‹ Les Trente-deux duels de Jean GigonChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE S · texte numérisé non relu

CHAPITRE S

Jean Gigon, directeur des botillons aa camp d'Erlon

L'emplacement occupé aujourd'hui par la ville de Bouffarick, au beau milieu de la plaine de la Mitidja, en Algérie, servit d'abord à l'établissement d'un camp retranché appelé le camp d'Erlon, du nom du lieutenant-général comte Drouet d'Erlon, son fondateur.

Pendant longtemps, trop longtemps peut-être, le camp d'Erlon ne fut qu'un poste militaire merveilleusement placé au centre de la plaine la plus fer-

tile du monde, et ce fut seulement vers 18/i2 que le père Bugeaud, j'appelle l'illustre maréchal comme tous les soldats le désignaient en. Afrique, vint demander des comptes sévères aux colons auxquels de magnifiques concessions avaient été accordées.

On disait bien déjà, cinq ou six années avant l'arrivée du maréchal Bugeaud : La ville de Bouffarick, mais quelle singulière ville !

Chaque printemps, les colons résidant à Bouffarick allaient, sous la protection des troupes, couper des foins superbes qui ne leur coûtaient pas une obole en frais de culture, et ils les vendaient ensuite à l'administration.

Pendant le reste de l'année, messieurs les colons s'établissaient presque tous cabaretiers, et les terres se cultivaient à la grâce de Dieu.

Au printemps suivant, on recommençait la coupe des foins, et ainsi de suite.

Mais tout changea de face après l'inspection du père Bugeaud.

Les interrogatoires n'étaient pas longs :

— Vous, monsieur, disait le maréchal à un colon, qui, bon an mal an, avait vendu pour vingt mille

francs de fourrage, dont la récolte avait coûté la vie à une douzaine de soldats tués par les maraudeurs ou par les fièvres, on vous a accordé une concession de deux cents hectares de terrain dont il n'aurait fallu que gratter la surface pour obtenir des récoltes prodigieuses. Qu'avez-vous récolté ?

— Du foin, monsieur le maréchal.

— Très-bien, du foin dont chaque botte a coûté la vie à un chasseur. Votre concession vous est retirée, car vous vous étiez engagé à cultiver vos terres et vous ne l'avez même pas essayé. A un autre.

L'autre avait récolté du trèfle qui croissait tout naturellement sur sa concession.

Naturellement aussi, l'autre se voyait retirer sa concession, et des travailleurs remplaçaient les paresseux. On faisait des plantations, on labourait, on semait du blé, on bâtissait de bonnes maisons qui formaient de belles rues largement arrosées par des cours d'eau vive, et Bouffarick pouvait enfin porter avec orgueil le nom d'une véritable ville.

Jean Gigon était présent à la fondation du camp d'Erlon, en 183/j.

Avant qu'aucun colon n'eût mis le pied sur le sol fertile de cette contrée, tous les chasseurs d'Afrique qui savaient manier une faux , allaient chaque matin, sous la protection de pelotons armés et de l'infanterie, couper ces beaux foins dont je viens de parler, et qui étaient disposés en meules énormes pour l'approvisionnement des magasins de l'armée d'occupation.

Jean Gigon, qui avait été berger pendant une dizaine d'années, n'avait pas tardé à se faire remarquer par l'habileté avec laquelle il maniait la faux, et le capitaine de son escadron l'avait bientôt nommé directeur des faucheurs.

Mais l'hiver, on ne fauchait plus, et on utilisait la saison en faisant confectionner pour la cavalerie une espèce particulière de bottes de foins, contenant dans un volume très-restreint assez de fourrage pour nourrir un cheval pendant vingt-quatre heures, au moins.

Tout le monde a vu, en France, des cavaliers de service emporter de la paille et du foin dans des filets suspendus (^e chaque côté de la palette de la selle. Mais ces filets ne contiennent qu'une faible

ration, et en Afrique il fallait pouvoir emporter sur chaque cheval de quoi le nourrir, à part l'orge, au moins pendant huit jours.

On inventa les botillons.

Vcici la manière de procéder, en usage aux chasseurs d'Afrique, pour la confection de ces botillons.

Un chasseur prend un tas de foin qu'il secoue avec soin, de façon à en retirer tout corps étranger. Cela fait, il s'assied les jambes écartées sur le tas.

Un second chasseur muni d'un petit morceau de bois, prend sur le tas une petite poignée de foin, le plus long possible, et d'un tour de main il en fait un Ken au miUeu duquel il passe son morceau de bois, en ayant soin de ne pas opérer de solution de continuité entre le commencement de cordage et l'amas de foin qui sert de siège à son camarade.

Le second chasseur s'éloigne à reculons en tournant continuellement son morceau de bois, et le chasseur assis fait filer entre ses mains tout le fourrage qu'il a réuni. C'est le m.étier de cordier renversé.

Le cordier, c'est le chasseur assis; l'enfant qui tourne la roue, c'est le chasseur qui marche à re* culons.

Ces cordes en fourrage se font d'une longueur indéterminée.

Lorsque tout l'amas de foin est transformé en cordage, on replie cinq ou six fois sur elle-même une des extrémités de ce cordage, dont le restant est enroulé et serré fortement autour de la petite botte formée parles replis, et le botillon est fait.

On faisait donc au camp d'Erlon une longue provision de botillons pour les éventualités des campagnes à venir, et Jean Gigon déployait une si grande adresse dans leur confection qu'il fut chargé de la surveillance spéciale de cette partie du service.

Il n'avait pas son pareil dans tout le régiment pour faire nn botillon de parade, et le jour où il vint présenter à son capitaine un amour de botillon pesant dix livres, formé d'un cordonnet de foin mince comme le petit doigt et long de plus de cent cinquante pieds avant d'être roulé sur lui-même, le tout pas plus gros que le bras, Jean Gigon fut à Tunanimité nommé par les chasseurs : Directeur des botillons au camp d'Erlon. Il ne tarda pas à se montrer digne d'un si grand honneuf .

Les communications entre le camp d'Erlon çt

Douera, poste intermédiaire placé sur la route d'Alger à Boufïarick, n'étaient pas faciles pendant les dix premières années de l'occupation française.

Il arriva très-souvent que la faible garnison de ces postes, mais surtout celle du camp d'Erlon, furent bloquées par des milliers de cavaliers arabes; de telle sorte qu'avant la merveilleuse invention des télégraphes aériens manœuvres par des soldats, et qui disaient souvent tout le contraire de ce qu'ils auraient dû dire, les rapports de camp à camp devenaient impossibles.

Mais impossible, pour ce qui peut être entrepris en guerre, n'est pas français. Jean Gigon se chargea de le prouver.

Depuis huit jours, la plaine de laMitidja était couverte de cavaliers arabes. Ils venaient jusque sur le "bord des fossés échanger des coups de fusil avec la petite garnison du camp d'Erlon, réduite complètement à la défensive, et, cependant, le commandant supérieur devait envoyer au général qui se trouvait à Douera une dépêche de la plus haute importance.

En faisant une sortie générale, on ne pouvait rien espérer de bon ; il y avait plus de quatre mille

Arabes exécutant des fantasias effrénées dans la plaine, sur la route de Douera, et c'eût été courir volontairement au-devant d'un massacre complet.

Le commandant se désolait, non qu'il tremblât pour lui ou pour ses hommes, mais il se désolait de ne pas avoir sous la main quelque bon espion bédouin capable de se glisser la nuit, comme un serpent, dans les marécages qui entouraient la place, pour de là gagner les montagnes du Sahel, sur un des points desquelles est situé l'établissement de Douera.

Jean Gigon, devenu une des autorités du camp d'Erlon, eut vent de la chose.

Il alla trouver le commandant supérieur.

— Mon commandant, lui dit le brave brigadier, vous avez l'intention d'envoyer une dépêche à Douera. Si vous voulez me laisser choisir quatre hommes de mon escadron, quatre pendards de ma connaissance, je pars ce soir, et deux heures après, le général aura votre dépêche, en mains propres, à Douera.

Le commandant connaissait Jean Gigon. Il ne fît aucune objection. Seulement, il fît écrire la dépêche

en cinq expéditions, et remit ■ 3 tout a l'intrépide brigadier, en se contentant de 'ai dire :

— Allez, et que Dieu vous coaduise !

Jean Gigon alla, et deux her. as après, le général commandant à Douera recevait les cinq exemplaires de la dépèche. Le hr.di brigadier et ses quatre chasseurs avaient franchi en moins d'une heure plus de seize kilomètres.

Au moment où Jean Gigon ce présenta devant le général, celui-ci crut tout naturellement que le brigadier venait d'Alger, la route de Douera au camp d'Erlon se trouvant interceptée.

— Vous venez d'Alger? dit- il à Jean Gigon, en recevant les cinq dépêches.

— Non, mon général, je vi ns du camp d'Erlon.

— Du camp d'Erlon? Êtes-vaus fou !

— Non, mon général, je ne suis pas fou. Je viens du cnmp d'Erlon avec mes quatre hommes et mes cinq dépêches.

— Gomment vous appelez vous, brigadier?

— Jean Gigon, directeur ljs botillons au camp d'Erlon.

— Auguste ! cria le général en appelant son do-

mestique, apporte deux verres et une bonne bouteille de vin. Où sont vos quatre hommes, brigadier ! Ils m'attendent en bas pour repartir,

— Auguste, continua le général, tu vas dire aux quatre chasseurs qui sont en bas d'emmener leurs chevaux et celui du brigadier, aux écuries de l'escadron qui se trouve au camp. Tu conduiras ensuite les hommes à la cantine, où je leur ouvre un crédit illimité : des braves comme eux ne doivent pas se griser, en remontant, tu apporteras une autre bouteille.

— Brigadier, buvez un coup et racontez-moi votre voyage.

Jean Gigon, qui avait du savoir-vivre, remplit les deux verres.

— A votre santé, général, dit-il, en vidant le sien d'un bloc.

— Merci, brigadier, asseyez-vous.

— Figurez-vous, mon général, que le commandant du camp d'Erlon n'avait pas d'espion arabe pour vous envoyer sa dépêche ; alors j'ai demandé à m'en charger ; mais comme je pouvais avoir le cou coupé en chemin, on a fait cinq dépêches que

voilà. J'ai choisi, pour venir avec moi, q\i3.ire lapins de l'escadron ; nous avons sellé nos chevaux qui ne demandaient pas mieux que de prendre l'air, car depuis huit jours nous sommes bloqués.

Nous sommes sortis à la brune du camp retranché, et vous savez que dans le pays des Bédouins. la brune ne dure pas longtemps ; la nuit vient tout de suite ; je comptais là-dessus.

Les deux côtés de la route étaient tout blancs d'Arabes, mais petit à petit, tout devenait noir.

— Y sommes-nous? dis-je tout bas à mes hommes.

— Oui, Jean Gigon.

— Allons-y.

Et comme j'ai une belle voix, je me mets à com-mander de toutes mes forces :

— î Marchez quatre, au trot!

Mes quatre chasseurs que j'avais choisis, passezmoi le mot, général, parmi les plus gueul..., enfin parmi les mieux embouchés de l'escadron, répètent après moi et chacun son tour :

— Marchez quatre au trot !

Les Arabes qui grouillaient à droite et à gaucho de

la route, s'arrêtent droits corarae des piquets. Nous filions comme des éclairs. Je continue mes commandements :

— Formez les pelotons, au galop !

Les Arabes croient avoir affaire à un escadron, et ils n'osent pas tirer de peur de se tuer les uns les autres.

A la hauteur du puits, vous savez, mon général, le puits qui se trouve à moitié chemin de Bouffarick, au pont des Chevalets, un tas de Bédouins nous barrs le chemin. Nous passons dessus.

Nous voilà au blockhaus du pont des Chevalets. Une fois le pont franchi et les marécages laissés derrière nous, c'était fini.

— Attention, dis-je à mes hommes : sur la queue du quatrième escadron, face en arrière, ordre inverse en bataille !

Une vraie manœuvre de régiment, mon général; j'en suis encore tout égosillé.

Et Jean Gigon lorgnait la bouteille.

— Faites, mon brave, répondit à ce langage muet, mais significatif, le général qui avait très-bien compris.

Jean Gigon avala son second verre de Bordeaux, et il reprit sa narration :

— Mes capitaines répètent encore, mais c'était la continuation de la frime ; ils avaient le mot d'ordre.

En passant devant le blockhaus, nous crions tous les cinq à la fois :

— Chasseurs d'Afrique ! les Bédouins nous suivent. Les trente hommes qui gardaient le blockhaus

avaient entendu nos commandements, et ils garnissaient déjà les banquettes du retranchement faisant face à la route. Je commande:

— Commencez le feu !

Nous nous arrêtons tous les cinq pour laisser respirer nos chevaux. Les bonnes bêtes nous ont devinés, et elles sont retournées du côté des Arhia, Nous tirons nos cinq coups de fusil, nos cinq coups ie pistolet, et pendant que la garnison du blockhaus exécute un feu d'enfer, nous faisons un demitour, nous grimpons dans la montagne et nous arrivons à Douera.

Maintenant, mon général, si vous voulez me donner un reçu de mes cinq dépêches, nous allons repartir.

— 18Ô — Tout en écoutant Jean Gigon, le général avait ouvert la dépêche expédiée par le commandant du camp d'Erlon.

— Vous repartirez avec moi, brigadier, dit-il à l'intrépide soldat. En attendant, allez vous reposer, et comptez sur moi. Vous êtes un brave.

— Vous êtes bien bon , mon général, riposta Jean Gigon, mais si je ne rapporte pas la réponse à Bouffarick, le commandant sera inquiet.

— Soyez tranquille, vous dis-je. Nous y serons demain de bonne heure.

— Alors, bonsoir, mon général,

— Bonsoir, brigadier. Vous et vos quatre chasseurs, vous marcherez avec moi demain à la tête de la colonne que je conduis au camp d'Erlon.

Jean Gigon sortit.

— Vous oubliez quelque chose, mon brave ! cria le général emportez donc cette bouteille.

Jean Gigon rentra, prit la bouteille restée pleine sur la table et disparut en marmottant ces paroles:

— Il est de fait qu'elle se serait joliment ennuyée toute seule pendant la nuit.

Et il alla retrouver ses quatre valeureux compagnons.

Le lendemain, a dix heures du matin, une colonne forte de quinze cents hommes faisait son entrée au camp d'Erlon, sans avoir eu besoin de tirer un coup de fusil pendant le trajet entre les deux camps.

Les quatre mille cavaliers arabes de la veille exécutaient toujours leur fantasia dans la plaine, mais ils ne s'approchèrent pas assez près de la route pour qu*un engagement s'ensuivît.

Jean Gigon marchait avec ses quatre lapins, en tête de la colonne, immédiatement après le chef du corps d'armée.

— Vous verrez qu'ils ne viendront pas à portée de fusil, dit le général à ses officiers d'ordonnance.

— Parbleu ! répondit Jean Gigon, ils nous ont reconnus !

Jean Gigon nous dira lui-même, dans le chapitre suivant, pourquoi les bonnes intentions du général à son égard ne purent aboutir à bien.

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