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CHAPITRE XVI

ÉTAT ACTDEL. — PD188AMCES DD NORD,

A. La Russie.

La Russie est un empire à moitié oriental ; il renferme < SOO millions d'habitants, parmi lesquels 54 millions de Grecs schismatiques, 10 millions de musulmans, 3 millions do juifs talmudistes disséminés un peu partout; 7 millions de Polonais, 2 millions d'Allemands, 2 millions de Finnois et de

ibïCoogIc

330 LES THBIfTE DBRtlIÈRBS ANNÉES.

SamoTèdes, 2 millions de Géorgiens et d'Arméniens. La population s'augmente de 400,000 &mes par an.

Le pays est une immense plaine de 21 millions de kilomètres carrés, coupée de Beuves, de canaux, de routes, ot qui se déroule sans întemipUon, en sorte que la Russie n'a ni colonies ni émigrations. A elle seule, la Russie européenne est plus vaste que le reste de l'Europe , et ses limites vont toujours en s'étendant, soit vers le p6Ie, soit vers le sud. Elle a cédé aux États-Unis , pour 37 millions de francs, les contrées de la mer Glaciale avec une population flie de 11,000 habitants, outre SO.OOO nomades. En 1877, elle achevait de s'emparer du fleuve Amour, qui, venant de la Tartane, lui ouvre la mer de la Chine, et maintenant elle s'approche de plus en plus de llnde, par l'acquisition de la Tartarie et des arides plaines de Khiva.

Elle convoite la possession de l'isthme qui sépare la mer Noire de la mer Caspienne, et les fameuses portes du Caucase par lesquelles ont passé toutes les émigrations venant d'Asie en Europe. Déjà Alexandre I" y avait ouvert une route très admirée; on pense maintenant "k un canal qui unirait les deux mers; la grande difflculté est de pacifier ces régions. Lagareff fut envoyé par Catherine II pour soumettre la Circassie; mais, après le sacrifice d'un million d'hommes, on pouvait dire que la Russie ne possédait là que les forteresses établies par elle. L'empereur Nicolas I" s'obstina : Chamyl résista pendant vingtrquatre ans, jusqu'à ce qu'il fut pris en 1839; et dès ce moment on put se vanter d'avoir soumis le pays. Seulement pour le maintenir, il faut des efforts constants et de continuelles rigueurs. Une violente insurrection y fut comprimée en 1861 : 200,000 familles furent chassées des montagnes de la Mingrélie : les nnes se réfugièrent chez les Turcs dans la province d'Andrinople, les autres dans les hôpitaux de Smyme et de Constantinople; d'autres périrent de faim et de souffrances.

La Russie, fleuve sans jetées et sans digues, — pour ne pas parler du Caucase et de la Sibérie (1), — s'est donné, eu moins de vingt ans, un empire grand comme l'Autriche, la Hollande et la Belgique réunies : conquêtes qui rappellent celles d'Alexandre le Grand ou de Gengis-Khan. L'unification de

(1) A l'approche du tFoiiiiniA cflnUii&ir* da l'occupatioi) d« U SiMrîe comme pitrtie de la Ruiiie, la SociéU géognphiqae de Pâtenbourg prépara une detcripUon générale de ce pa^i.

LA BCSSIE, 931

tontes les races slaves serait une opération aussi violente que celle que tenterait la France pouc réunir toutes les races latines; mais son agrandissement gigantesque fait à la Russie une nécessité de posséder au nord les Belt pour atteindre à la Baltique, et au sud le Bosphore pour passer de la mer Noire dans la Méditerranée. Par les routes qu'elle ouvre, par les immigrations qu'elle favorise, par l'ordre qu'elle introduit, par ses explorations scientifiques, elle se rapproche toujours davantage de la Perse et de la Chine. Lorsqu'elle aura, par un chemin de for, uni Moscou et Orenbourg, et cette dernière ville avec Tashkant sur les frontières du Bokhara, elle se sera assuré la domination de l'Asie, dont les plateaux du centre la séparent de l'empire anglo-indien. '

Les agrandissements de la Russie en Asie sont surveillés par l'Angleterre, qui toujours l'empêchera de conquérir Constantinople. Aujourd'hui même, après s'Mre tant avancée aux dépens de la Turquie en Arménie et en Kuropo, la Russie retire ses troupes et garantit ce qui reste de l'empire turc, qu'elle avait essayé de décomposer par le traité de San Stefano (1878).

L'armée russe qui, en temps de paix, est de 544,000 hommes, en compte 1 ,370,000 en temps de guerre, avec 60,000 chevaux, outre le génie, l'artillerie, la réserve, les troupes irréguliëres des Cosaques, et 333 vaisseaux avec 548 canons sur la Baltique et la mer Noire. La durée du service diminueen proportion du degré d'instruction, et les étudiants des Universités ne servent que six mois. Dans les Universités et dans l'armée, on ne parle qu'une seule langue : c'est un puissant moyen de fusion (1).

La monarchie, en Russie, n'est pas féodale, mais patriar- ornniouon cale ; le czar a vraiment tout pouvoir , comme le père dans la ^ùgîtliri" famille, et tous vénèrent le czar. Cependant ce despotisme est limité par ta noblesse et l'administration : il faut déplorer, chez cette dernière, la cupidité et la corruption dans les affaires et la justice. On trouvo encore distribués en castes distinctes les nobles, les bourgeois, les marchands, les prêtres, les serfs, les soldats, les employés; chacune de ces castes se subdivise en fractions : il y a, par exemple, le clergé noir et le clergé blanc, les serfs de la couronne et ceux des particuliers; chacune a ses droits et ses devoirs déterminé» :

(I) Od a permit i la Pologoe de m servir de sa propre laDguo.

' D.D.t.zeabïGoOglc

232 LUS TRENTE DEBfflfiBES AKHÉBS.

il ne reste pour les serfs que le devoir d'obéir et le droit de ne pas mourir de faim.

L'Eglise est administrée par un synode composé do six membres nommés par le czar : chaque diocèse a un consistoire; tout y est réglé très sévèrement, mais tout dépend du czar. Cette Église est Tort intolérante; le Code pénal de Nicolas I", en 18-16, se fit inquisiteur par peur du libéralisme, de même que maintenant, par peur du papisme, on condamne jusqu'à vingt coups de fouet quiconque, en enseignant le catéchisme catholique, fait des prosélytes ou des apostats. Les princes de la maison régnante épousent généralement des Allemandes; mats celles-ci doivent professer la religion grecque orthodoxe, et les protestants ne trouvent à cela aucune difficultë.

L'empereur Nicolas a continué pendant trente ans à combattre la révolution dans une lutte éclatante; mais il se découragea et mourut pendant la guerre de Grimée. Son principal but fut d'absorber la Pologne dans l'empire, après l'insurrection de 1830 : et, par la violence, il obtint que sur les 5 millions de catholiques beaucoup renonçassent h leur religion. Même sous le rapport politique, la persécution contre les Polonais devint^ruelle ; de là, de nombreuses réclamations, sinon de la diplomatie, du moins des Parle- . ments européens, et surtout des Chambres de la France, où s'était retirée une colonie d'illustres émigrés, comme les Czartoriski, tes Galitm, les Gagarin, les Lelevel : de ce centre on excitait les Polonais demeurés dans la patrie.

Ceux-ci, en 1861, commencèrent un mouvement pacifique, au moyen de la Société agricole de Varsovie et de la Ligue polonaise de Posen : on envoya des adresses an czar; on agissait par des démonstrations religieuses, contre lesquelles on ne pouvait employer les armes. Pour calmer le pays, le gouvernement envoya le frère de l'empereur, Constantin, prince populaire, qui essaya de se concilier les chefs de parU ; mais on mettait toujours en avant la demande de l'indépendance nationale, bien que les ethnographes aient démontré que les Polonais forment la minorité de la population du pays (1) : les concessions accordées par le czar étaient refusées.

(1) D'aprËe Eckbrt, dans les provincea polonaise» fondues ar«c l'empire, le pGuple eft lithuanien el ruihËne; les noblea et lei proprié taire -< sont polonais; c'est donc moins de deui millions sur un ensemble de dit millions et demi. Dans le royaume de Pologne, sur trois millions d'Iiu-

lA Russii-:. 333

Lorsque les jeunes yens les plus notables, qui avaient été soumis i la conscription, furent emmenés, Varsovie so souleva ; la nation en deuil s'enllamma aux cris de/^s(«-itfa;7a,ellecut le tortd'exercer des représailles cruelles, La Pologne, comme toujours, excita de vives sympathies; naais d"un autre côté on voyait avec peine le czar ainsi troublé dans sa grande et périlleuse entreprise de l'émancipation des serfs, et on constatait l'impossibilité de détacher la Pologne sans s'affaiblir contre la Turquie et l'Autriche. Cependant au nom de la patrie, de la nationalité, de la religion, les Polonais résistèrent dans leurs frontières historiques, jusqu'à ce que de nouveau la force régulière eût le dessus. Les papes ont toujours travaillé h la défense de la Pologne, surtout dans l'intérêt du catholicisme. Après la guerre de Crimée qui lui enleva la primauté de la force, ta Russie, disait-on, se recueillait. Alexandre II, de fait, pendant vingt ans transforma l'empire légalement, sans secousses, bien que contrarîé par la Pologne qui était toujours en révolte ou sur le point de se soulever, et par les sectes insensées ou abominables des Skopzi, des Khlisti, des Pèlerins et d'autres fanatiques. L'égalité de tous devant la loi fut décrétée; en 1857 commenQa l'émancipation des serfs, éi..* qui devait être achevée en 1869; on en comptait !1,8S8,5S7 ''" du sexe masculin, 11 millions et demi du sexe féminin ; un petit nombre seulement était attaché aux terres qu'on rachetait. Comme il arrive dans les changements fondamentaux, des désordres naquirent de là : beaucoup de propriétaires se trouvaient appauvris, car leur richesse s'estimait d'après le nombre de leurs serfs ; l'industrie se transforma.

Pour répartir les biens entre les serfs émancipés et leur maUro, on constituait dans chaque canton des commissions de paix très nombreuses, dont les membres n'étaient pas toujours capables et honnêtes; parfois ils étaient sans fortune ni instruction, mais on vantait leur libéralisme. La répartition terminée, on avait désormais devant soi cette foule sans emploi, factieuse, à grandes prétentions, qui met sa capacité au service de l'opposition, inévitable partout où s'introduit quelque nouveauté. Il fallait donc donner à ces gens les emplois, autrefois réservés à la petite noblesse : et celle-ci se

bitants, & peine 500.000 «ont-ils citoyens nat.

valeur et rathène; cela réduit les Polonais i 1,600,000 s

plus de 13 millioDS.

f3t LR5 TIBNTE DBRUIÈRES ARNÉKS.

trouva ainsi privée de ses serfs, sans subsides de la part du gouvernement, et sans grades dans l'armée puisqu'on ne les accordait plus qu'au mérite. Ils souillent ainsi tous les dommages de l'émancipation, tandis que les grands seigneurs demeurent loin de leurs terres (I).

Outre qu'il est toujours difflcile de déraciner les anciens abus, l'amélioration faite en faveur du plus grand nombre devenait une perte pour certains individus les plus vains, les plus ambitieux : de là, des mécontentements. Le principal groupe des mécontents se recrutait parmi les étudiants qui se préparaient à des emplois, à des fonctions, k des dignités qu'on ne pouvait donner h tous. Cette turbulente opposition arriva au paroxysme.

,. Lo tiUiU, ce grand néant auquel on dit qu'aboutissent les idées, les sentiments, les vertus et la scélératesse de l'homme, devint le symbole de quelques Russes, qui no reconnaissaient plus d'autre devoir que la volonté du czar et que la vieille organisation hiérarchique du pays, sauf de légères réformes. Quand ils virent cette transformation radicale venir du despotisme du czar, ils se déclarèrent mécontents d'avoir obtenu plus qu'ils ne désiraient ; et, exagérant leur théorie du néant, ils retendirent h la religion, aux lois, à la société. « Tout va mal, disaient-ils ; la mort seule peut mettre fin aux souffrances. Si la terre est une vallée de larmes, celui-là agit bien qui s'en éloigne ou en chasse les autres. »

La doctrine qu'il faut renverser tout ce qui existe, pour le seul fait de son existence, parut si absurde qu'on jugea superflu de la réprimer; mais, à la suite de ceux qui parlent en l'air, se fonda une secte de penseurs : ils donnèrent h la doctrine nihiliste un programme moins déraisonnable et plus dangereux. Une loi est bonne, d'après eux, quand elle règle les individus d'après ce qui se voit et se touche; la morale est une affaire d'éducation, puisque l'assassinat, qu'en Europe on regarde comme un crime, est un acte de bravoure chez les Indiens ; toute religion est inutile par cela même

(1) Jowph de Majstra avait prédit le niliilitme dan» Ma Lettres de Saint- Pilmbourg, en Tojant, daot ce pays, nne «i grande contradiction entre tant de ciTÏliaatioa et tant de barbarie, tant de jeune«ae et tant de décrépitnde. La faute, selon lui, en est à une instruction et i. une civilisation trop h&tfes, «niquelleB on n'était pu préparé. Le niai vient aussi de ce qu'on a humilié l'Église sous une servitude abjecte ; le haut clergé ne se •oncie paa du peuple, «i celui-ci est abaodonaé à des prêtres ignorante.

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