CHAPITRE XI
Réflexions de Jean Gigon. -> Ses aventures avec un bonnet àe bal
Quelque temps après avoir accompli son merveilleux exploit du camp d'Erlon, Jean Gigon, dont la vie devait être continuellement parsemée des événements les plus extraordinaires, Jean Gigon devenait, par la force des choses et conjointement avec un bonnet de bal, le héros d'une aventure que je me serais bien gardé de passer sous silence.
Jean Gigon était de planton chez le colonel de son régiment.
L'habitation du colonel, un des plus rudes colonels
de l'armée d'Afrique, était située en dehors du camp de Mustapha, sur une des belles coUines du Sahel algérien qui s'élèvent parallèlement à la côte, à droite de la route conduisant d'Alger à la maison Carrée.
Devant la maison, entièrement occupée par le colonel et sa famille, on remarquait un magnifique palmier ; à droite de la porte d'entrée se trouvait un banc de pierre sur lequel venaient d'habitude s'asseoir les brigadiers mis, d'après les règlements militaires, pour vingt-quatre heures à la disposition immédiate du colonel, eux et leurs chevaux.
Trois heures de l'après-midi venaient de sonner au camp de Mustapha. Jean Gigon, tout botté et la giberne sur le ventre, le sabre au côté, sommeillait doucement sur le banc de pierre, pendant que son cheval mangeait la ration d'orge de l'après-midi dans une petite écurie disposée pour recevoir les montures des cavaUers de service chez le colonel.
Le colonel était sorti en phaëton pour faire une promenade, le calme le plus complet régnait autour de l'habitation.
— Si je fumais une pipe, pour me réveiller ? se dit tout à coup Jean Gigon. Le colonel est parti, par
conséquent pas d'ordres à porter, j'aurai donc tout le temps voulu, et surtout pas de dérangement.
Aussitôt dit, aussitôt fait. La pipe de terre, une pipe toute noircie, de la tête à l'extrémité de son court tuyau, par l'usage incessant qu'en faisait son propriétaire, est tirée de la profondeur de la poche droite du pantalon, où elle reposait mollement sur un vieux mouchoir à carreaux. Après la pipe, Gigon sort de la vaste cavité une blague à tabac, jaunie et ridée, comme la figure du vieux brigadier. La pipe est bourrée, le tabac s'allume, et Jean Gigon se plonge dans ses réflexions.
— Allons, se disait le brave soldat, me voilà encore une fois brigadier, je n'en sortirai pas ! Si, plutôt, j'en sors trop souvent de ce pauvre grade que je ne peux franchir. Décidément, je n'ai pas de chance... Pas de chance! Ai-je raison de parler ainsi? Ah ! j'ai manqué mon affaire après mon petit voyage du camp d'Erlon à Douera,
J'étais en belle passe pour arriver, mais le diable a voulu que mon escadron rentrât à Mustapha, et un jour que j'étais commandé de planton à l'état-major général, avec un chasseur sous mes ordres, est-
ce que je ne me suis pas mis dans la tête de faire exécuter des grandes manœuvres a mon homme tout seul, sur la place du gouvernement, en plein midi, à Alger !
On a bien ri, mais on m'a cassé de brigadier et on m'a remis chasseur. Depuis, nous avons eu une belle affaire du côté de Blidah. Je me suis jeté au milieu des Arabes, et parce qu'ils n'ont pas voulu me tuer, et que de mon côté j'en ai démonté quelquesuns, on m'a refait brigadier pour la septième ou la huitième fois... je ne les compte plus.
Quand je songe que des jeunes gens entrés au service bien après moi sont déjà sous-lieutenants, lieutenants et même capitaines! Capitaine! si Marie pouvait un jour me voir avec deux belles épaulettes d'argent!
Pauvre Marie, où est-elle? Pense-t-elle à moi, seulement? J'ai toujours sa lettre et sa petite croix! sa petite croix qui me fait passer au travers des Bédouins sans attraper une égratignure.
Jean Gigon regarda tout autour de lui. De la place où il était assis, il pouvait voir au loin, sur la
route d'Alger; dans la maison, on n'entendait pas le moindre bruit.
Il se trouvait bien seul.
Le vieux brigadier entr'ouvrit sa capote, et glissant la main droite sur sa poitrine, il en retira une espèce de petit sac en drap rouge suspendu à son cou par un cordon de cuir. Après un second coup d'œil circulaire, Jean Gigontira de la main gauche la pipe qu'il tenait entre ses dents, et la posa sur le banc de pierre, puis saisissant de la main droite son képi qu'il porta devant ses yeux, absolument comme s'il avait cherché à lire le nom absent du fabricant de sa coiffure, il y plongea cette main, tenant toujours le petit sac de drap rouge, sur lequel il imprima plusieurs baisers convulsifs.
Dans ce petit sac étaient renfermés le sachet en soie contenant la lettre et la croix d'or de sa chère Marie.
Au même instant, Jean Gigon entendit au-dessus de sa tête un petit bruit.
— Psitt, psitt, suivi de ces mots prononcés à voix basse : Brigadier, brigadier !
C'était la soubrette de madame la colonelle qui se
permettait d'attirer de la sorte l'attention du planton.
Jean Gigon rentra vivement la main sous sa capotte, dont il remit non moins vivement les boutons; il se coiffa plus promptement encore, et il se mit à tousser de toutes ses forces pour faire croire, à tout hasard, qu'une opiniâtre quinte avait seule fait couler deux grosses larmes roulant dans son épaisse moustache.
Mais la soubrette avait bien autre chose à faire que de chercher k connaître ce que pouvait regarder dans son képi le brigadier de planton.
Jean Gigon leva le nez en l'air, et il aperçut la soubrette penchée à une fenêtre, précisément audessus du banc de pierre.
— Est-ce moi que vous appelez, mademoiselle ? dit-il de son air le plus aimable, car il avait déjà recouvré tout son sang-froid.
— Mais oui, brigadier, montez vite ; madame veut vous parler.
Jean Gigon secoua la cendre de sa pipe, la remit dans sa poche, rajusta son ceinturon, replaça sa
giberne sur le dos, et il se rendit à l'appel de la soubrette.
Celle-ci conduisit le brigadier dans un salon où se trouvait la femme du colonel.
Jean Gigon, en présence de sa supérieure, fit le salut militaire, et il attendit dans cette respectueuse position.
— Mon ami, dit madame de X..,, vous n'avez rien à faire en ce moment ?
— Absolument rien, ma colonelle, répondit Jean Gigon.
— Pouvez-vous disposer d'une demi- heure?
— A vos ordres, ma colonelle, deux heures, toute la journée s'il le faut.
— Oh ! il n'en faut pas tant. Vous avez un bon cheval?
— Je rappelle Fend-l'air, ma colonelle.
— Eh bien, mon ami, voici une lettre que je vous prie de portera son adresse, rue Bab-Azoum, à Alger. On vous remettra en échange quelque chose de très-léger et de très-peu embarrassant. Vous auriez la bonté de me l'apporter. Le colonel
ne rentrera pas avant trois quarts d'heure et je peux compter sur vous, brigadier?
— Ma colonelle, Jean Gigon, ancien directeur des...
— Ah ! c'est vous, monsieur Jean Gigon ! Je suis très-heureuse de vous voir de planton aujourd'hui, car je sais que vous ne manquez jamais à votre parole, et quoiqu'il ne s'agisse pas de service...
— Soyez tranquille, ma colonelle, dit Jean Gigon en prenant la lettre, le temps d'aller et de revenir au galop ; je ne serai pas dix minutes en route. Je descends brider Fend-l'air et je reviens.
— Merci, mille fois merci, brigadier; je compte sur vous, mais ne commettez pas d'imprudences.
Cinq minutes après cet entretien, Jean Gigon galopait dans la rue Bab-Azoum, k la recherche du numéro indiqué sur la lettre que lui avait remise la femme du colonel.
Il s'arrêta devant les arcades d'une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par les ateliers d'une modiste en grande réputation à Alger.
— Fst-ce ici M'^^ pamëla ? cria Jean Gigon sans
melîre pied à terre et en s'adressant à une jolie de-
moiselle de comptoir qui flânait à l'entrée du magasin.
— Oui, monsieur, répondit la demoiselle.
•— Eh bien, mademoiselle, voici une dépêche que je vous prie de remettre à votre bourgeoise. J'attends la réponse.
La réponse ne fut pas longue a venir.
La gentille messagère reparut bientôt, et elle remit au brigadier un objet enveloppé de papier gris, et qui devait être bien léger en effet, car Jean Gigon ne put s'empêcher de dire :
— Mais, mademoiselle, ma colonelle m'a parK d'un paquet : ce n'est pas un paquet que vous me donnez là.
— C'est bien ce qui vous trompe ; c'est un paquet très-précieux, au contraire, monsieur le brigadier.
Dans ce temps-là, les demoiselles de magasin, à Alger, connaissaient parfaitement les différents grades de l'armée. Honni soit qui mal y pense î
— Alors, reprit Jean Gigon, il faut prendre garde à la casse.
— Certainement ; il faut le porter en l'air, comme cela.
Et la rieuse étendit son bras droit de toute sa longueur et à hauteur de sa charmante tête.
— Bon voyage, brigadier.
Cela dit, l'espiègle rentra dans l'atelier en laissant au milieu de la rue Bab-Azoum Jean Gigon, son cheval et le paquet enveloppé de papier gris.
— Eh bien ! me voilà gentil, se dit le brigadier, en imitant le geste de la jeune modiste. Enfin, à la guerre comme a la guerre. Allons, en route, Fendl'Air.
Fend-l'Air partit au galop, mais il ne courut pas loin sans s'arrêter. Au moment oia il allait s'engager sous la porte Bab-Azoum, toujours encombrée de piétons, de chameaux et de voitures^ une voix railleuse fit entendre ces mots :
— Eh ! Jean Gigon, est-ce que tu portes des œufs dans ton papier ?
Jean Gigon regarda autour de lui et il reconnut dans la foule un de ses collègues.
— Tiens, c'est toi, Godard ! dit-il à son interlocuteur, comment se fait-il que tu te trouves maintenant a Alger ? Tu as donc manqué l'appel du passage?
— ivlaîs pas du tout, répondit Godard, j'ai la permission. Figure-toi que, ce matin, le vaguemestre m'a payé un petit mandat de quinze francs que mon brave homme de père m'avait envoyé... Mais tu n'aimes pas entendre parler de vaguemestre, mon pauvre Gigon. Je viens de te dire une bêtise, je vais réparer cela.
Godard frappa joyeusement sur la poche de son pantalon.
— Impossible, reprit Jean Gigon qui avait trop compris le geste de son camarade. J'ai promis de rapporter ce paquet à la colonelle, et tu comprends...
— Parfaitement. Mais ce sera l'affaire d'un instant; à deux pas d'ici, rue de Chartres, je connais un Maltais qui possède du petit vin d'Espagne que je veux te faire goûter. Une seule bouteille et tu fileras.
— Une seule bouteille, dit Jean Gigon, bien vrai?
— Tu verras. Allons, fais vite demi-tour et suismoi. Après tout, ce n'est pas positivement un service militaire que tu fais là !
— Militaire ou non, je ne veux pas manquer à ma parole.
— Mais tu n'y manqueras pas, obstiné. Tiens, nous voilà arrivés. Donne-moi ton paquet et mets pied à terre.
- Prends garde, c'est casuel.
— Ohé! yaoulé, cria Godard à un petit juif, viens prendre le cheval de mon ami et conduis-le dans la petite rue à côté, que les officiers ne le voient pas.
L'enfant obéit et les deux amis entrèrent chez le Maltais.
Jean Gigon avait repris son paquet.
Vingt minutes après être entré avec Godard dans le cabaret dont le propriétaire débitait de si bon vin d'Espagne, Jean Gigon, la figure passablement illuminée, remontait sur son vaillant coursier,- mais cette fois, il n'avait plus de paquet à la main.
— Tu n'oublies rien? lui dit Godard.
— Absolument rien, répondit Jean Gigon. Tu sais bien que j'ai eu soin de mettre le hlbelot de côté.
— Tu vois bien aussi qu'il n'y a pas de temps perdu. La colonelle t'avait donné une demi-heure : dix minutes pour faire la commission, vingt minutes pour boire nos six litres de muscat; tu seras encore
en avance. Maintenant une poignée de main et au galop.
Fend-l'Air partit comme un boulet de canon.
Jean Gigon était tout heureux de ne pas manquer à la parole qu'il avait donnée. Après avoir mis pied à terre dans la cour de la villa du colonel et conduit son cheval à l'écurie, il allait se diriger vers l'escalier conduisant aux appartements, lorsqu'il entendit le bruit d'une voiture.
— Si c'était le colonel? pensa Jean Gigon; et il sortit vivement de la cour pour aller prendre son poste habituel sur le banc de pierre.
Le vieux brigadier ne s'était pas trompé. A peine s'était-il assis, après avoir aperçu le phaëton bien connu de M. de X..., que la légère voiture s'arrêtait devant la porte de la villa.
Le colonel mit pied à terre,
— Il n'y a rien de nouveau, brigadier? dit-il en passant devant le planton qui lui faisait le salut militaire.
— Rien, mon colonel.
— Baptiste, ne descendez pas, reprit l'officier
supérieur en s'adressant à son cocher, nous allons retourner à Alger.
Le colonel monta dans ses appartements.
Jean Gigon reprit sa place sur le banc. Le brave
brigadier se sentait trop joyeux d'être revenu avant le terrible officier, pour s'inquiéter outre mesure de la commission qui lui avait été confiée. Il se serait bien gardé, au contraire, d'aller en rendre compte en ce moment.
— Car enfin, se disait-il, peut-être la colonelle ne veut-elle pas que son mari sache ce que j'ai rapporté d'Alger. Décidément, il Vaut mieux que j'attende. Si la colonelle est pressée, elle m'enverra sa soubrette et l'autre n'y verra que du feu.
Et Jean Gigon reprit sa place sur le banc de pierre, où il ne tarda pas à s'endormir avec le calme d'un chasseur d'Afrique qui aurait sauvé la vie à la femme de son colonel.
Voyons, pendant le sommeil de Jean Gigon, ce que faisait l'autre, ainsi que mons Gigon s'était permis de désigner in petto son colonel.
Le colonel était arrivé dans le salon du premier étage, où il avait trouvé M'"^ de X... en grande toi-
lette, mais contre son habitude sans aucun ornement, sans le moindre petit morceau de gaze ou de ruban mêlé à la coiffure.
Il y avait ce jour-là grand dîner et bal chez le gouverneur des possessions françaises en Afrique.
— Vous êtes prête, madame ? dit en entrant le rude colonel, qui, disait-on, conservait parfois dans son intérieur la sévérité dont il donnait tant de preuves au régiment.
— Oui, mon ami, toute prête ; vous le voyez.
— Eh bien! madame, la voiture est prête aussi, et si vous voulez prendre mon bras...
— Oui, mon ami, mais...
— Ah! il y a un mais?
— Oh ! cela ne peut nous retarder beaucoup.
— Mais encore, que vous manque-t-il.^ La colonelle s'arma de courage.
— Eh bien ! mon ami, ma modiste m'avait manqué de parole. Elle devait m'envoyer pour trois heures une petite parure, un rien, une coiffure insignifiante, un chiffon de tulle et quelques fleurs. Ne voyant rien venir, j'ai cru pouvoir prier votre brigadier de planton d'aller à Alger...
— Mais il est en bas, à son poste, mon brigadier de planton. C'est Jean Gigon.
La colonelle respira. La pauvre grande dame croyait que Jean Gigon n'avait pas encore eu le temps de lui rapporter sa coiffure de bal.
Le colonel ouvrit une des fenêtres du salon.
— Brigadier ! cria-t-il d'une voix plus sévère encore que de coutume.
Jean Gigon rêvait à Portugalette ; mais il connaissait trop bien son service pour s'endormir à fond. Tout à la fois il se réveilla, se redressa et répondit :
— Présent, colonel.
— Montez ici.
Jean Gigon donna un coup d'œil a son uniforme tout en marchant, et dix secondes après avoir été si désagréablement réveillé, il se trouvait en face du colonel et de Mme de X...
Le colonel commença le dialogue.
— Eh bien ! madame, voici votre messager; interrogez-le.
La colonelle, en voyant Jean Gigon raide et impassible au milieu du salon, commença à trembler. Cependant elle ne tarda pas à se rassurer un peu
en examinant la figure martiale et placide du vieus brigadier, lequel ne paraissait pas avoir à se reprocher le plus petit méfait.
— Monsieur Jean Gigon, dit-elle enfin avec assez d'embarras, vous n'avez peut-être pas trouvé la personne pour laquelle je vous avais remis un billet ?
— Faites excuse, ma colonelle.
— Et... elle ne vous a rien donné à rapporter ?
— Faites excuse, ma colonelle.
Mm« de X... respira plus librement.
— Et cet objet, l'avez-vous rapporté ?
— Certainement, ma colonelle.
Mme de X... respira tout à fait. Elle sourit même au vieux soldat en lui disant ?.
— Eh bien ! mon ami, dépêchez -vous d'aller chercher cet objet, que vous avez probablement oublié de monter avec vous.
— Moi, ma colonelle, oublier une commission donnée par ma supérieure, jamais!
Mme de X.., était radieuse et son regard semblait dire au colonel : Vous le voyez, le retard n'aura pas duré longtemps.
— Donne-le vite alors, clampin, dit le colonel. Lorsqu'il était en colère, le colonel de X,.. tutoyait tout le monde.
— Allez vite le chercher, je vous attends, dit M«»e de X...
— Je l'ai apporté avec moi, ma colonelle.
Et Jean Gigon ôte ses gants qu'il fourre dans la poche de gauche de son pantalon, afin d'avoir les mains plus libres. De la main droite il retire de sa fameuse poche à tabac : d'abord le vieux mouchoir à carreaux, ensuite la blague, puis la pipe, qu'il dépose sur le parquet. L'infortunée M^e de X...,' dont les joues commençaient à se couvrir de pâleur, suivait avec une anxiété croissante les gestes de Jean Gigon, toujours cahne, toujours impassible.
— Ah ! je le tiens, dit-il avec un sourire de satisfaction prononcée.
Et Jean Gigon tire des profondeurs de sa vaste poche une masse ioforme, un amas de papier gris, par les déchirures duquel apparaissent des débris de fleurs^ de dentelle, et des tronçons tordus de fil de fer.
Mme de X... s'appuie sur le dossier d'un canapé. Jean Gigon continue son travail en disant :
— Un petit coup de main et il n'y paraîtra pas. Dame! je ne voulais pas le salir.
— Après avoir, pendant un instant, cherché à débrouiller ce chaos de fleurs et de papier, il finit par trouver ce qui, dans le principe, devait être l'ouverture du bonnet de bal.
En véritable modiste, il place le tout sur sa main gauche ; de la main droite il étire les fils de fer ; il cherche à relever, à redresser les fleurs, à unir la gaze, et quand il croit avoir remis tout en bon ordre, il avance le poing jusqu'à la portée de la main de Mme de X..., clouée immobile à sa place.
— Ma colonelle, dit-il en même temps, voilà l'affaire!
Au moment oii M^e de X... s'évanouissait, et je vous le demande, chères lectrices, pouvait-elle agir autrement? à ce moment, dis-je, le colonel lui disait de sa grosse voix sardonique :
— Cela vous apprendra, madame, à vous servir de mes brigadiers en guise de femmes de chambre.
Puis il ajouta :
— Descendez à voire poste, brigadier.
Jean Gigon ne se le fit pas dire deux fois, et il descendit les escaliers quatre à quatre en murmurant :
— Je n'y comprends rien. Pour ne pas laisser le bibelot de la colonelle se salir sur la table du Maltais, je l'avais mis dans ma poche, d'après l'avis de Godard, qui est très-soigneux; et voilà que la colonelle se trouve mal. Je l'avais pourtant bien rafistolé, son bibelot, c'était gentil.
Dix minutes après cette aventure, le colonel et M""^ de X... montaient en voiture pour se rendre à Alger ; mais M™e de X... ne portait dans ses cheveux qu'une simple rose.
Au bal du gouverneur, M™^ de X... fut l'héroïne de la soirée en racontant l'histoire de son bonnet de bal et de sa camériste improvisée.