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CHAPITRE IX

Jean Gigon part pour l'Africine

A dater du jour où il avait si dignement rempli les fonctions de mestre de camp, pendant le duel du maître d'études et du perruquier, Jean Gigon se mit avec ardeur à l'étude, sous la direction de son ami Bernard. Par malheur, Bernard était abonné, lui douzième, à un grand journal parisien, et Jean Gigon, qui ne perdait pas de vue tout ce "qui se passait du côté de l'Afrique, abandonnait ses livres et ses leçons aussitôt que la précieuse feuille faisait son apparition dans la modeste chambrette du maître

d'études, qui avait obtenu du principal du collège la permission d'y recevoir le brigadier de chasseurs pendant la durée des classes.

Jean Gigon, après la lecture du journal, ne s'appliquait qu'à connaître la géographie des États barbaresques. Il suivait avec la plus grande attention tous les mouvements de la flotte chargée du blocus des ports de la régence d'Alger, mais son impatience ne pouvait se contenter longtemps d'apprendre huit jours après le dernier petit clerc delà ville, les rares nouvelles venues de ces parages fabuleux.

Pour arriver à connaître un des premiers les événements qui s'accomplissaient dans la Méditerranée sur laquelle l'Europe entière avait les yeux fixés, il s'y prit, ma foi, très-adroitement. 11 alla trouver de grand matin un cafetier, on ne disait guère limonadier à cette époque, dont l'étabhssement attirait la meilleure clientèle de la ville. On y recevait au moins trois journaux !

Trois journaux, par abonnement direct, de Paris.

Une fois en présence du propriétaire de cet établissement hors Hgne, Jean Gigon lui fît la proposition suivante :

— Monsieur, je suis, comme vous pouvez le voir à mes galons, brigadier au régiment de chasseurs à cheval, en garnison dans votre bonne ville. Par des raisons de haute convenance, je ne puis fréquenter, selon mon désir, votre magnifique café...

— Mais vous savez bien, brigadier, répondit le cafetier, que c'est le café des officiers...

— C'est précisément une des raison qui me privent de cet honneur ; mais à part celle-là, il y en a d'autres qu'il est inutile de vous expliquer. Et cependant je viens vous proposer...

— Mais puisque je viens de vous dire que mon café...

— Est le café des officiers^ je le sais aussi bien que vous. Permettez-moi d'achever: vous avez un fils âgé d'environ douze ans, que vous élevez chez vous. Je viens vous proposer de m' admettre auprès de votre enfant, en qualité de professeur d'escrime, à la seule condition que chaque matin vous me permettrez de lire les journaux. Soyez sans crainte, je viendrai cinq minutes après l'arrivée de la malleposte et une heure avant que personne ne se présente dans votre café qui n'ouvre pas de très-bonne

heure. Cela vous va-t-il? Je m'appelle Jean Gigon, et si vous désirez prendre des renseignements...

~ Gomment, brigadier, vous êtes monsieur Jean Gigon?

— Lui-même.

— Ah ! vous nous avez bien fait rire avec le gros perruquier et le petit maître d'études. Voulez-vous accepter un petit verre de vieux cognac ?

— Un petit verre ?

— Un petit ou un grand, brigadier.

— Vous vous méprenez, monsieur, reprit avec dignité Jean Gigon. En répétant les mots un petit verre, j'avais l'intention d'ajouter: c'est bien de l'honneur. Mais petit ou grand, j'accepte.

Tout en dégustant le vieux cognac, Jean Gigon, avisait sur une table les trois journaux parisiens arrivés il n'y avait pas dix minutes, et qui, sous leurs bandes vierges de toute déchirure, exhalaient un parfum de fraîcheur à dérider un nouvelliste moins enthousiaste que lui.

— Vous pei-mettez? dit-il au cafetier.

— Très-volontiers, brigadier, lisez à votre aise pendant que je vais aller réveiller mon gamin. Si

votre figure lui plaît, votre proposition sera acceptée de grand cœur par moi.

— Il serait bien difficile si ma figure ne lui allait pas, murmura Jean Gigon en faisant glisser avec soin un journal, le plus grand, de dessous sa bande.

Dire, ajouta-t-il, que je vais lire les feuilles peutêtre avant le sous-préfet ! Avant le colonel, toujours, car le vaguem.estre est trop paresseux pour se lever aussi matin que moi.

Jean Gigon n'aimait pas le vaguemestre parce que celui-ci ne lui apportait jamais de lettres. Et c'est si bon de recevoir une lettre au régiment, surtout lorsquelle renferme, même avec des reproches, un mandat sur la poste !

liais personne ne pouvait écrire à Jean Gigon ; personne ne pouvait lui adresser de mandat sur la poste !

Aussi, avait-il tort de traiter le vaguemestre de paresseux.

Jean Gigon ouvrit le journal.

En tête de la première colonne, il lut avec une émotion profonde les lignes suivantes :

On écrit de Toulon, le .. décembre 1829 :

« Malgré la rigueur de la saison, notre flotte continue le blocus des côtes de la régence d'Alger, avec la plus grande sévérité. Le 15 de ce mois, deux tartanes algériennes chargées de forbans, qui avaient réussi à franchir la ligne de nos croiseurs, ont été attaquées à la hauteur de Palma (Baléares), par le brick de la marine royale le Cuirassier, qui d'une bordée a coulé la première et en a fait autant' de la seconde en l'abordant par le travers. Le commandant du brick avait donné à son navire toutes les allures d'un brick de commerce désemparé, en masquant sa batterie et en simulant un désordre complet dans sa mâture. Les forbans algériens croyant enlever une proie facile ont été cruellement détron'ipés par la manœuvre finale du Cuirassier,

a P. S. — Dans tous nos cercles maritimes, on commence à parler d'une sérieuse et prochaine expédition destinée à châtier les barbares, qui seraient attaqués par terre et par mer. On ajoute même qu'un corps assez nombreux de cavalerie fera partie de l'armée de débarquement. »

— Vivent les cuirassiers! s'écria Jean Gigon en terminant sa lecture.

— Les cuirassiers ! répéta le maître du café qui rentrait dans la salle, escorté de son fils. Est-ce qu'il va venir ici un régiment de cuirassiers?

— Oui, les cuirassiers tout de même , reprit avec feu le brigadier de chasseurs, quoique ce soit le Cuirassier tout seul qui ait fait ce beau coup-là. Tenez, lisez, bourgeois, et laissez-moi porter cette bonne nouvelle au quartier. Ahl j'oubliais mon élève. Eh bien! mon petit ami, ma figure vous convient-elle?

Le jeune garçon avait appris, comme tout le monde, l'histoire du duel à la meule de blé et il n'était pas fâché de faire connaissance avec l'ordonnateur de ce curieux combat. Sa réponse fut trèsclaire quoiqu'elle ne s'adressât pas directement à l'interrogateur.

— Oh! oui, papa! je serais très-content d'apprendre toutes les armes, le sabre, l'épée et le pistolet avec M. Jean Gigon.

— Très-bien, mon fils, vous voyez comme votre père.

— C'est bon signe, dit Jean Gigon; nous prendrons la première leçon, ce soir à cinq heures, après la soupe. Je me sauve avec ma nouvelle.

Et Jean Gigon disparut en répétant :

— Ah! il y aura de la cavalerie, comme en Egypte, Allons-nous rire avecles mauricauds! J'ai mon idée.

Les idées de Jean Gigon étaient toujours suivies d'une prompte exécution.

Au lieu de rentrer directement au quartier, l'adroit brigadier se dirigea vers le logement du major, du gros-major, ainsi que les troupiers désignent encore aujourd'hui l'officier supérieur chargé spécialement de tout ce qui regarde les engagements et les rengagements.

— Le major est-il levé? demanda Jean Gigon au chasseur de planton.

— Parbleu, répondit le cavalier, vous savez bien brigadier, que l'ouvrage presse à cause de la classe oui va partir.

— Demandez-lui s'il peut recevoir le brigadier Jean Gigon.

— J'y vais, brigadier.

Une minute se passa.

— Montez, brigadier, cria le chasseur.

Jean Gigon monta et comme il allait toujours droit au but, il n'attendit pas l'invitation de son supérieur pour parler.

— Mon commandant, dit-il en entrant dans le bureau de l'officier supérieur, on m'a rendu mes galons de brigadier à la condition que je me rengagerais. C'est aujourd'hui qu'on signe les rengagements et je viens vous prier de m' accorder une faveur : si le gouvernement envoie de la cavalerie en Afrique, je demande à partir.

— Qu'est-ce que vous me chantez là, brigadier? répondit le major qui n'avait probablement pas encore lu son journal. De la cavalerie en Afrique?

— Mon commandant, si vous ne voulez pas que cela se fasse, je n'ai pas le droit de vous contredire. Mais, si par hasard, après que j'aurai signé un nou vel engagement de huit ans, on demandait des hommes de bonne volonté pour aller se battre en Afrique, je désire être porté sur la liste, ou...

— Eh bien! brigadier, que veut dire cet : ou?

— Ou, alors, j'aimerais autant ne pas rester as régiment.

Le gros-major connaissait trop bien son subordonné pour ne pas se douter que le brigadier eût appris quelque chose de nouveau, et il se fit expliquer les raisons qui avaient déterminé Jean Gigon a venir lui adresser de si bon matin une pareille demande, alors que rien ne semblait la motiver.

Jean Gigon raconta ce qu'il avait lu ; le gros-major se mit à rire, promit de parler au colonel et il congédia Je brigadier en lui disant :

— Soyez tranquille, Jean Gigon, nous n'avons pas assez de chance ni l'un ni l'autre pour aller faire une si belle campagne. En tout cas je prends note de votre requête.

Le gros-major se trompait, dans un sens, du m'oins; car, non-seulement Jean Gigon, qui n'eut pas le temps de donner beaucoup de leçons d'escrime au fils du cafetier, mais encore quatre escadrons de chasseurs à cheval faisaient , l'année suivante, c'est-à-dire en 1830, partie du petit corps" de cavalerie attaché à la grande et glorieuse expédition d'Alger.

Jean Gigon, lui, n'était pas au nombre des élus, mais il fallait compléter sur le pied de guerre les

quatre escadrons. Jean Gigon n'hésita pas ; il rendit ses galons de brigadier afin de partir comme simple chasseur.

Après la prise d'Alger, on s'occupa de former une cavalerie spéciale pour le service de la nouvelle conquête de la France.

Cette cavalerie prit d'abord le nom de Chasseurs alfjériens.

Jean Gigon fut un des premiers chasseurs algériens.

Plus tard, les chasseurs algériens furent nommés Chasseurs d'Afrique.

Jean Gigon fut un des premiers brigadiers du premier régiment des Chasseurs à cheval d'Afrique, car le brave soldat s'était fait remarquer par sa bravoure depuis le jour du débarquement, et il avait pour la troisième fois reconquis ses galons de laine.

C'est au premier régiment de chasseurs d'Afrique que j'ai connu Jean Gigon ; c'est de lui que je tiens les détails de tout ce qui précède.

Les faits et gestes de mon héros, que je vais raconter maintenant, ou i'en ai été le témoin oculaire,

ou ils se sont passés pendant que je servais dans le même régiment que le pauvre Jean Gigon.

On ne pouvait guère espérer voir Jean Gigon rester longtemps dans le même escadron.

Tant que l'on se battait, il se battait si bien que, vingt fois, il a été proposé pour le grade de maréchal des logis.

Mais aussi, lorsque la saison d'hiver bloquait l'armée dans ses cantonnements, Jean Gigon, qui avait été fatalement entraîné par le malheur, c'était son expression, à trouver dans l'abus de l'absinthe une déplorable consolation, Jean Gigon manquait à tous ses devoirs, et il se faisait casser de son grade.

— Tcmbien de fois as-tu été cassé? lui demandai-je un jour.

C'était en 1840, et Jean Gigon avait alors vingt ans de service.

— Sept fois, au moins, me répondit-il. Mais tu le vois, les morceaux sont bons.

— Oui, répHquai-je, ils sont encore bons; seulement, si tu continues, tu te feras envoyer aux compagnies de discipline. Laisse donc l'absinthe

de côté; si tu as toujours soif, bois du vin. Tu sais bien que le vin ne t'a jamais fait commettre de sottises, tandis que l'absinthe f abrutit. Je te le répète, tu finiras par aller aux disciplinés, et, qui sait, peut-être aux zéphirs.

— Moi, aux disciplinés! moi aux zéphirs! s'écriait Jean Gigon. Moi, Jean Gigon, directeur des boHllons au camp d'Erlon ! Allons donc !

Dans le chapitre suivant, je donnerai l'explication du titre, aussi bizarre qu'historique , que le premier de chasseurs à cheval d'Afrique avait, à l'unanimité, décerné à Jean Gigon.

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