CHAPITRE VII
Du second au trente et unième duel de Jean Gigon
En entrant chez le commandant des escadrons des Chasseurs des Alpes cantonnés à Portugalette, Jean Gigon fut tout étonné de voir le visage de son supérieur empreint plutôt de pitié que de sévérité, en présence d'un soldat qui la veille avait causé tant de scandale au théâtre.
La conversation ne fut pas longue entre le chet d'escadrons et le brigadier.
— Me voici à vos ordres, mon commandant, dit Jean Gigon.
- — Très-bien, brigadier, répondit l'officier supérieur. Asseyez-vous, continua-t-il en désignant un siège à Jean Gigon.
Si j'étais un romancier en vogue, j'aurais une belle occasion d'utiliser mon heureuse mémoire à propos de l'entrevue de mon héros et de son commandant. J'ai quitté le service il y a plus de quinze ans, et je connais encore ma théorie sur le bout du doigt. Mais je le demande en conscience à toutes les personnes qui veulent bien lire mes récits, seraientelles charmées de me voir reproduire ici la position du soldat sans armes ?
Quel beau thème cependant pour les écrivains à la ligne :
« Jean Gigon, diraient-ils, entra du pied gauche dans la chambre occupée par le chef d'escadrons, commandant le détachement, etc.
» Cette chambre était située dans la partie la plus reculée d'une maison dont la façade donnait sur le port, etc.
» En entrant, Jean Gigon salua l'officier supérieur en prenant par le sommet son bonnet de police (son bonnet de police à lui, Jean Gigon) avec la main
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droite, le pouce sur le côté droit du bonnet, les quatre doigts sur le côté gauche, etc.
» Il se plaça ensuite les talons sur la même ligne, les pieds un peu moins ouverts que l'équerre et également tournés en dehors, etc., etc. »
Je pourrais écrire trois cents lignes de cette espèce, mais je me hâte de demander pardon de cette boutade à mes lecteurs et surtout à mes lectrices, pour reprendre mon genre habituel de narration qui m'a procuré tant d'amis après l'apparition des 5owvenirs intimes d'un vieux chasseur d'Afrique,
Jean Gigon ne fit pas de cérémonie. Il s'assit devant le commandant, qui lui parla en ces termes :
— Brigadier, vous avez donné hier au soir un bien mauvais exemple et j'ai dû prononcer la suspension de votre grade, en attendant la décision du colonel. Mais j'ai reçu ce matin même une visite qui m'a fait changer d'idée. Le mari de la danseuse aux pieds de laquelle vous êtes tombé comme une bombe est venu me voir et il m'a tout expliqué. Je ne vous répéterai pas ce qu'il m'a dit, car vous avez dû recevoir à cet égard une lettre de sa femme.
Je ne veux pas me montrer plus sévère que la
personne dont vous avez failli compromettre la réputation. Je n'enverrai pas de rapport au colonel.
Jusqu'à présent, on n'a pas eu à se plaindre de vous au régiment. Vous êtes un bon serviteur; vous ne manquez pas d'une certaine éducation; vous avez en un mot tout ce qu'il faut pour arriver. Travaillez, étudiez et je vous promets de faire pour votre avancement tout ce qui dépendra de moi.
En attendant, je lève la punition. Retournez à votre escadron, et qu'il ne soit plus question de cette affaire.
Sur ces derniers mots le commandant se leva, Jean Gigon en fit autant et il se dirigea tout pensif vers son logement.
La distance n'était pas grande de la maison du commandant au logement du brigadier. Mais si court que fût le trajet il ne le fut pas assez pour le malheur du désolé Jean Gigon.
Un mauvais camarade venait de l'apercevoir au moment où il allait disparaître dans l'intérieur de la maison où il logeait avec plusieurs chasseurs de ^on escadron.
— Eh! Gigonnelte! cria le brigadier survenant,
est-ce que le commandant veut te marier avec ta danseuse?
Jean Gigon ne songeait à l'instant de cette fatale interpellation qu'à la lettre de Marie et aux bonnes paroles de son supérieur. Les meilleures résolutions germaient dans son cerveau , quand ce terrible mot de Gigonnette vint opérer une révolution complète chez le pauvre brigadier.
Se retourner vivement, courir sur l'imprudent bavard et lui camper sur la joue un soufflet retentissant, tout cela ne dura pas dix secondes.
Cette fois, l'honneur était bien plus sérieusement engagé que le jour de la partie de quadrette.
Deux témoins furent bientôt trouvés.
On se rendit sur le terrain, et comme l'affaire n'était pas arrangeable , les préparatifs du duel ne furent pas longs.
Les sabres coupaient comme des rasoirs : avant l'entrée du régiment en campagne ils avaient reçu le fil chez le maître armurier.
Jean Gigon coupa net l'oreille gauche de son adversaire, qui perdit beaucoup de sang, mais qui eut
jusqu'à sa sortie du service l'agrément d'être désigné par le sobriquet de re/brm^'. .
A cette époque on fendait l'oreille des chevaux déclarés impropres au service militaire, dans l'armée française. Cette coutume n'a été abolie que longtemps après l'année 1830.
Le blessé ramassa son oreille et il alla philosophiquement se faire panser par le chirurgien du régiment, auquel il persuada que la perte de son cartilage auriculaire provenait du fait de la voracité d'un cheval ^
Jean Gigon dont les bonnes pensées avaient été si brutalement interrompues, alla boire du vin d'Espagne et pour la première fois de sa vie il s'enivra pour tâcher d'oublier Gigonnette, à jamais
* Par une coïncidence assez remarquable, j'ai connu en 1832, au 6® régiment de lanciers, alors commandé par le digne colonel Bougenel, aujourd'hui général de division, un lancier nommé Gigon, dont l'oreille a été, devant moi, tranchée net par un cheval, au moment oîi le cavalier montait sur la mangeoire pour étendre dans le râtelier le foin et la paille destinés au repas, à la botte du soir, pour parler plus militairement.
Seulement, l'oreille du lancier Gigon n'a jamais été retrouvée, La hèle féroce qui l'avait tranchée, et qui était surnommée le Russe, avait avalé le morceau.
perdue pour lui. Hélas ! ce ne fut pas la dernière.
Mais il n'eut jamais l'ivresse furieuse, pas même tracassière.
A dater du jour de son second duel , dont la cause première ne saurait sans injustice lui être imputée, il devint sombre, taciturne.
Jamais, tant qu'il servit dans les Chasseurs des Alpes, il ne parla de son passé à aucun de ses camarades.
Jamais il n'insulta personne et, chose merveilleuse, incompréhensible, mais qui n'en est pas moins réelle, lorsqu'il était surexcité par la boisson il ne manquait jamais à son service.
Dans cet état, il se trouvait toujours raide comme un piquet. Son visage impassible, mais légèrement teinté de rouge sur les pommettes , ne trahissait pas la moindre émotion, même lorsque des chasseurs maladroits faisaient allusion aux aventures dont il semblait avoir perdu le souvenir.
Mais lorsqu'il était à jeun il commettait sottises sur sottises. 11 lui est arrivé très-souvent de sortir de bon matin de son logement lorsqu'il était à Portugalette, ou de la caserne après la rentrée en France
du 17e chasseurs à cheval, et s'il ne trouvait pas l'occasion de boire il passait la journée dehors, sans plus songer à l'état militaire que s'il eût été rentier au Marais.
C'est en Afrique, oi!i je l'ai connu, que Jean Gigon me donna les détails de tout ce qui lui était arrivé en France, et je dois l'avouer, c'est en France qu'eurent lieu tous ses duels, à l'exception de deux : le trente et unième et le dernier.
Et cependant Jean Gigon ne fut jamais un duelliste. Jamais, du moins, ses camarades ne l'ont regardé comme tel.
Que le lecteur en juge.
Le premier et le second duel de Jean Gigon, on les connaît.
Après son second duel, il se battit encore cinq fois, parce que d'autres brigadiers s'obstinèrent à l'appeler Gigonnette.
Les brigadiers furent punis, mais Jean Gigon fut cassé de son grade pour avoir pris un jour en trèsmauvaise part les observations que lui adressait un de ses capitaines sur sa susceptibilité vraiment déplorable. Des ordres sévères furent toutefois donnés
pour que le nom incendiaire ne fût plus répété; mais une petite allocution prononcée par Jean Gigon, un jour qu'il n'avait pas bu, fit plus d'effet que les ordres des chefs.
— A présent que je suis cassé de mon grade, dit-il aux hommes de sa chambrée, je vous préviens que ceux qui m'appelleront Gigonnette seront des lâches, et qu'au lieu de leur couper les oreilles, je les tuerai. Je ne crains plus de perdre mes galons, ainsi tenez-vous-le pour dit.
Les règlements militaires exigent que les sousofficiers ou brigadiers cassés de leur grade changent d'escadron.
C'est une mesure très-sage, en ce sens qu'elle empêche d'être en contact direct avec leurs anciens subordonnés les chefs redevenus simples cavaUers.
Jean Gigon changea donc d'escadron, mais il ne changea pas de caractère, du moins, tant qu'il resta en France, où l'on se battait fort dans l'armée après la rentrée des troupes qui avaient fait la campagne d'Espagne.
J'ai lu dans les journaux de cette époque, et pendant que j'étais au service beaucoup d'anciens sol-
dats m'ont affirmé, que des rc'giments entiers avaient plusieurs fois reçu l'ordre de quitter les garnisons où ils se trouvaient, par suite du grand nombre de duels qui avaient lieu journellement dans ces garnisons, entre deux corps appartenant à des armes différentes.
Dans certaines villes, on a signalé de véritables boucheries. Mais aujourd'hui, Dieu merci, des collisions aussi déplorables ne sauraient se renouveler.
Toujours est-il que Jean Gigon eut plusieurs fois le malheur, après la rentrée en France des Chasseurs des Alpes, de se rencontrer avec des fantassins.
L'infanterie, la cavalerie et les armes spéciales n'avaient pas encore appris à bien se connaître, comme cela s'est fait depuis l'occupation de l'Algérie, la grande école de notre armée, où pendant huit années consécutives, je n'ai pas entendu un fantassin insulter un cavalier, ni un cavalier insulter un fantassin, uniquement par esprit de corps.
Mais, per Dios, après la guerre d'Espagne!
Dans la ville d'Arras, si je ne me trompe, un rc-
gîment du génie et un régiment de chasseurs à cheval, qui n'était pas le 17^, ont failli s'entr'égorger.
Pourquoi?
Parce qu'un chasseur a cheval, dans un cabaret borgne, avait appelé un soldat du génie :
— Terrassier !
Le soldat du génie, rendant allusion pour allusion, avait riposté par l'épithète de :
— Ramasse-crottin!
La vérité historique m'ordonne de reproduire ce vilain mot.
Des deux côtés, on avait manqué à l'honneur et on s'était battu.
Jusque-là, ce n'était qu'une rencontre individuelle. Mais en rentrant dans leurs casernes respectives, le soldat du génie, qui avait perdu un doigt à la bataille, s'était plaint énergiquement d'avoir été appelé terrassier.
De son côté, le chasseur, qui n'avait pas reçu une égratignure, avait crié bien haut que les soldats du génie traitaient les braves chasseurs rentrant d'Espagne de ramasse-crottin.
Tous les deux n'avaient pas grand tort, mais il y aura toujours des vérités mauvaises à rappeler.
Alors, comme la retraite n'était pas sonnée, tous les hommes qui n'étaient pas de service étaient sortis en foule des casernes.
On s'était rencontré, on s'était mutuellement insulté, et si les officiers des deux régiments n'étaient pas vigoureusement intervenus, soldats du génie et chasseurs à cheval, au lieu d'aller vider leurs querelles sur les remparts, eussent fini par changer les rues de la ville en véritable champ de carnage.
Jean Gigon se vit donc, bien à contre-cœur, forcé de se battre dix fois, parce que des fantassins l'avaient appelé comme le soldat du génie avait appelé le chasseur à cheval dans la bonne ville d'Arras.
Par contre, dans les intervalles de dix rencontres qu'il n'avait pas provoquées, Jean Gigon se trouva plusieurs fois en promenade avec des hommes de son régiment, qui traitèrent les fantassins de :
— Pousse-cailloux, ou de souris de rempart.
Et il n'estima jamais à moins de dix les duels causés par ses propres camarades.
Jean Gigon me l'a bien souvent juré, jamais il n'a été le provocateur dans ces tristes rencontres ; mais, ajoutait-il, il n'aima jamais, non plus, se laisser marcher sur le pied. C'est cependant ce qui lui arriva.
Adroit comme il l'était, et doué d'un sang-froid à toute épreuve, surtout lorsqu'il avait, suivant son expression, le corps un peu échauffé, il n'était jamais touché.
Aussi les prévôts d'armes appartenant à l'infanterie commencèrent-ils à le provoquer directement.
Jean Gigon n'aimait pas à se battre sans raison. Mauvaises ou bonnes, il voulait en avoir.
Il reconduisit très-poliment le premier prévôt qui vint lui proposer de croiser le fer, absolument comme s'il se fût agi d'aller boire ensemble une demi-tasse de café.
— Pourquoi, lui dit-il, voulez-vous que je me batte avec vous ? Je ne vous connais pas ; vous ne m'avez jamais insulté, pas plus que je ne l'ai fait do
mon côté, et vous m'insulteriez à présent que je n'y ferais pas attention. On s'est déjà bien assez battu depuis quinze jours ; laissez-moi tranquille.
Le prévôt partait, mais il avait son idée.
Il s'arrangeait de façon à se croiser le lendemain ou le surlendemain avec Jean Gigon, si celui-ci sortait de son quartier, et le malin prévôt saluait ironiquement le chasseur en lui disant :
— Monsieur Jean Gigot se porte bien ?
Jean Gigon avait horreur de cette façon d'estropier son nom. Une seule fois dans son escadron, un chasseur l'avait appelé Jean Gigot, mais ce jour-là, Jean Gigon était passablement échauffé et il avait toute sa raison. 11 se contenta de rire. Mais le lendemain au matin, son camarade de lit lui ayant rappelé ce fait insignifiant, Jean Gigon refit la harangue qu'il avait faite naguère à propos du nom de Gigonnette et l'affaire n'eut pas de mauvaises suites. L'insulte venant d'un prévôt d'infanterie, elle était bien plus grave.
Le prévôt avait réussi, mais il paya cher son succès.
On se battit au sabre.
Jean Gigon, d'un affreux coup nommé le coup de manchette, fit sauter le poignet de son adversaire. Séance tenante, un des témoins du blessé, prévôt comme lui, demanda une revanche à l'épée.
Malheureusement, Jean Gigon était complètement à jeun, il voyait tout en noir.
Il accepta la revanche, et planta trois pouces d'un fleuret démoucheté dans l'épaule du second prévôt. L'honneur fut déclaré brillamment satisfait pour ce jour-là, et chacun retourna dans sa caserne.
Sans aucun doute, plus d'un lecteur se demandera comment les chefs pouvaient tolérer tous ces duels ?
La réponse sera facile.
D'abord, les chefs n'apprenaient les choses que lorsqu'elles étaient passées.
Ensuite, si active que fût leur surveillance, ils ne pouvaient, à moins de consigner leurs régiments à perpétuité, empêcher des rencontres qui souvent avaient heu dans des endroits très-éloignés des garnisons.
Lorsque des régimsnts entiers étaient, comme cela est arrivé à Arras et ailleurs, sur le point de
se massacrer par masses, on avait recours au grand moyen.
Les trompettes et les tambours, sur l'ordre des commandants de place ou des colonels, faisaient entendre subitement la sonnerie et la batterie de la générale. Cavaliers et fantassins couraient à leur quartier, car ce signal annonçait un danger ; ce signal, c'était la France qui ordonnait à ses enfants d'aller se ranger sous leurs drapeaux. Désobéir, c'eût été manquer au véritable honneur, et les sottes et sanglantes rencontres cessaient comme par enchantement.
Mais comment aurait- on pu prévoir et prévenir ces duels préparés avec les précautions que certains maîtres d'armes durent employer, pour amener Jean Gigon à se mesurer avec eux ?
Huit jours après la double rencontre qui avait été si fatale à deux prévôts, Jean Gigon reçut, du premier maître d'armes du régiment auquel appartenaient ses deux derniers adversaires, l'invitation d'honorer de sa présence un assaut qui se donnait dans une ville voisine, au profit des pauvres de l'endroit.
Jean Gigon se rendit chez le maître d'armes pour décliner cet honneur et lui déclarer que jamais il n'avait été reçu maître ; que la fatalité seule l'aidait poussé dans les vingt-sept duels qu'il avait été Jbligé de subir depuis son entrée au service.
Le maître d'armes avait insisté, puis voyant ses efforts inutiles, il avait accusé Jean Gigon d'avoir caché la vérité en ne se déclarant pas maître ; car un maître seul, ajoutait-t-il, pouvait être capable de manier le sabre et l'épée avec tant d'habileté.
Le maître d'armes prononça même le mot de lâcheté.
— Si vous n'étiez pas sergent, répondit naturellement Jean Gigon, vous ne m'accuseriez pas impunément de lâcheté.
— Oh ! qu'à cela ne tienne; entre maîtres d'armes on peut arranger les choses.
Et les choses s'arrangèrent si mal pour l'obstiné et breveté bretteur, que Jean Gigon, deux heures plus tard, lui pratiquait une fort jolie entaille sur la poitrine au moyen d'un coup appelé le coup de banderole.
Ce beau coup de sabre consiste à fendre la poi-'
trine de son adversaire, en diagonale, de l'épaule droite à la hanche gauche.
Afin d'éviter tout soupçon, combattants et témoins étaient partis en voiture par des chemins différents pour se retrouver dans un bois, à quatre lieues de la garnison, et la blessure reçue par le maître d'armes put facilement être mise sur le compte d'un collègue appartenant à un régiment de la garnison voisine.
Jean Gigon ne fut pas inquiété pour s'être battu avec son supérieur, car le secret fut bien gardé par tous les intéressés, surtout par le maître d'armes et ses témoins, tous les trois sous-offîciers.
Fort heureusement aussi, le 17e chasseurs à cheval reçut l'ordre de partir de la ville où il se trouvait, pour aller tenir garnison dans une souspréfec- iiredu midi, où le régiment se trouverait seul.
Jean Gigon, l'homme le moins querelleur du monde, allait donc enfin pouvoir se reposer.
Et de fait, avant de partir pour l'Afrique, c'està-dire depuis 1827 jusqu'à 1830, s'il participa à un duel, ce ne fut qu'en qualité de témoin et surtout de joyeux témoin.