir à l'exercice du culte et à rinstruction religieuse...

HIST. CNIV. — t. XI, 4

L CÉSAB CAflin.

« L'Église (iatholique aura donc le privUëge de la

persécution, du dépouillement et de l'affront. Que ne dît-on pas contre elle ?

« Concluons : l'Église sera libre, mcùs elle n'aura pas les droits de l'homme libre. Elle possédera, mais seulement à la façon que nous décréterons. Ou donnera à d'autres l'administration de ses biens, elle n'en aura pas même la surveillance qui appartiendra à des sénateurs, à des députés, k des congrégations luques.

« Vive Dieul si elle est libre, l'État n'est plus son tuteur; il peut lui prescrire ce qui est juste, non ce qu'il croit lui être utile, encore moins peut-il la spolier sous le prétexte que c'est pour son bien.

« La formule déjà banale de l'Église libre dans l'État libre a été mise en avant comme un stratagème; on a voulu faire croire que, même au cas où Rome serait donnée, cette Église, comme l'exige la catholicité tout entibre, n'en resterait pas moins indépendante.

« On a entendu un ministre dire au sénat qu'aujourd'hui l'Église est mise à la place qui lui convient, et que l'État marche en avant sans l'Église, comme l'Église sans l'État.

« Absurdité ! C'est comme si l'on disait que les jambes vont sans la tète, que le mouvement alternatif du sang au cœur, ou celui de la respiration, peut changer. Pour démontrer l'erreur, il suffît de rappeler qu'il ne se passe pas de semaine que vous ne publiiez des lois, des ordon* nances, des propositions jusque sur les détails les plus intimes de la vie de l'Église... Yous enlevez les subsides & la charité, vous soumettez & la conscription les théologiens ; non seulement vous permettez d'attaquer les dogmes, mais après avoir consacré cette liberté, ou plutftt cette licence, vousia préparez, vous payez des professeurs et des journaux pour faire cette besogne et vous faites de vos universités des succursales des chapelles évangéliques. Vous transformez en délit, pour le prêtre, ce qui pour nous tous est un droit, et jusqu'à l'accompUs-

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