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LA POLITIQUE ET LA MORALE

vérité, qui est la vie des âmes, s'effaco par la ilisLraction des affaires, par la multipUciLé des sophisnies ; il n'y a plus de persévérance ni dans le vrai ni dans le faux. On croit qu'il surât de tendre ses voiles à l'illusion, de répandre habilement une opinion , d'attribuer à cette opinion tous les avantages, de rejeter sur l'opinion contraire tous les maux, même ceux qui sont inévitables; on approuvera tout, on bUmera tout d'après la mode, sans aucun plan, sans fermeté de résolution, sans aucune dignité. De là, le manque de caractère qui est le signe fatal de la génération actuelle.

Et cependant, nous, opiniâtres missionnaires du progrès, , sachons le voir avec évidence dans le champ de la pensée et de l'action. L'instruction est plus répandue, l'agriculture mieux soignée, l'industrie grandît, les grains circulent librement; les vexations sont abolies, ainsi que les corvées et les peines infamantes ; on a un plus grand souci du bien-être individuel ; les travaux publics sont multipliés, l'aisance est plus générale, on fonde des sociétés ouvrières et de secours mutuels, on bâtit des habitations pour les pauvres. Nous nous trouvons aujourd'hui hommes plus qu'il y a cent ans. Le peuple des campagnes est plus empressé au travail : il comprend qu'il a une pensée, dd but, une âme, et veut qu'on respecte la pauvreté honnête. La femme connaît sa dignité, en dépit de ceux qui voudraient la condamner aux tristes devoirs des hommes, dont l'alTrancbissent les soins de la maison, l'éducation des enfants, le devoir de les consoler, de les aimer.

Les grands esprits sont rares, mais l'extrême ignorance est rare aussi ; il y a un certain niveau de médiocrité, qui proBte au plus grand nombre. S'il y a des études faites sans préparation, un joumalistne sans respect pour lui-même et pour le public; si des idées débattues dans les carrefours, sur les places, dans les cabarats ou les salons élégants, embrouillent les intelligences ou les rendent frivoles, il ne manque pas cependant de penseurs qui sauvent les précieuses espérances du genre humain, et montrent qu'il n'y a pas d'antithèse entre la liberté et la religion. Si une littérature qui spécule sur l'utilitarisme, qui se fait entremetteuse de corruption, déraisonne dans le trivial et dans le médiocre, une autre littérature généreuse , bienveillante , élevée, désintéressée, se fait l'apAtre du bien, du vrai, du beau. Après tant de ruines, on devrait voir sourire l'ère de la recon-

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structioD; quelques-uns croient qu'elle est déjà commencée.

On ose reconnaître comme fausses les trois bases de la Déclaration de 89 : la bonté originelle de l'homme, l'égalité naturelle, la souveraineté du nombre. On voit que l'individu émancipé à l'improviste manque des capacités physiques, intellectuelles et morales qui sont nécessaires non seulement pour l'accomplissement de ses devoirs, mais aussi pour qu'il puisse utiliser ce qu'il a gagné, sans se nuire h lui-même et sans nuire aux autres. On voit que les grandes périodes historiques, qui font jaillir l'étincelle des innovations fécondes et des progrès décisifs, sont dues non à la science, mais à la morale, au sentiment.

Récemment on lisait dans la Gazette de Pétershowg : « La politique du fer et du sang doit cesser , et les États ne seront plus mis dans la nécessité de prodiguer toutes leurs ressources pour entretenir d'innombrables armées. » La Suisse rétablit la peine de mort, annonce une ère de réparation, et tolère chez elle jusqu'aux moines éternels comme ses neiges. Dans quelques pays, les cléricaux sortis de l'oppression du silence et de ce que l'évéque d'Orléans flétrissait comme « une pacifique résignation h l'impuissance » , sans oser encore confier la direction du mouvement aux évéques plutôt qu'à une cohue d'écrivailleurs , ont osé pourtaut non seulement demander, mais exiger la liberté de l'enseignement, des œuvres de charité, du culte.

Au lieu de mépriser tout le passé , on en étudie le caractère; on rétablit quelques-unes de ses institutions en les modifiant , par exemple les sociétés ouvrières , bien que souvent ce soit au détriment des entrepreneurs (1). On s'ennuie du bavardage parlementaire , tout en conservant le goût de l'éloquence mise au service de la morale. On songe aux moyens d'empécber la presse d'être la seule puissance sans limites. En voyant que là où te peuple est roi, la populace est reine, on craint plus les dangers que court l'ordre que ceux que peut courir la liberté, cette liberté égoïste dont le nom est despotisme.

Après avoir célébré l'affranchissement absolu du commerce,

(1) Pietro Ellero qoi, dan* la Riforma civUt, eiamioe I«s moyens non .rener la société ttabUe, maja il« faméliorer, demande (a' 59) : a ohercbe, autant qu'il est possible et convenable, à rerenir aui us tamea autrefois sa rigueur dans le pays ■>, et (cbap. cxiv) il ine pour que nous eu reTenion* à nos coutumea nationales.

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on en revient aux systèmes protectionnistes poar l'industrie ; i Smith on oppose Colbert, aux théories générales les convenances de chaque pays. Le Canada, avec des droits protectionnistes, se garantit de l'invasion des manufactures des États-Unis; et ceux-ci croient, par une énorme augmentation des tarifs, remédier à une production démesurée. On cherche moins à donner par tes chemins de fer un débouché à ces produits arti&ciels, qu'à multiplier la production naturelle par l'irrigation et par l'agriculture intensive. On impose des limites à l'usure ; au droit , considéré comme l'unique règle, on ajout© le devoir; c'est un moyen de corriger l'arrogance de l'individualisme qu'on voulait donner pour la seule loi de l'humanité.

L'opinion, qui de progressiste était devenue révolutionnaire et avait entrepris avec impudence et présomption la lutte contre l'autorité religieuse, voulait l'école sans Dieu, le mariage sans bénédiction, l'enterrement sans croix, les singes pour ancêtres de l'homme; l'opinion semble maintenant ou fatiguée de la violence ou dégoûtée de l'inefficacité de cette violence ; elle s'aperçoit que ta menace vient de ceux qui ont le pouvoir en main, et non de ceux qui enseignent, secourent les malheureux et prient, demandant qu'on cesse de troubler les consciences et de renverser le droit, qu'il soit permis de conformer ses actes k la loi de Dieu et aux préceptes de l'Église; et que, si on veut leur enlever leurs hospices , leurs refuges , leurs orphelinats , on les laisse du moins en fonder de nouveaux.

Les philosophes qui, pour avoir l'orgueil d'être chefs d'école, déclaraient fausse toute spéculation qui contredit les résultats des recherches empiriques, quittent les nuageuses négations allemandes et l'éclectisme français pour revenir à l'argumentation scolastique. Le monde n'est plus pour eux, comme pour Hegel , une dialectique exacte et rigoureuse de l'idée absolue; ou, comme pour Scbopenhauer , le présent funeste d'une volonté aveugle et stupide; ou, comme pour Hartmann, l'excellence de l'idée, g&tée par la volonté; de la philosophie amère et égoïste du désabusement ils se réAigient dans les consolantes traditions du genre humain; ils voient, dans l'ordre de l'univers, celui qui est intimement et constamment présent à chacune de ses créatures sans être une même chose avec elles, un Dieu qui a conscience de lui-même et de son œuvre. Si naguère on ne cherchait h

conn^tre Dieu que pour le braver, on comprend aujourd'hui que le meilleur frein est la religion, parce que celui qui iusulte Dieu, menacera facilement l'autorité. La véiité, dégagée des nuages dont la voilaient les sciences aussi bien que l'igaorance, aboutit au catholicisme, c'est-à-dire à ce qui est le caractère universel du christianisme. Dans l'Univerdlé de Cambridge, cette année même, par 88 voix contre 60, on a déclaré que la suppression des corporations religieuses, Taite par Henri VIH, a été un cruel malheur pour l'Angleterre , et que les circonstances actuelles exigent impérieusement des institutions analogues à ces corporations. L'Amérique du Nord rivalise avec celle do Sud pour la construclion des églises. A Pétersbourg, on fonde un séminaire catholique ( 1} ; le czar amnistie les prCtres polonais exilés en Sibérie, il respecte les évéques do la Galicie ; ou parle même d'un accord avec Rome pour sauvegarder les catholiques. L'Autriche envoie des missionnaires en Bosnie. En Prusse, Bismarck répudie le Kulturhampf, renonce à Falk, et, avec lui, à la persécution contre les catholiques inoffensifs; il traite avec le pape sans avoir besoin de venir à Canossa lui baiser la mule; il restreint les libertés parlementaires, se fait protectionniste pour favoriser l'industrie nationale, et rétablît des barrières pour la sortie des marchandises. En Italie même, un ministre parle de l'enseignement libre et des corporations libres qui, représentant au moyen âge les divers intérêts sociaux, rendirent d'immenses services et protégèrent les peuples contre l'omnipotence de l'État (3).

(1} Napoléon III Lui-même déclarait : h Je Teui g&gner à \\ rsli^on, à la morale, & r&isanoe cette portion si DOmbreuie de la population qui, dans un pa;a de foi et de croyances, connaît à peine les préceptes du Christ ; qui, du sol le plus fertile du monde, peut à peine tirer les produits de première néoeMÎt*, •

(S) • C'est pour moi une conTÎction ancienne et profonde que la rsgrettalile omnipotence de l'État et son ingérence tonjoura crolstante dan* presque toutes les aflaires de la fie civile, eO'et de celte sotte science politique qui voit des ennemis de l'Elst dans toute institution autonome, dans tout être collectif social, créé par l'bistoire ou par la volonté actuelle des citoyens ; nous ne pouvons trouver de remède efBcace que dans la librt rtconslitulion, loiu forme d'Urea moraux, de Iota les intiréit sociaux eux-mêmes; en sorte qu'à chaque spécialité d'inléréta réponde une association apéciale pour les protéger et les promouvoir dans la sphire qui leur convient légitimement, pour manifester leurs besoins là oii il est nécessaire que le pouvoir suprême intervienne pour déclarer et défendre leurs droits. » — Le ministre Pbrbx.

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Tout cela est-il un retour de l'esprit de Gœthe & l'esprit de Thomas a Kempis , ou n'est-ce pas plulAt un revirement de la mode, ou bien le contre-coup ordinaire des idées exagérées qui valent k celui qui s'aperçoit le premier de cetLe exagération , le nom do rétrograde? Est-ce peut-être que le laicisme, après avoir par ses discours, par la persécution, par la calomnie, par le sarcasme, enlevé toute efflcacité au c/érira/i'sme; après avoir, par te rationalisme et les préoccupations du lucre et de t'ambilion, émoussé la conscience chrétienne et dans ta théorie et dans la pratique, s'adoucit en voyant son triomphe assuré, et veille tout au plus à conserver ce triomphe en empêchant que ces enseignements atteignent la génération naissante? On le saura demain. Pour aujourd'hui, nous laissons encore le monde dans l'inquiétude et dans l'incertitude, puisqu'aucun peuple n'a ces vues de l'avenir que donne la sagesse ou la prudence, ni alliances sûres et fermes, ni principes déterminés, ni droit des gens flxo et respecté; ressemblant à ces insensés dont parle le Dante « qui vont et ne savent où ils vont [1] ».

L'alliance des trois empereurs détourne chacun d'eux des entreprises téaiéraircs on contre ses voisins ou contre la liberté; mais la Prusse n'a pas accompli tout son programme de l'unité allemande, l'Autriche lutte contre les nationalités qu'elle a dans son sein, et, pendant qu'elle s'étend en Orient, elle peut empêcher le panslavisme en s'accordant avec la France à qui elle n'inspire pas de crainte (2).

La péninsule Scandinave, la Belgique, la Puisse, les Prin. cipautés Danubiennes témoignent de l'importance des petits États qui s'entremettent entre les grands États et les tiennent en équilibre.

La nationalité soulève de nombreux problèmes en Danemark, en Allemagne, en Pologne; et, même pour l'Italie, dont les limites semblent si nettement indiquées, on se demande si elle doit s'étendre jusqu'au Var, jusqu'au Brennor, aux Alpes Carniques et Juliennes. L'incertitude est plus grande du cûté des Principautés Danubiennes et en Grèce, où la moitié de la population est composée de ces Albanais qui , les premiers , ont secoué l'esclavage et fourni des héros

(1) Paradito, xm, 126.

(S) Le bilan de l'Anlricbe, pour 1S79, donne 112 millioni de florins pour las dépeuaes et tOO poar lee recette». La déflcil devra se courrir par l'étabtiMetneDt da nouveaux impute eu par l'angmentntioa des anciens.

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et des capitaines à la gnerre d'émancipation. Hais à l'égoïsme

exclusif d'aujourd'hui on substituera la solidarité universelle.

La France, qu'on pourrait nommerle grand sympathique de l'Europe, appelle trop souvent pour pilote la tempête; et le monde court k sa suite, et sa république, menacée par la démocratie impériale et par la démagogie des villes, inspire de la défiance, tandis qu'elle pourrait ôtra une espérance si elle n'était pas dénaturée par les sectes et les passions (1). Découverte sur une étendue de 50 lieues entre les Ardennes et la trouée de Belfort, elle a perdu dans l'Alsace un pays qui lui donnait de braves soldats et des officiers habiles; la même chose est arrivée à l'Italie par la perte de la Savoie, qui la laisse elle-même découverte de ce c6té (3).

L'Angleterre, depuis que la politique hésitante de Palmerston a laissé se former de grands Etats menaçants, depuis que l'acquisition de l'Afghanistan la met en contact avec la Kussie; l'Angleterre cessera d'imposer par la violence aux autres peuples un bonheur qu'elle ne possède pas ell&méme (3) ; elle remplira le monde de ses manufactures comme de ses exemples , empêchera la domination de la force brutale. Chez elle, tous sont libres et pourtant tous obéissent; sans attendre l'initiative du gouvernement, on dépense des millions pour la construction de ponts, de routes, pour l'agriculture ; en même temps, dans la légitime prétention de se sufHre à eux-mêmes, les Anglais sondent toutes les mers et tous les fleuves, introduisenll'irrigation dans leurs colooies,

(1) D'après le prograjnme de Louis Blanc, dans le diBcourafaitàMar- Bellle le SO septembre 1879, la république derra b« réformer, aupprimcr le bmlget des cultes et le Concordat, le monopole de l'enBeignemeat clérical; Dommerune seule Chambre; pas de président, ce n'est qu'un roi déguisé; pas d'urmée, mais des milices nationales; plus d'inamoTibilîté pour la magistrature , les jugea seront choisis par le peuple, las jurés tirés au sort; le prolétariat sera graduellement aboli; les ourrier* cesseront d'être salariés pour devenir associas.

(2) La France a acquis récemment les Nouvelles- Hébrides, gronpe de 60 petites lies avec 70,000 habitants.

(3) Olftdstone.dansuD article publié parle NineïeeniA Centuryeo 1819, entre autres accusations qu'il lance contre le gouvernement anglais, dit : u Dans toutes les questloce soulevées dans les Conseils des puissances européennes, il s'est posé en champion, non de la liberté, mais de l'oppresaion. On peut dire avec vérité que, pour traiter dans cet discussions des destinées humaines, il eût mieux valu, dans l'intérêt de la juslica et de la liberté, que la nation anglaise n'eût jamais existé. » Qu'on se rappelle les diatribes de Qladslone contre les souverains de Naples et de Rome.

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