ESSAI BIOGRAPHIQUE ET UTTÉHAIBE. LT
tes, il ait fût vendre aux enchères leur bibliothèque et leurs manuscrits, je dois rappeler que ce réformateur, imprévoyant et certes impopulaire, à son lit de mort, disait : u Je n'ai réussi dans aucune de mes entreprises. »
« La Révolution française éclata. Oh I elle n'y alla pas de main morte, non ; pour ne pas paraître vulgaire, elle sortit du sens commun : elle abolit non seulement les religieux et les prêtres, mais Dieu lui-même, non pas seulement par prétention, comme vous faites, vous, dans vos codes, mais par décret.
« Après avoir posé un faux principe, elle fut logique dans les conséquences, jusqu'^ la guillotine. Alors le clergé formait im état; on voulait l'égalité, il fallait bien le détruire, disait-on, comme on détruisait la noblesse, comme on avait détruit le roi. On voulait mettre en commun les femmes et les enfants. Et comme on faisait la g;uerre aux chftteaux, on la fît aux monastères. C'était le faible devenu fort qui s'attaquait au propriétaire , et la spoliation s'accomplissait an nom de l'égalité et par haine pour la richesse : Spartiates en théorie, voleurs en pratique.
« Mais qu'y faire ? C'était un gouvernement tout-puissant, ayant autant de guillotines qu'il avait de communes et en même temps un million de soldats. Et cependant les nouveaux possesseurs de ces biens ne se crurent en sécurité que le jour où un concordat avec le pape reconnut leur propriété à l'égard des ecclésiastiques, et à l'égard des émigrés quand ceux-ci eurent reçu un milliard d'indemnité : tant a de puissance le droit de propriété I
« Du reste, que de crimes commis alors I La France se partageait en bourreaux et en victimes. Quelles excuses imagine aujourd'hui la philosophie de l'histoire? Elle dit que la liberté étut comme un vin nouveau mis dans de vieilles bouteilles qui les fit éclater. Elle ajoute qu'on lui ménagea de nouveaux vases où elle put être contenue ef mûrir. II ne s'agit plus que de régler le débit, et I& est le point difficile.
LTI CÉSAR CANTC.
« Et d'abord il 3e rencontra un grand homme... titre qu'on ne peut donner qu'à ceux qui, venus après une révolution, lui mettent un frein sans la renier, el la ramènent de la fureur du comliat et de la démolition à la sagesse qui pacifie et organise. Tels furent Auguste, Charlemagno, Henri IV, Guillaume d'Orange, Washington, Napoléon, & ses débuts.
« Celui-ci avait beaucoup sacri/ié à la Révolution dont il était le fils; mais un de ses premiers soins fut de conclure un concordat avec le pape où il fut convenu qu'on ne supprimerait aucune fondation ecclésiastique sans l'intervention du saint-siège, et même dans les articles additionnels la faculté de recevoir des novices fut reconnue, limitée, il est vrai, aux ordres qui se consacrent à l'enseignement du peuple, à l'éducation, aux hApitaux, ou à d'autres offices d'utilité publique.
« Au corps législatif d'Italie, en 1805, la seule fois qu'il s'assembla^ Napoléon disait : » J'ai pris des mesures pour « rendre au clergé, dans la mesure convenable, sa dota- (I tion... il en est privé depuis dix ans, et si j'ai diminué « par voie de fusion quelques monastères et couvents, « mon intention formelle est de protéger ceux qui se « dévouent à des services d'utilité publique, qui, se con- « stituant en compagnies, peuvent suppléer le clergé <c séculier. »
<c C'était le principe de l'utifité substitué à celui de la liberté et, suivant sa nature, ce principe n'avait pas de limites. Aussi Napoléon le transgressa plus tard et abolit toutes les corporations. On épargna cependant à Milan les Fate-bene Fratelli et les visitaadines.
« Joseph, roi de Naples, marcha sur les brisées de son impérial frère; il supprima les couvents en donnant pour motif le progrès du siècle, leur prétendue inutilité à l'avenir et d'autres raisons identiques aux vôtres,
« Savez-vous~ce que Napoléon lui écrivait le 14 août 1807:
« ... Je n'ai pas été extrêmement content du préambule
ESSAI BIOaBA?BI0UB ET UTTtBAIBE. LHI
ti de la suppression des couvenU. Pour ce qui regarde la a religion, il faut que le tangage soit pris dans l'esprit « de la religion et non dans celui de la philosophie. C'est a le grand art de celui qui gouverne, et que n'a pas un « homme de lettres ou un écrivain. Pourquoi parler des « services rendus aux arts et aux sciences par les reli- 1 gieux? Ce n'est pas ce qui les a rendus recommandau blés, c'est l'administration des secours de la religion. V Ce préambule est tout philosophique et je crois que ce H n'est pas là le cas ; je trouve que c'est insulter les hom- H mes que l'on chasse. . . .'
i( n fallait dire que le grand nombre des moines rea- H dait leur existence difficile, que la dignité de l'État veut « qu'ils aient de quoi vivre ; de là la nécessité d'une ré- « forme, qu'il est une partie qu'il faut conserver, parce « qu'elle est nécessaire pour l'administration des sacre- « ments ; qu'il est une partie à réformer. Je vous dis <■ cela comme principe général. Je conçois une mauvaise « opinion d'un gouvernement dont les édits sont dirigés « par le bel esprit. L'art est que chaque idée ait le style « et le caractère de l'homme du métier. Or, un moine « instruit qui aurait partagé l'opinion de la suppression K des moines ne se serait pas expliqué de cette manière. « Les hommes supportent le mal lorsqu'on n'y joint pas H l'insulte et lorsque les ennemis de l'État ne se mon- « trent (ne) pas avoir porté le coup. Or les ennemis de a l'état des moines sont les hommes de lettres et les phi- » losophes, vous savez que je ne les aime pas plus, puis- <c que je les ai détruits partout. »
« Le cours des révolutions remit la Lombardie au pou- • voir des Autrichiens, successeurs de Joseph II et de Pierre Léopold, vos modèles. Les Autrichiens s'autorisèrent de leur exemple et, voulant anéautir les Uberlés apportées par la révolution, ils mirent l'Église dans les chaînes forgées par Joseph II. Dans les Universités, on expliquait YEnchiridion jtiris ecclesiasticiAustriad de Rechberger qui
VniX CÉSAR CAKTD.
attribuait l'inspection supérieure au gouvernement, et qui par conséquent arrivait à imposer le placet pour les nominations, Vexequatitr pour tes rescritsde Rome.
■ Quelque secrétaire de l'administration devait revoir les pastorales des évèques. Ceux-ci ne pouvaient plus communiquer avec Rome que par l'intermédiaire du gouvernement. Ajoutez tous les autres actes tyrannïques dont frémissaient les libéraux. En 1848, un Lombard (Cantil même] que vous connaissez, publia une lettre au Père Ventura où il énuméra toutes les entraves que les Autrichiens avaient mises à l'action de l'Église. Je viens de la relire et il me semble qu'il parlait d'aujourd'hui : c'était comme uneallusion anticipée. Et Plezza, dans cette année, ministre du gouvernement national, exhortait les curés de la Lombardie à rappeler aux populations, afin d'augmeBter leur aversion pour les Autrichiens, que ceux-ci étaient les ennemis du saint^siège, donnant force et vigueur à des maximes, à des règles de discipline contraires à l'autorité suprême de l'Église (circulaire d'août 1848), et M. Rendu, enl8B9, faisait cette réflexion que l'Autriche ne laisserait jamais appliquer en Lombardie le concordat, parce qu'il serait périlleux pour elle de donner tant de liberté & un pays où le clet^é était on ne peut plus libéral (1).
« De fait, en Lombardie, nous n'avions plus de moines. Notre enfance ne fut pas consolée par les cadeaux d'images et de bonbons, pas plus qu'elle n'eut à s'effrayer de la barbe des religieux; nous n'avons pas été instruits par des moines. Ils avaient été exclus de toutes les chaires, et si quelque capucin venait & passer dans la rue, nous accourions pour le regarder comme pour un Turc ou un Bohême. »
« Peut-être, à cause de cela même, nous n'avons pas eu de ces aversions que vous affichez et qui semblent comme les idées premières nées avec nous parce que nous ne
(1) L'Àutrieke dma la Confidéralfon (lalienne.
B3SAI BIOGRAPHIODE ST LITTâllA[BE. UX
savons comment noua les avons acquises. On savait que nos pères avaient été élevés par des moines, et nous n'aviona pas assez de présomption pour considérer comme des brutes les Pini, les Parini, les Amoretti, les Fontana, les Oriani, les Boscowich, les Ferrari, les Lechi, les Verri, les Beccaria, les Frisi qui étaient cependant les uns des frali, les autres des élèves de fraii.
« Sans doute, ce fut parce que le terrain était libre ainsi, que noire pays vit germer les néo-guelfes I Nous, enfants d'une cité qui avait été détruite par le chef des gibelins, nous aimions le pape Alexandre III qui avait mis le pied sur le col de l'Allemand, nous allions en pèlerinage au couvent de Pontida, où fut conclue la ligue lombarde, dans ce pays qui déjà par trois fois vous a joué le tour de vous envoyer un député catholique?
« Ces hommes, dans un temps malheureux, contents de la silencieuse estime des bons, s'étaient consacrés tout entiers à la méditation, à l'étude, à la préparation, k la poursuite amoureuse de la liberté, quand on n'en avait pas fait encore une spéculation... Ils la poursuivaient de leur amour, non seulement en haine de ceux qui l'opprî' maient, mais pour ses propres mérites, par le désir de penser, de parler, d'agir, de vénérer, de prier sans entraves, sans autre joug que celui de Dieu et de la loi.
« Quel fut notre étonnement quand, visitant le Piémont, nous vîmes l'aversion contre les jésuites qu'on considérait comme les Polyphëmes de la civilisation I Et cependant je me souviens que Charles-Albert, dans un entretien avec moi, applaudissait au réveil des idées guelfes et à la Vie de Dante de Balbo. Je me souviens , qu'à Bruxelles, Gioberti exaltait devant moi le mérite du clergé ptémontais, pendant qu'il écrivait // Primato d'Italia. Et cette troupe d'élite qui ne vivait que pour désirer énergîquement la liberté, la vouloir et la conserver, avait été élevée par des moines, et ces germes que nous avions développés dans des mémoires républicaines furent greffés plus tard sur le trdne royal... Ils lui rendi-
reot une vie robuste... Cette assistance porta ses fruits, et désonnais la liberté politique nous est assurée. Grâce & elle, il y a place pour tout le monde, pour le roi comme pour le prêtre, pour le prolétaire comme pour le millionnaire, pour les adeptes de Rotbschild cuumie pour les con&ères de saint Vincent de Paul. Autrefois tout étiùt exclusion, aujourd'hui la voie s'élargit pour tous. Désormais il y a non seulement liberté de croyance, mais liberté de culte. Juifs, catholiques, francs-maçons, nous siégeons cdte à c6te, nous nous saluons dans la rue avec puliteese, nous respectons le sabbat des uns, le dimanche des autres, nous votons ensemble à la Chambre, nous pratiquons ensemble la bienfaisance, b
De l'examen historique, l'orateur passa au tableau de l'état actuel des moines dans les autres pays du monde :
« Un seigneur piémontais (1], renommé par son franc parler dans les fpurs, qui vivait comme émigré en Angleterre en 1827, au moment de l'émancipation des catholiques d'Irlande, crut devoir avertir le gouvernement de ce pays de ne pas se montrer trop large envers eux, et il recommandait les mesures restrictives dont l'Autriche ne voulait pas se départir. Les Anglais ne furent pas de cet avis.
« Quoi qu'il en soit, on sait que plus l'Angleterre et l'Amérique sa fille avancent dans la voie de la liberté, plus elles se montrent tolérantes pour les associations religieuses ; on peut s'y faire frère morave, mormonaien ou bamabite à volonté. Et même, comme le quaker a l'horreur de la guerre, on te dispense du service militaire. On montre, vous le voyez, plus de respect pour cette minorité infime de la nation que nous n'en montrons en Italie pour les catholiques...
Il L'histoire, quand elle est revenue à la vérité, a considéré' comme un inmiense désastre l'abolition des cou-
(I) Le comte Ferdinand dtd Pono.
ESSAI BIOeBAPniQUR ET UTTÉRAIBE. LXI
vents accomplie sous Henri YIII et Elisabeth. Cette abolîtioD remplit le pays de mendiants et amena l'État aux absurdes expédients des maisons de travail et aux ruineuses distributions de la charité légale... Pins tard sont venues les précautions pour ne plus avoir trop d'enfants et pour organiser l'émigTatioQ.
« L'illustre Burke désapprouvait la révolutioa française d'avoir attaqué la propriété des couvents et du clergé. Il asKurait que personne ne trouvait d'inconvénient en Angleterre k ce que l'évéque de Durham ou de Wincester posséd&t 10,000 livres sterling de rente. En, cela, il est précisément en opposition avec notre ministre qui trouve « conforme aux intérêts de ta religion catholique et aux « exigences de la morale publique de mettre une limite à ■ l'opulence de certains ministres du culte qui vivent dans u l'abondance, ce qui est en contradiction avec les maxtn mes qu'ils professent».
l' Il est inutile d'ajouter que personne en Angleterre, au temps de Burke, ne pensa à abolir les corporations, à spolier les églises ou autres établissements de mainmorte ; pas même Pitt, qui peut cependant servir de modèle à nos gouvernants pour la tendance à mettre des impAts sur toute chose.
u Peel, en janvierlSSS, appelé au ministère, déclarait : H Quant aux réformes ecclésiastiques, je n'ai & faire au- >< cune profession de foi. Je ne puis consentir qu'on dé- « tourne de sa destination la propriété de l'Ëghse dans Il quelque partie du royaume que ce soit. »
« Â la fin de l'année 1849, l'Université anglicane de Cambridge, dans une conférence d'ecclésiastiques et de docteurs, déclara « que la suppression des monastères « par Henri YIII fut pour la nation une épouvantable cau lamité et que les circonstances actuelles exigeaient im- « périeusement que des institutions analogues fussent a rétablies dans le pays ».
« En 18S1, nu membre du parlement anglais labsa échapper des paroles injurieuses contre les religien-
LXII CÉSAR CAHTU.
ses. M"' Pauline Craven, née de la Ferronaya, publia (comme fait aujourd'hui la princesse d'Albano) un opuscule où elle défendait la vie du cloître pour les femmes. Elle manifesta son étonnement de ce que le parlement anglais, en tolérant ces paroles de colère, se fit le complice de ceux qui outragent des dames anglaises et des institutions chères à neuf millions de citoyens des Iles Britanniques. Les principaux membres du parlement, entre autres Russell et Gladstone, protestèrent publiquement contre celte prétendue connivence. La liberté du parement avait seule empêché de faire des suppressions dans ce discours injurieux. D'ailleurs Jean Graham avait revendiqué l'honneur immaculé de la religion, et cela aux applaudissements du parlement. Quant à nous, ajoutaient-ils; » ce serait nous faire injure que de nous croire indifférents en face de pareilles manifestations. »
<< Vous pouvez, sans doute, apporter facilement dans le débat d'autres opinions, des déclarations contraires à celle-ci; mais je veux seulement montrer qu'il ne faut pas d'héroïsme pour professer au sein de cette grande nation les opinions que vous déclarez rétrogrades, obscurantistes, indignes du siècle et auxquelles vous opposez des vulgarités et des lieux communs, en dénonçant leurs partisans comme des ennemis du progrès civil et de la cause nationale.
« Vous parlerai-je de la Belgique, ce pays unique oii la révolution a réussi à fonder une paix qui a duré trente-quatre ans avec la liberté politique la plus complète et la liberté religieuse la plus illimitée? En 1864, on ycomptaït 1,700 couvents tandis qu'on en comptait à peine 3S1 lors de l'insurrection de 1830. Comment ne pas reconnaître là un besoin de la société en voyant la multiplication actuelle quand l'oppression ennemie vient h peine de cesser?
« En Amérique, l'Église est absolument détachée de l'État. Chacun pourvoit aux dépenses de son propre culte. Chaque délit est passible dos tribunaux ordinaires. Âurez-vous le courage d'adopter cette liberté entière? Le
ESSAI BIOGRAPHIQUE ET LITTËBAIHIS. LXiU
chef de l'Etat dans ce pays-là a 800,000 livres de liste civile, après avoir tenu peut-être une hache de bûcheron (1) . Mais, dans les grandes calamités, il prie, et tous se prosternent avec lui devant Dieu .
« Allez, au contraire, chez les peuples qui ne connaissant pas le progrès, mais la révolution, et vous les verrez commencer par la suppression des couvents et la confiscation des biens ecclésiastiques. £n Grèce, dans les Pria~ cipautés Danubiennes, à Mexico, aujourd'hui en Russie, on chasse les religieuses parce qu'elles prient Dieu en latin et pleurent on secret sur la patrie opprimée.
« Notre gouvernement fait imprimer des documents choisis avec art pour déshonorer Charles III de Parme, et, entre autres griefs, U lui reproche d'avoir expulsé de Parme les bénédictins, et de Plaisance les lazaristes. »
La spoliation fut consommée, maïs, sans se lasser, le 32 novembre 1864, M- Cantù prit de nouveau la parole à ta Chambre qui tenait encore ses séances à Turin contre l'occupation des couveotfl, surtout des sanctuaires de l'art religieux à Florence :
■( Je suis un homme du peuple, disait-il, je mange
le pain du peuple, j'ai les instincts du peuple; le peuple en Italie est artiste, et je viens protester contre les sacrilè^s artistiques...
« A Florence les couvonls et les monastères sont autant de galeries, je n'emploie pas ce mot dans son sens le plus usité Il ne s'agit pas de galeries où l'on accumule une quantité de statues et de tableaux qu'on enlève à la place, k l'air, au voisinage qui leur donnait une signification pour les ranger suivant les dimensions des murulles et la recherche d'une lumière favorable. Je dis que, h Florence, les monastères sont des galeries de chefs-d'œuvre qui sont restés à la place où l'art les créa.
{i; AlIntioD à Lincola, pré»id«iit ilea Étatc-Unia qui ATÛt eommaiicd par être bûcheron.
tXIV CËSÀR CANTD.
à l'ombre et sous l'aile de la religion. Ce sont, en outre, des monuments « de la pieuse folie n de ceux qui croient que l'homme descend d'Adam et non de l'orang-outan, et qu'il a des espérances au delà de la tombe.
« Et c'est là que voub logez des soldats ou des prisonniers I La commission etle-méme craint les dégftts, puisqu'elle recommande « la plus sévère vigilance » pour pourvoir, avec plia de scrupule qu'on ne l'a fait jusqu'ici, à la conservation des objets d'art, et qu'elle ordonne, à cet effet, un rigoureux inventaire.
« L'inventaire ! U attestera à la postérité ce que nous allons perdre.
■ Interdirez-vous les allumettes, les cheminées, la
fumée des pipes citoyennes? On a fait du palais du Bargello un tribunal. Je ne sais quel employé de bureau, sentant le besoin de pendre son chapeau , a mis un clou dans l'œil du portrait unique du Dante.
« Florence pleure encore comme une perte de famille les quelques églises, les chapelles qu'il a sacrifiées aux nécessités de la défense, lors du fameux siège que subit la cité au xvi' siècle. Et vous mettez des soldats dans les corridors, dans les réfectoires, pour qu'ils insultent aux œuvres d'André del Sarte, du Pérugin, de Pollajuolo 1
i( Je demande à mon honorable collègue le ministre des travaux publics de faire en sorte qu'on ne puisse pas dire un jour : Ce que les barbares n'ont pas fait à l'Italie, ses régénérateurs l'ont fait; qu'une telle profanation de l'art ne soit pas le dernier décret que Turin envoie à la noble épouse de l'Amo, au moment où elle dépose en ses mains guelfes, non sans quelque émotion, cette couronne gibeline qu'elle avait enrichie peu à peu de merveilleux diamants, diamants dont l'ancienne capitale restera le plus solidement attaché. «
ESSjU BIOfiBAPUlQUE ET UTTÉRAIBE.
YII
Od voit ce qu'avait été la campagne parlementaire de M. Gaotù.
Il avait fait entendre la protestation de la minorité h la tribune et, par là, au pays tout entier. Il avait, dans un temps de violence révolutionnaire et anti-religieuse,- exposé dans un fier langage les conditions fondamentales d'un régime vraiment libéral et les droits de la liberté de conscience pour l'exposition, le service et la propagande de la vérité catholique. Dans toutes les occasions il a patronné la liberté : liberté de l'enseignement dans son premier discours, où il réduisait les lois scolaires à un seul paragraphe, pleine liberté d'enseignement, grande rigueur des examens; liberté de vocation pour ne pas obliger les séminaristes au service militaire; liberté de pétition, liberté de serment ; liberté des institutions de charité, d'assistance, des hôpitaux. Il n'était pas possible de faire davantage dans le présent, mais le passé avait été défendu et la réparation était montrée dans l'avenir. Un tel résultat suffisait pour soulever les colères des adversaires. Il ne suffisait pas pour inspirer la patience aux amis. L'ordre du jour, pour la grande majorité des catholiques d'Italie, se résuma dans la formule ne eletti nè.elettori. N'allons plus au scrutin, n'envoyons plus de représentants au parlement.
Cette parole avait été déjà prononcée, même à Turin, avant les annexions, par un publiciste distingué, un serviteur dévoué de l'Eglise, le premier des journalistes d'Italie, l'abbé Margotti, qui avait fondé successivement VArmoniaeXYUnità cattoHca. Éloigné du parlement par l'intrigue d'une coterie parlementaire dont Gantù avait fait trois fois l'épreuve, par une annulation brutale, par l'intolérance d'une majorité qui avait voulu chasser à tout prix un dépoté gênant de la minorité, Margotti ne s'était pas re-
HISI. UNIV. — T. lï. «
présenté devaDt les électeurs, et avait cxu devoir avertir le pays que, les fraDchisee électorales n' existant plus, aller au scrutin était une duperie. D'un autre c6té, dans les Chambres elles-mêmes, le courant qui poussait aux mesures dictatoriales étfdt tel que la protestation, difficile des le débulj paraissait devenue absolument impossible et on se demandait s'il ne valait pas mieux laisser faire et laisser dire que de donner par la présence de quelques représentants de la minorité opprimée, l'apparence d'un débat sérieux et la couleur d'un régime régulier à des violences révolutionnaires.
Depuis les annexions, les scrupules des serviteurs des gouvernements décbus étaient venus se joindre à ces considérations politiques. Et devant la nécessité de pré- ' ter serment à un gouvernement qui avait entamé déjà dans la Romagne les Marchés et l'Ombrie le domaine temporel des papes et qui déclarait ouvertement que Rome capitale était pour lui le but, la conscience catholique reculait.
M. Cantii resta ferme entre ces deux courants des adversaires et des amis. Une consoltatioD tbéologiqne, délibérée soué l'inspiration de Mg» Charvaz, archevêque de Gènes et ancien précepteur de Victor-Emmanuel, vint à son aide sur la question du serment. La consultation ne fut point blâmée à Rome, mais une décision fut rendue par la Pénitencerie romaine dans un sens différent, et M.Caatù, qui avait porté ses raisons jusque devant Pie IX dans des audiences particulières, se convainquit que la réponse du père commun était : Non expedit.
n se retira de la lutte parlementaire.
Voici comment M. Cantù a raconté cette crise :
« Après la convention de septembre avec la France et au moment du transfert du gouvernement à Florence, le ministère fut changé et il fit procéder à de nouvelles élections pour la Chambre, k la fia d'octobre. Ceux qui avaient donné aux catholiques ta malheureuse formule : A'i^ elettt, né elettori, continuaient à soutenir qu'il n'était pa^ennis
ESSAI BIOOHAFHIQnE ET UTTÉHATRB. LXTD
de faire partie d'une assemblée qui oubliait jusqu'au premier article du statut org:aQique. Cependant un certain nombre d'électeurs allèrent aux urnes et il y eut dans presque tous les collèges un candidat catholique. Le ministère, effrayé h la pensée de voir apparaître des députés qui auraient pu empêcher les suppressions et les incamérations que voulaient les violents et les financiers, mit tout en oeuvre pour écarter ces candidats. Dès lors, le champ resta libre pour le parti d'action et, secondé parla maçonnerie, il put (comme on l'écrivit) montrer son hostilité non seulement pour les hommes d'ordre, maïs encore pour les esprits distingués et les caractères fermes (1). » Dans sa retraite, Cantù, par ses travaux, s'associa au mouvement pour l'unification de la monnaie ; il publia plusieurs mémoires dans les actes de l'Institut lombard et dans des journaux différents ; un livre sur Beccaria et le droit pénal (Florence, Barbera, 186S]; un recueil d'histoires et de mémoires originaux ou traduits sur l'histoire contemporaine.
Il fit précéder ce dernier travail (excellente préparation, on le comprend, pour celui des Trenfanni qu'il donne aujourd'hui au public) par une sorte d'introduction qu'il intitula Du Droit dans thistoire, et nous lisons aux premières lignes :
« L'histoire enseigne à reconnaître les causes et à pres' sentir les conséquences , à s'épargner les étonnements puérils quand arrive ce qui devait arriver et les amers désenchantements qui succèdent aux espérances exagérées ; elle habitue à juger les événements et les hommes, non avec les passions du jour, mais suivant les règles imprescriptibles du vrai et du bien. Écrite posément, elle exige encore les conditions qu'on méconnaît trop souvent dans les travaux éphémères, les proportions, la forme, en résumé le beau comme manifestation du vrai et du bien, u Mais dans le mouvement vertigineux qui emporte
(1) CrotOêtoHa, t. m, p. 617,
D.D.t.zeabïGoOglc
LXVIll CfiSAR CANTU.
notre vie, et avec notre habitude de chang;er incessammenl de ton et de sujet, bien peu de personnes ont le temps, très peu ont la patience de parcourir dans son entier le vaste champ de l'histoire ; fiussi, désireux que nous sommes de concilier l'utilité de l'entreprise avec l'impatience des lecteurs d'aujourd'hui, nous avons pensé à publier une collection d'histoires et de mémoires contemporains. »
Et M. Cantii développe en cent pages les devoirs et les aspirations de ceux qui écrivent de semblables annales. C'est dans ce recueil qu'il donna les mémoires du prince Eugène Beauhamais, vice-roi d'Italie, et une galerie des contemporains italiens, où ligure une notice sur le poète Vincenzo Uonti, dont il loue les vers quant à la forme, mais à propos desquels, en appréciant le fond, il montre ce que la versatilité politique 6te à la valeur littéraire autant qu'à la valeur morale des œuvres d'un écrivain.
Il donna des soins particuliers à l'histoire de sa villa de Milan. A l'occasion du congrès scientifique, en 1844, il publia deux élégants volumes-, Milano e suo territorio, qui reste la statistique la plus complète du Milanais à la veille des grands changements. Après, il publia Milano, storia del popolo e pel popolo. Le titre même annonce une œuvre différente des histoires municipales ordinaires. Aujourd'hui il préside h. la. publication des documents qui regardent !a fabrique du Dame de Milan, et qui est arrivée au troisième volume in-i*. Il publie d'autres documents et des monographies dans les actes de la Société historique lombarde, fondée par lui eu 1871.
Si M. Canlù a salué avec bonheur l'affranchissement de sa patrie, il n'est point de ceux qui se montrèrent ingrats envers la France. Dès les premiers mois de 1859, il écrivait dans la préface de la traduction de VBistoire des Italiens :
e Quant à la manière différente de concevoir el d'exposer ma pensée, quant aux locutions locales, aux types étrangers & la langue française^ j'en demande pardon à
BSSAI BIOeRAPBIQDB ET UTTÉHAIBK. LXtX
l'avance ; mais, loin de prétendre démentir ou déguiser l'origine italienne de mon ouvrage, je la proclame en l'abritant sou» le droit de l'hospitalité. La France l'accorde toujours. Du reste, ce n'est ni moi, ni mon livre qui sommes en cause, et si j'ambitionne les sympathies françaises, c'est pour les intéresser au sort d'un peuple dout les destinées et les espérances furent toujours et sont aujourd'hui plus que jamais associées à celles de la France.»
Ce que M. CantJi dit de sa manière littéraire en parlant notre langue comme il la sait parler, nous le pourrions dire aussi de sa manière de considérer les événements, et de son point de vue en histoire, où il est toujours profondément Italien. Aussi aurions-nous, au point de vue français, des réserves à faire sur les jugements et les conseils qu'il formule, notamment pour les Trente dernières années, à propos des rapports politiques entre nos deux pays et à propos de l'attitude à garder par les catholiques dans les questions qui les divisent en pratique. L'impartialité que H. Cantù cherche loyalement n'est pas telle, qu'elle fasse taire la passion chez l'écrivain comme chez le lecteur; mais il est impossible de méconnaître la fermeté de ses croyances religieuses, sa franchise envers son Italie bien-aimée et sa sympathie marquée pour notre France. Cela suf&t pour que tous les gens de cœur se rencontrent avec lui sous la devise déjà citée : Foi, liberté, patrie.
M. Cantîi ne néglige aucune occasion de servir les principes que résume cette devise. L'Académie des sciences , lettres et arts de Modëne ayant mis au concours pour 1863 : « I^a liberté d'enseignement est-elle un droit suivant la raison? et en cas d'affirmative, dans quelles limites doit-elle être renfermée? » à l'ouverture des billets cachetés, on lut, comme nom du lauréat, celui de César Cantù. Dans la lettre de remerclment que celui-ci adressa à l'Académie,- il la pria d'appliquer la somme par lui gagnée à un nouveau concours sur la question de savoir k quels sont les moyens, outre les moyens
IXX CâSAR CANTU.
reli^eux, à employer ponr restaurer le sentiment de Vatitorité, qui devient d'autant plu» néceaBaire gu'unpeuple manifeste plus énergiquement la volonté d'être libre. »
On voit que M. Cantù a l'esprit éveillé et tendu vers les questions qui préoccupent aujourd'hui les politiques et les penseurs. Il avait dès longtemps échangé ses sentiments et ses idées avec ceux de ses amis de France qui soutenaient comme lui le bon combat. M. de Montalembert disait à ce propos : « J'ai en Italie deux &mes sœurs de la mienne : W^ de Mérode et César Cantù. »
Et tout dernièrement, au milieu de nos vifs débats sur l'enseignement, M. Cantù écrivit en français à M. de Pai-ieu, son collègue àrin8titut{l),ialettre que voici (2) :
<( Monsieur,
« Plus que la question de l'unité de la monnue, but laquelle j'ai consulté votre haute compétence, il y a une question brûlante qui intéresse votre patrie et la' mienne, et toute la civilisation ; vous comprenez que je veux parler de la liberté d'enseignement.
« Il y a longtemps que sur ce terrain on poursuit la grande lutte : elle sera bientôt portée au Sénat français, où sans doute vous vous montrerez, comme toujours, dévoué à la cause de cette liberté.
« Nous ne nous serions jamais doutés qu'une République dût empêcher la libre concurrence des écoles, déchirer le pacte d'une autre République, celle de 1848, et enlever à la France sa conquête de iSSO.
n Chez nous, en Lombardie, au temps qu'on a appelé de la tyrannie, sous le gouvernement autrichien, nous n'avions pas cette liberté et on surveillait surtout l'enseignement ecclésiastique ; cela se conçoit chez les successeurs de Joseph II I Et j'écrivis sur la question un
(1) M. CaDtii est coTreapondant de l'Institut (Académie deg moralea).
(i) Reproduite par le journal h Françait, n* du 37 juin 1879.
ESSAI BIOOKAPHIODE ET UTTÉRAIHB. LXXT
mémoire, coaronoé alors par l'Académie de Hodène.
« Aussitôt après. la constitution du royaume d'Italie, la loi Gasati inaugura la liberté d'enseignement en consacrant le droit des pères de famille.
« Mais, plus tard, les continuateurs de Cavour firent toot pour la restreindre ; ils avaient un motif unique et trop clair, la peur du clergé, qu'ils présentèrent comme rennemi le plus fatal de l'Italie.
« Âujourd'hai la grande majorité des Italiens, attachée h la grande cause de l'enseignement chrétien, voudrait opposer une digue au torrent des idéei matérialistes et égoïstes, qui attaquent l'Ame de la jeunesse ; mais ceux qui aiment cette dépravation calculée font la guerre à outrance aux écoles dont l'enseignement unit l'amour de Dieu et de la famille à l'amour de la science et de la patrie. . .
« On prend par la faim les^écoles ecclésiastiques; on a confisqué les revenus des séminaires et les propriétés des évèques. Le Saint-Père (dans une récente audience qu'il a daigné m' accorder) se plaignait avec moi qu'au moment où il sent le besoin de mettre l'éducation du clergé & la hauteur de la critique et de l'apologétique- moderne, on lui en était les moyens. C'est la persécution de Julien.
« ËsL-ce sur ce modèle que veut se façonner votre République? Si les écoles Itdques ont peur de la concurrence des écoles et des universités ecclésiastiques, ou plutét catholiques, cela veut dire que l'enseignement de celles-ci est reconnu meilleur et qu'il a le suffrage de la plus grands partie de la nation.
« Quel puissant encouragement pour ceux qui, comme TOUS, s'opposent à l'invasion du mal, que l'adhésion de tant de familles françaises, que cette croisade de pères de famille contre cette œuvre do haine I
a Quel admirable spectacle que l'activité des évoques contre le trouble porté à la paix religieuse, dont votre patrie comme la mienne ont un si grand besoin I
« Leur courage, leur accord seront un grand exemple,
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seront une leçon contre le système d'abstention auquel s'est condamné le parti catholique en Italie...
« Nous avions crié : « Que la lumière se fasse et périssons... » Aujourd'hui nous tournons nos regards vers votre République, où. vous et vos amis, Monsieur, vous donnerez l'exemple de la liberté qui conserve en progressant, et qui se propose un but, dominant de bien haut les rois et les républiques.
« Agréez, Monsieur et cher collègue, l'expression de mes sentiments d'e«time et d'amitié.
« HtUn, 21 m&i 1879.
« CÉSAH CaKTU. )i
En 1667, M. Cantù avait mis la dernière main à un travail auquel il a consacré bien des années ; nous voulons parler de son Histoire des hérétiques d'Italie, travail original, de nature à moins attirer la foule, mais oil les délicats en fait d'érudition de bon aloi, de théologie polémique, d'impartialité philosophique et aussi les champions de l'Église, considérée comme gardienne des vérités éternelles, ont de quoi se satisfaire.
Les tentatives des protestants en Italie n'ayant pas eu de résultat sérieux, par un accord tacite, les écrivains catholiques et les protestants, les premiers pour n'en pas renouveler le scandale, les seconds pour n'en pas rappeler l'avortement, ne leur avaient point fait dans leurs ouvrages la place qu'elles méritaient.
Ëlies Dupin, dans sa Bibliothèque ecclésiastique, consacre à peine quelques pages des quatre volumes des AtUews séparés de la communion romaine aux hérétiques d'Italie. Parmi les protestants,Daniel Gerdès, auteur d'une histoire latine des réformateurs (1) au xvi* siècle, n*a-
(1) Inlroductio in hùtoriam evangtlii ^aeuli XVI pasàm per Ettropam ftnovati, etc. ; Orooingue, ni*.
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Tait pas eu le temps de termiaer cette partie de son sujet; et le volume posthume publié à Londres en 1765, bien que fort curieux, n'est qu'un recueil de notes pour un livre à faire. Du reste, ces deux recueils sont devenus si rares qu'on en regrette l'absence dans nos grandes bibliothèques publiques.
Eu 1827, M. Cb. Maccrie, sans même puiser aux documents précités, publia un abrégé fait à la bâte, bon tout au plus à éclairer la route des missionnaires protestants dans la Péninsule, mais qui, bien que traduit en français (d), n'a, de l'aveu de l'auteur lui-même, que la valeur d'une ébaucbe. M. Merle d'Aubigné, dans son Histoire de la Réformation où il a multiplié les volumes, n'a cependant fait qu'une part restreinte aux hérétiques d'Italie.
U. Cantù a traité ce sujet avec tous les développements qu'il comporte. Il a profité des documents signalés par Elies Bupia et Daniel Gerdès, mais il a pu fouiller aussi des arcanes où nul écrivain n'avait pénétré avant lui: je veux dire,outre les archives du Vatican, celles de Florence où étaient tenus sous clef comme papiers d'État certains documents relatifs au coucile janséniste de Pistoie, et surtout le dépAt spécial de l'Inquisition romaine où est conservé l'exemplaire (quelquefois devenu unique au monde à cause de la destruction ou de la perte de tous les autres) qui est resté comme document justificatif de la condamnation.
Nous savons que M. Guizot, après avoir lu le premier volume, disait de la traduction : " C'est un livre sérieux et fait de bonne /■oiM,et f6uM«^Dupanioup,qui avait tenu à lire les volumes au fur et à mesure de leur publication, lors de son achèvement, a caractérisé l'ouvrage. « Voici, disait-il, une lacune de l'histoire de l'Église, comblée. Désormais personne ne pourra écrire cette histoire sans puiser à la source ouverte par M. Cantù. » A Rome, on se
(1) Puis et OeniT», Cherbuliei, lS3t.
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montra plus réservé, maïs nous savons qu'on apprécia ce livre à sa juste valeur. Oa le trouvait très hardi, favorable aux idées de liberté^ mais en même temps conforme à l'orthodoxie et très utile pour la défense, auprès du grand public, des principes sociaux, des idées conservatrices, et des vérités religieuses (1).
En 1867, M. Gantùvint à Paris à propos de l'Exposition universelle.
n y revit de chers amis, MM. de Mantalembert, hélas ! mourant, Thiers, Guizot, Amédée Thierry, Villemtûn, Gochin, Michel Chevalier, Ambroise Finntn-Didot, dont il pleure aujourd'hui la perte.
n en fit de nouveaux que nous pourrions nommer avec les anciens qui vivent encore. Nous nous bornerons à rapporter certains détails de ce voyage.
Il prononça an cercle catholique de Paris, devant les étudiants qui le fréquentent, un discours qui fat fort applaudi pour les m&Iee conseils qu'il contenait.
On lui fit coonattre M. Loyson , qui était encore le Père Hyacinthe des conférences de Notre-Dame, et M. Gantù, dans la conversation, signala franchement sur les questions ilaiietmes ce qui, dans les opinions du religieux, lui paraissait dès lors, à lui, l^que et Itahen, excessif et dangereux. Le Père laissa voir un peu d'étonnement ; cependant il exprima le désir (les conférences de Notre-Dame étaient alors terminées) d'avoir M. Cantù pour auditeur d'un sermon qu'il allait prononcer à Saint- Eustache devant une réunion d'ouvriers... M. Cantîi y alla, en effet. Le Père ayant voulu savoir son impression, il obtint, par un intermédiaire, cette parole textuelle de l'historien : n Ce n'est pas un sermon, c'est un discours de club. )>
Ce franc parler se manifesta plus directement encore dans un dîner chez un vieil ami académicien, et auquel assistaient plusieurs fonctionnaires de l'Empire , notam-
(1) C«t onmge aM traduit «n fraufiii, Puloia-Crett^, 1869, S toI. in-B*.
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ment des conseillers d'État. L'un d'eux ayant exprimé VmdiffTiation doulottreuse qu'il éprouvait de la confiscation des biens du clergé en Italie, M. Gantù, lui qui avait prononcé au parlement le discours que nous avons 'analysé, répliqua : « C'est vrai. Mais que pensez-vous de la confiscation des biens de la famille d'Orléans? » On répoodit par le silence, et quelqu'un ayant dit, en sortant du logis, au convive italien: « ... Vous avez été vif à la riposte. » — Qui leur dira cela, si je ne le leur rappelle ? » répondit M. Cantù. L'historien ne se démentait pas, on le voit, même entre amis et dans sas propos de table.
De retour dans sonpays,M. Cantii,deveQU depuis 1873 conservateur des archives d'État k Milan, l'un des plus riches dépôts de l'Italie, fonda la Société Storica Lombarda dont le recueil, publié mensuellement, mérite l'attention du monde savant.
Dès sa première jeunesse il s'était occupé, nous l'avons dît, de l'éducation et il n'a point cessé de publier des livres populaires, qui sont loin de manquer d'actualité malgré tant de révolutions radicales. D obtint naguère un grand succès avec Buon Senso e Buon Cuore, code de morale, expliqué par des contes, des dialogues, des poésies, qui fut suivi d'un autre livre du même genre, intitulé Attention! Celui-ci répondait au programme d'une Société qoi avait demandé un livre populaire sans allusion à une forme spéciale de gouvernement ou même de religion. L'auteur allait chercher ses lecteurs sur le terrain du monde physique et du monde moral, pour les conduire jusqu'au vestibule de l'église, oîi il les confiait à une science plus élevée. Naturellement le livre ne parut pas assez athée ; pourtant il fallut bien lui décerner un prix, et M. Gantù employa la somme en distributions gra-
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tuites des exemplaires de l'ouvrage, donnés à titre de récompense.
Dans le Portefeuille (tun ouvrier, il trftite et dramatise les questions les plus palpitantes du quatrième état, les mille aventures d'un Jérftme Paturot napolitain, d'un travailleur italien, à la recherche d'une position sociale et du meilleur des métiers. L'auteur y passe en revue les conditions et les métiers avec une science pratique des plus variées, et avec une sympathie d'autant plus communicative qu'elle se révèle sous une forme plus familière. L& sont discutés les plus vifs problèmes de notre temps : le travail, la production, la maxime Unpour tous et tous pour un, la propriété, l'égalité, Richesse et pauvreté, les salaires, les machines, l'industrie, les chômages, les besoins de l'agriculture.
En même temps, l'auteur expose tous les devoirs de famille et ceux du citoyen; il signale les crimes qui y portent les plus cruelles atteintes, la calomnie, le blasphème, le suicide, le duel ; il montre ce que peut produire l'union d'un bon patron avec de bons ouvriers ; il dévoile les dangers de la franc-maçonnerie, et caractérise les corporations ouvrières , en exposant ce qu'elles étaient dans le passé, ce qu'elles peuvent être dans le présent.
Quant au patriotisme, il recommande d'ajouter au cri de Vive l'Italie!... Seigneur, sauvez ma patrie, sauvez mon âme. Il résume les devoirs des ouvriers. Respectez les lois et fautorité qui les applique; travaillez; soyez fidèles. Songes-y bien : quand le patron n'est pas là, il y a au ciel un eeil toujours ouvert sur vous.
M. Cantù, qui dès ses débuts avait eu l'ambition d'écrire pour l'enfance et pour la jeunesse, sent plus que jamais, on le voit, dans son cœur l'amour des petits et des humbles ; il les suit partout oil les vents nouveaux, trop souvent orageux, hélas! les poussent... non pour les flatter, mais pour les avertir.
L'historien au langage sévère a continué le rêve de sa vie; il espère se faire comprendre du peuple, en expri-
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mant les sentiments les plus élevés hous une forme paternelle N'est-ce pas encore servir Dieu et la patrie?
Son dernier ouvrage, avant celui que nous donnons aujourd'hui, fut son Histoire chronique de i'indépendance italienne [Cronistoria, titre neiff et difficile à traduire). Le mot d'histoire chronique n'exprime qu'imparfaitement ce que nous croyons pouvoir mieux nommer les Commentaires dérouleur sur l'histoire de son pays dans nos temps de révolution. Il ne croit pas trop à ce principe des nationalités, qui de nos jours a bouleversé le monde. Mais cotte idée est ancienne en Italie, et depuis Dante la littérature et la politique ont toujours visé à l'indépendance. Cette idée a prévalu depuis la Révolution française. L'auteur avait pu s'éclairer, pour la première partie, par la bouche des témoins ou des acteurs, ses devanciers ; pour la dernière, il avait vu, suivi et pu apprécier les Faits par lui-même. Les détails personnels donnent à ce livre un piquant particulier.
Mais les jugements qu'il formule suivant sa conscience ne plurent ni aux amis ni aux ennemis. C'est le sort de ceux qui marchent droit devant eux. Surtout ses jugements sur les deux derniers rois de Naples et sur le grand-duc de Toscane lui attirèrent les attaques des journaux italiens, qui allèrent jusqu'à lui reprocher d'avoir puisé indiscrètement, dans les archives dont il était le gardien, des documents dont la publication était inopportune et même abusive.
Cette polémique eut un double effet. Un ministère relativement conservateur avait, disait-on, placé sur une liste de candidats au Sénat celui qui, de l'aveu de tous, est aujourd'hui le premier des historiens vivants et l'an des écrivains les plus autorisés de son pays. Son nom en fut rayé.
L'archiviste de Milan envoya sa démission, mais elle ne fut pas acceptée.
Et ce qu'il avait dit dons la Cronistoria, il le répète
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aujourd'hui, sous une forme plus serrée, dans les Trente années (1).
Fidèle au souvenir et à l'amitié, M. Cantù prépare une biographie de son maître Manzoni, et la publication de documents précieux pour l'histoire des néo-guefes.
Dernièrement, un ami nous a envoyé d'Italie la revue la Roma (2) (avril 1879) qui rend compte d'uQe séance solennelle de l'académie des Arcades, où M. Cantù a lu, le jeudi-saint, une hymne à la Croix. Nous désespérons de faire passer dans notre langue l'accent et le rythme des vers italiens ; mais nous avons essayé une imitation libre des premières et des dernières strophes, pour en indiquer te sens.