‹ Les Trente-deux duels de Jean GigonChapitre 11 sur 19 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Le maitre d'études et le perruquier

Or, il arriva que dans la sous-préfecture où le 17 e régiment de chasseurs à cheval venait de prendre garnison, Jean Gigon fit la connaissance d'un maître d'études attaché au collège de la ville

Ce maître d'études, qui s'appelait Bernard, aimai' comme Jean Gigon les promenades lointaines el solitaires.

Je ne dois pas oublier de dire que Jean Gigon dont le temps de service réglementaire allait bientôt dxpirer, avait été de nouveau nommé brigadier. On

commençait a ce 'te époque à parler vagiiemeiio d'une expédition en Afrique, et les chefs de corps avaient reçu l'avis officieux de retenir, autant que possible, sous les drapeaux, ceux de leurs soldats aguerris ayant prochainement droit à leur congé.

Jean Gigon reconquit en conséquence ses modestes galons, sur la promesse faite par lui de se rengager lorsque les hommes de la classe de l'année 1820, à laquelle il appartenait, seraient renvoyés dans leurs foyers.

Pauvre Jean Gigon ! dans quels foyers aurait-il pu se retirer ?

Redevenu brigadier, il lui fallut se remettre à apprendre la théorie ; mais commeil n'apprenait jamais si bien qu'en étudiant à haute voix, il allait dans la campagne et, tout en parcourant les vallées et les collines, il se gravait dans la tête, en les répétant d'une voix de stentor, les commandements et les instructions dont ii devait inculquer la pratique à des recrues placées sous sa direction.

Ce fut pendant le cours d'une de ces répétitions en plein air que Jean Gigon rencontra Bernard.

Bernard, étendu fur le gazon, ne récitait pas sa

théorie ; il chantait alternativement sur des airs de sa composition les odes d'Horace et d'Anacréon.

— Vous avez une belle voix, dit-il à Jean Gigon, au moment où celui-ci après avoir lancé de toute la force de ses poumons le commandement de : sabre à la main, commençait l'explication dudit commandement.

— A la première partie du commandement, qui est: sabre...

— Sabre de bois, mon camarade, comme vous y allez î continua Bernard. Vous commandez plus fort qu'un colonel.

Jean Gigon suspendit en même temps sa marche et ses explications.

— Ah ! pardon, dit-il k son interlocuteur, vous étudiez peut-être aussi votre théorie et cela vous dérange que je récite tout haut ; je vais filer plus loin.

-r- Mais, du tout, répliqua Bernard, ne vous gênez pas pour moi. Je me repose tout simplement, comme vous le voyez ; et, pour ne' pas penser à ces mauvais garnements du collège, je causais avec mes auteurs favoris, Horace et Anacréon.

— Ah ! vous êtes au collège? fit Jean Gigon, vous êtes professeur ?

— Hélas ! non, je suis maître d'études ou si vous aimez mieux..»

— Oui, je connais ça. On vous donne un petit nom d'amitié, comme chez nous on en donne aux adjudants-majors et aux adjudants. Vous avez choisi une joUe place...

— Une johe place ? dit Bernard stupéfait.

— Voulez-vous me permettre de m' asseoir à côté de vous ? continua Jean Gigon, qui n'y avait pas mis la moindre malice. Un beau petit gazon, bien touffu. Ah ! si nous avions là deux ou trois litres de vin d'Espagne, ou autre !

Et tout en parlant, Gigon s'étendait auprès de Bernard.

— Ah ! j'ai cru que vous me parliez de ma place de maître d'études et, franchement, je me disais : Voilà un- brigadier de chasseurs qui veut se moquer de moi.

— Allons donc, me moquer de vous ! Au contraire, vous avez une figure qui me plaît beaucoup,

et puisque j'ai la chance de rencontrer un homme instruit...

— Oh ! instruit...

— Je maintiens le mot. Je ne connais pas beaucoup les auteurs dont vous récitiez tout à l'heure le grec et le latin, mais j'en ai entendu parler, et pour les savoir par cœur, nécessairement vous devez être instruit. Voyez-vous, monsieur, j'ai toujours regretté de ne pas avoir continué mes études, et...

Jean Gigon hésita.

— Eh bien ! dit Bernard, pourquoi, si vous avez eu un commencement, ne continuez-vous pas ? ce n'est pas le temps qui vous manque. J'ai quelques heures de liberté par jour, voulez-vous que je sois votre professeur ?

— Je ne ferais peut-être pas si mal, répondit Jean Gigon, comme s'il se fût parlé à lui-même

— Mais voilà bientôt deux heures, ajouta-t-il en regardant le soleil. Il est temps de retourner en ville, pour moi du moins. Si vous voulez partir avec moi, nous causerons en route de cette affaire.

Jean Gigon et Bernard se levèrent et ils n'avaient

pas franchi deux cents pas côte à côte qu'ils étaient presque amis.

En passant devant un cabaret, Bernard offrit à son compagnon de se rafraîchir.

— Je regrette de ne pouvoir vous offrir du vin d'Espagne, mon brave brigadier, dit-il à Jean Gigon, mais le vin du pays n'est pas à dédaigner.

— Le vin est toujours bon, quand il est offert et accepté de bon cœur, répondit Jean Gigon. Entrons; mais je vous préviens que...

Et il frappa sur ses poches qui ne rendirent pas le moindre son métallique.

— Ah! brigadier, ce n'est pas gentil de votre part, ce que vous dites là, répondit Bernard, puisque je vous invite.

— C'est vrai, j'ai dit une bêtise. C'est toujours ainsi lorsque je n'ai rien pris depuis le matin. Enfin, entrons.

On entra dans le cabaret.

On but une bouteille d'abord ; Jean Gigon s'égayait, Bernard en fit venir une autre.

— Franchement, dit Jean Gigon, mon cher...

— Bernard, dit l'amphitryon.

— Franchement, mon cher Bernard, vous me faites l'effet d'un bon garçon. Oh! ce n'est pas parce que vous me régalez d'un verre de vin. Tout le régiment sait bien que je ne suis pas un carottier. Si vous le voulez, nous deviendrons deux bons camarades.

Bernard interrompit vivement son invité :

— J'aime à vous entendre parler de la sorte, mon cher Gigon. D'autant plus, continua-t-il avec mystère, que je ne serais pas fâché d'avoir pour ami un brave tel que vous paraissez l'être.

En effet, Jean Gigon qui allait atteindre sa vingtneuvième année, avait une magnifique allure et surtout une bonne tête de soldat, quoique à cette époque il ne portât pas encore la longue barbiche à nulle filtre pareille dont son menton fut orné en Afrique.

Aux Chasseurs des Alpes, comme dans tous les régiments de cavalerie française, à l'exception de la garde royale, on ne portait pas de barbe au menton, sous la Restauration.

Dans la garde même, si on l'avait tolérée, ce fut à condition qu'elle s'appellerait la royale, mais les

soldats ne la désignèrent jamais entre eux que sous Je nom d'impériale.

En Afrique on l'appela tout simplement la 6arbîche.

Jean Gigon était d'une taille moyenne, mais admirablement proportionnée.

Adroit comme un singe, fort et habile comme un cavalier bédouin du désert, doué d'un tempérament de fer, il conserva toujours une santé si florissante que jamais il n'entra pour cause de maladie à l'hôpital.

Un de nos amis communs , habile dessinateur , m'a fait en Afrique présent d'un portrait du pauvre Jean Gigon. J'ai fait graver ce portrait dont la ressemblance est frappante, et ne justifie pas l'assertion des chasseurs d'Afrique qui prétendaient que Jean Gigon devait ressemblera don Quichotte.

Peut-être était-il né dans le même pays que le héros immortalisé par Cervantes^ mais il n'eut pas comme lui Thonneur d'être revendiqué, pour un de leurs enfants, par six des principales villes d'Espagne.

— Est-ce que tout le monde n'est pas brave? répondit Jean Gigon, aux dernières paroles de son ami Bernard.

— Sans doute, répliqua celui-ci, tout le monde devrait être brave, mais il y a des circonstances...

— Je ne vous comprends pas.

— Par exemple, si un homme capable de m' assommer d'un coup de poing venait pour me frapper, croyez-vous, dit Bernard, que je n'agirais pas sagement en évitant sa rencontre ? Regardez-moi.

Bernard avait plutôt Tapparence d'un jeune garçon chétif et malingre que celle d'un homme, quoiqu'il fût âgé d'environ vingt-cinq ans.

— Eh bien ! et ça? dit Jean Gigon en frappant sur son sabre.

— Ça, ça, c'est bon pour vous autres militaires, mais moi !

— Voyons, mon cher lîernard, parlons cartes sur table. Quelqu'un vous a-t-il menacé? avez-vousdes ennemis?

— Non, pas précisément; mais si je ne craignais pas que vous me regardiez avec pitié, je vous fei?ais une confidence.

— Ne sommes-nous pas amis ? Parlez.

— Madame la bourgeoise, commença par dire Bernard, donnez-nous une autre bouteille,

— Je vous écoute, fit Jean Gigon après avoir bu son dixième verre de vin.

— Figurez-vous, mon cher Gigon, que j'ai l'habitude d'aller me faire raser...

Jean Gigon regarda en souriant le menton presque imberbe de Bernard.

— Raser ou couper les cheveux, reprit Bernard chez un perruquier dont la femme m'a pris en amitié...

— Oh ! oh ! interrompit Jean Gigon. Vous savez, mon jeune ami, qu'il ne faut jamais mettre sa cuiller dans la gamelle de son voisin?

— Oh ! reprit Bernard en rougissant légèrement, c est en tout bien tout honneur, au moins. La femme du perruquier m'a pris en affection parce que je lui prête de bons livres, et comme elle aime à s'instruire...

— Comme moi^ fit Jean Gigon.

— 11 est arrivé que je suis allé chez elle une fois ou deux sans avoir besoin de me faire raser...

— Ou couper les cheveux.

— Eh bien! figurez-vous, mon cher Jean Gigon, que le perruquier, un gros homme rougeaud et rageur, m'a dit hier que si je remettais les pieds dans sa boutique, il me briserait comme une allumette.

— Et franchement, dit Jean Gigon, il n'y a pas d'amourette sous jeu?

— Mais je n'oserais- jamais, et quoique l'on dise que cela vienne tout seul, je vous donne ma parole que jamais je n'y ai songé.

— Vous n'avez pas besoin d'y songer, puisque cela vient tout seul. Enfin, vous m'affirmez que la perruquière ne vous a jamais fait d'avances et que, de votre côté, vous ne lui avez jamais conté fleurette?

— Jamais, au grand jamais, mon brave brigadier ; le mari est un brutal qui en dit autant à tout le monde. A tout le monde faible comme moi, bien entendu. Et comme il est fort comme un taureau...

— Ah ! il est fort comme un taureau, et il menace les faibles? Mon jeune ami, avez-vous besoin de vous faire couper les cheveux aujourd'hui?

— Pas précisément, vous le voyez.

~ Oui, mais demain matin, c'est dimanche, il faudra vous faire ratisser le menton. J'ai mon idée.

— Vous voulez que je retourne chez le terrible perruquier ?

— Soyez sans crainte, jeune homme, je serai là. Mais il est temps de rentrer au quartier, et puisque vous avez offert...

— C'est trop juste, dit Bernard, qui paya de trèsbonne grâce les trois bouteilles de vin, bues presque entièrement par Jean Gigon.

Et les deux nouveaux amis atteignirent bientôt les premières maisons de la ville.

Avant de se diriger vers la caserne, Jean Gigon dit à Bernard :

— Nous n'avons rien à faire demain ; venez me prendre après la messe militaire de huit heures. C'est le jour du prêt et je serai très-heureux de vous rendre votre politesse. Allons, à demain, et ne faites pas de mauvais rêves.

Bernard fut exact au rendez- vous. S'il avait peur du perruquier, il n'était pas fâché de revoir la perruquière ; mais pour tout au monde il ne fût pas retourné seul dans la boutique du féroce barbier.

En sortant de l'église où le régiment allait chaque dimanche entendre la messe, Jean Gigon aperçut Bernard, et comme notre brigadier ne faisait pas partie du détachement de service en armes, il obtint facilement la permission d'aller rejoindre son ami.

— Heure militaire, c'est très-bien jeune homme, dit Jean Gigon en abordant Bernard. J'ai la permission de rester en ville jusqu'à dix heures du soir, et j'espère que nous allons nous amuser. Allons d'abord chez votre taureau de perruquier.

Bernard voulut faire quelques objections. Il avait réfléchi pendant la nuit ; il craignait que son ami le brigadier ne s'attirât une mauvaise affaire, et il fmit par dire à Jean Gigon qu'il ne tenait pas à braver la défense du perruquier qui, sans aucun doute, ferait retomber sa colère sur sa pauvre petite femme.

— Mon cher Bernard, répondit Jean Gigon, vous avez trop bon cœur; laissez-moi faire; encore une fois, je réponds de tout. Où demeure votre barbier?

— Là-bas, à droite; la boutique peinte en bleu

— U3 — de ciel. Ah! mon Dieu! il est justement sur le pas de sa porte.

— Avez-vous peur, jeune homme? dites-le ; je vous renie pour mon ami.

— Non^ non, mon brave Gigon, je vous suis. Passez devant.

En reconnaissant le jeune et intéressant maître d'études, le perruquier rageur et rougeaud avait serré les poings ; mais Jean Gigon ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et il entra dans la boutique après avoir prié très-poliment l'énorme Figaro de lui faire place.

Bernard suivait le brigadier à un quart de longueur de tête.

La perruquière était à son comptoir,

— Pourrait-on se faire friser? dit Jean Gigon en entrant. Mon ami et moi, nous sommes invités k un bal champêtre, et nous voulons être pommadés à la dernière mode.

Le perruquier avait suivi les deux amis, Bernard n'osait pas regarder du côté du comptoir.

— Voyons, continua Gigon en s*adressant atr

- Uk — frater, et en s'asseyant sur le vieux fauteuil destiné aux patients, m'avez-vous entendu?

Jean Gigon avait retiré son shako, et il exhibait aux yeux du perruquier une tête dont le sommet ressemblait à s'y méprendre à une brosse à cheval, en service depuis longtemps.

— Vous voulez rire, brigadier ! dit le jaloux barbier. Vos cheveux sont si courts, que je ne pourrais même pas les couper.

— Eh bien ! pommadez-les. Avez-vous peur que je ne vous paye pas? Vous me friserez les moustaches, si vous êtes assez maladroit pour ne pas savoir friser des cheveux parce qu'ils sont un peu courts.

— Maladroit, maladroit, murmurait le gros barbier. Enfin, je vais vous mettre de la pommade.

Bernard ne disait mot, mais peu à peu, il avait tourné autour du fauteuil occupé par Jean Gigon, et il se rapprochait du comptoir, lorsque le perruquier en passant pour prendre un pot de pommade que lui tendait sa femme, heurta violemment le maître d'études. Celui-ci tomba la face précisément sur la main que la perruquière allongeait vers son

mari. Le maladroit barbier, sans réfléchir qu'il avait causé cet accident par sa brutalité, eut le malheur de frapper de son énorme pied, et par derrière, le pauvre Bernard, en s'écriant :

— Ah ! coquin, vous embrassez la main de ma femme.

Mais au même instant, le brutal recevait la peine du talion, assaisonnée de cette apostrophe :

— Ah ! coquin, vous frappez mon ami après l'avoir jeté sur votre comptoir.

— Mon ami ! monsieur Bernard ! Brigadier ! criait la perruquière.

— Ah! tu l'appelles ton amil hurlait le perruquier.

— Grand lâche ! glapissait Bernard.

— Cela ne se passera pas ainsi, monsieur le coiffeur, dit Jean Gigon en se plaçant entre le comptoir et le perruquier. Vous avez frappé mon ami, un jeune homme doux comme un mouton, et vous êtes fort comme un bœuf.

— Je ne vous connais pas, vociféra le frater. Sortez de ma boutique. Quant à votre ami, je n'en ferai qu'r:^'^ lynchée. Quand il le voudra, je suis

son homme, à coups de pieds, à coups de poings.

— Du tout, du tout, riposta Jean Gigon avec un sang-froid superbe. Nous égaliserons la partie. Mon ami veut bien vous faire l'honneur de se battre avec vous, mais ce sera au pistolet, les yeux bandés, à trois pas.

La perruquière s'évanouit.

Le perruquier, plus rageur que jamais, eut encore le malheur de s'écrier :

— Le pistolet, l'épée^ le canon, tout ce que vous voudrez, pourvu que je tue ce muscadin-là,

Bernard était plus mort que vif.

— Partons, dit Jean Gigon.

— Mère Madeleine l cria Bernard auquel la vue de l'infortunée perruquière évanouie derrière son comptoir sembla rendre un peu de courage, mère Madeleine, votre maîtresse se trouve mal.

Une femme âgée parut au fond de la boutique.

Bernard voulut aider la vieille domestique à secourir l'épouse de son cruel ennemi, mais celui-ci n'avait pas l'inteniion de laisser sa proie lui échapper.

— Est-ce que vous n'avez pas entendu que] je

veux vous tuer, monsieur le maître d'études? Laissez là ma femme et marchons.

■ — Eh bien, Bernard? dit à son tour Jean Gigon, '.ccompagnant ses paroles d'un regard à donner du courage au plus poltron des hommes.

Tout le monde, à l'exception des deux femmes, sortit de la boutique.

On se dirigea vers le quartier de cavalerie, où Jean Gigon entra, afin disait-il, d'y prendre des pistolets.

Une minute après il en sortait, et se contentait de dire à Bernard et au perruquier :

— Nous trouverons tout ce qu'il faut sur le terrain.

La petite troupe reprit sa marche. Au bout d'une demi-heure elle était arrivée auprès d'un bois sur la bordure duquel s'élevaient à quelque distance plusieurs meules de blé.

Un brigadier de chasseurs, portant un sac sous le bras, paraissait avoir été placé en vedette auprès de ces meules.

— Par quel chemin avez-vous donc pris?s'écriat-il en apercevant les arrivants.

— Par la grande route, répondit Jean Gigon, afin de ne pas éveiller de soupçons. Et toi, on ne t'a pas vu sauter par-dessus le mur du quartier?

— Personne, dit le brigadier; j'avais peur d'être en retard; mais je connais un sentier qui m*a conduit ici en moins d'un quart d'heure. J'ai bien tout, ajouta-t-il en déposant son sac à terre. Oui : deux pistolets, de la poudre, des balles, tout y est.

Une métamorphose semblait s'être opérée chez le perruquier anthropophage. Était-ce la course passablement précipitée qu'il venait de faire? Était-ce la peur? En tout cas, il ne soufflait mot et il regardait avec une sorte de respectueuse frayeur les armes luisantes dont le brigadier faisait craquer les batteries.

Bernard était un peu pâle, mais il avait cependant meilleure mine que dans la boutique du perruquier.

La physionomie de l'homme qui tout à l'heure voulait massacrer le maître d'études changeait à vue d'œil.

Jean Gigon prit la parole :

— Si l'affaire qui nous amène ici pouvait s'arran-

ger, j'en serais bien aise; mais c'est impossible...

— Je n'ai pas de témoins, souffla le malheureux perruquier.

— Mais c'est impossible, continua Jean Gigon, l'honneur outragé s'y refuse. Monsieur, et il désignait le perruquier, a frappé lâchement un pauvre jeune homme qui n'a qu'un tort, celui d'être moins fort que lui. Ce jeune homme à la figure timide et au maintien de jeune fille m'a dit tout bas, chemin faisant, qu'il assassinerait monsieur le coiffeur si celui-ci ne lui rendait pas raison. D'un autre côté, monsieur le coiffeur a déclaré qu'il voulait tuer M. Bernard. Vous voyez bien, mon cher collègue, continua-t-il en s'adressant au brigadier porteur des pistolets, vous voyez bien que l'affaire est inarrangeable. Vous servirez de témoin à monsieur le coiffeur. Maintenant, en action. Nous allons d'abord, ainsi que cela a été convenu, vous bander les yeux, après avoir chargé les armes devant vous,

Jean Gigon et son collègue s'emparèrent chacun d'un des combattants, et procédèrent à leur funèbre toilette.

— Combien de doigts? dit le témoin du perru-

quier, après lui avoir couvert les yeux d'un mouchoir.

— Quinze, répondit celui-ci d'une voix mourante.

— Très-bien, vous n'y voyez pas.

— Combien de doigts ? dit Jean Gigon à Bernard.

— Quatre, dit Bernard avec une certaine assurance.

— - Très-bien, il n'y en a que deux. A présent, continua Jean Gigon, prenez vos armes.

Un énorme pistolet d'arçon fut remis dans la main droite des combattants.

— Comme c'est lourd ! dit le perruquiero

— Nous allons vous placer vis-à-vis l'un de l'autre à cinq pas, reprit d'une voix solennelle l'ordonnateur du combat. Dieu guidera vos coups et le coupable seul doit trembler. Je frapperai trois fois dans mes mains. Au troisième coup, vous ferez feu ensemble. Celui qui tirerait avant le mot trois, mon camarade et moi nous l'embrocherions comme un poulet. Collègue, à votre poste.

Le collègue, conduisant le perruquier, le plaça la face tournée vers le nord.

Jean Gigon guidant Bernard, lui tourna la figure vers le sud.

Entre les dos des deux combattants s'élevait la plus énorme des meules de blé, dont l'épaisseur n'était pas moindre de vingt mètres.

— Attention ! cria Jean Gigon. Au commandement «ni, vous abaisserez vos pistolets; au commandement deux, vous ajusterez , vous n'aurez pas de peine, vos pistolets se toucheront presque par la gueule; au commandement froîs, vous tirerez. Y sommes-nous? Un, deux, trois.

Les deux coups partirent à la fois.

Le perruquier tomba à la renverse !

Bernard n'avait pas bougé.

Jean Gigon et son collègue étaient muets de saisissement, mais cela ne dura que le moment d'un éclair.

Tous deux s'élancèrent vers l'homme tombé qui ne bougeait pas plus qu'un mort.

— Seriez-vous blessé? dit Jean Gigon.

— Oui, répondit avec effort le perruquier.

— A quel endroit? dirent à la fois les deux brigadiers.

— Là!

Et le misérable barbier porta la main à la partie postérieure de sa cuisse où les deux témoins découvrirent en effet une déchirure produite dans l'étoffe du pantalon par l'introduction d'un corps étranger.

— C'est inoui, dit Jean Gigon. Des armes chargées sans balles; deux imbéciles qui tirent l'un au sud, l'autre au nord, avec une meule de blé entre eux deux, et j'en aurais fait tuer un !

— Voyons, retournez-vous, homme féroce.

Le perruquier se retourna, et les deux témoins de ce duel extraordinaire partirent d'un formidable éclat de rire en voyant le projectile qui avait causé la blessure : c'était une dent de herse en bois, sur laquelle était venu s'asseoir un peu brusquement, il est vrai, le mari de la sensible perruquière.

La plaie n'était pas mortelle. Un peu d'eau fraîche et un mouchoir suffirent à la panser provisoirement. Mais le maladroit perruquier ne voulut pas rentrer en ville avant la nuit.

Combattants et témoins allèrent terminer la journée plus gaiement qu'elle n'avait commencé, dans une guinguette des environs. Le blessé se montra

généreux, à condition que tout le monde garderai le secret, qui fut en effet bien gardé»

Le lundi, en ouvrant sa boutique à six heures du matin , le jaloux perruquier fut salué par sa première pratique du bonjour suivant:

— Et votre blessure, est-elle fermée?

Pendant huit jours, ce fut la même répétition.

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