CHAPITRE XII
Le point d'honneur. — Une mauvaise idée de Corse
J'ai dit, dans un chapitre précédent, que jamais, en Afrique, je n'avais entendu un soldat d'infanterie insulter de propos délibéré un cavalier, pas plus que je n'avais entendu des cavaliers insulter leurs camarades de l'infanterie, du génie et de l'artillerie uniquement parce qu'ils appartenaient à une autre arme qu'à celle dont ils faisaient partie.
J'ajouterai qu'à ma connaissance, on n'a jamais eu à déplorer ces terribles rivalités engendrées si mal à propos par la mauvaise application du sentiment que l'on est convenu d'appeler esprit de corps.
En temps de guerre, la vie d'un compagnon d'armes est trop précieuse aux yeux de chacun pour donner suite à quelques paroles malsonnantes, et les duels sont très-rares en Afrique, où l'honneur, le véritable honneur militaire a engendré des pro diges.
A ce sujet et avant d'arriver au trente et unième duel de Jean Gigon, je ne puis résister au désir de raconter un fait dont le souvenir restera toujours gravé dans ma mémoire, et qui prouvera, je l'espère, la puissance de l'honneur, même sur les âmes perverties.
En 18^1, il existait à Cherchell dans un des bataillons d'infanterie légère d'Afrique dont les hommes sont généralement désignés sous le nom de zéphyrs, il existait;, dis-je, un soldat que j'appelerai Marcel.
Tant qu'il avait servi en France, ce Marcel s'était toujours fait remarquer par sa mauvaise conduite.
Insolent vis-à-vis de ses supérieurs, hargneux avec ses camarades, auxquels il cherchait dispute à tout propos, surtout aux faibles, il offrait la fidèle mais triste image de ce qu'on appelle en termes militaires une mauvaise pratique.
Marcel, cela ne pouvait manquer de lui arriver un jour ou l'autre, fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à cinq ans de travaux publics. Il subit sa peine dans les ateliers d'Alger, et, versl'année 18U, il fut incorporé dans le deuxième bataillon d'infanterie légère d'Afrique, où il devait, selon les règlements, servir pendant autant d'années qu'il en avait passées à purger l'arrêt du conseil de guerre.
Les militaires condamnés aux travaux publics, qu'il faut bien se garder de confondre avec les travaux forcés, étaient, à l'époque où Marcel s'y trouvait, employés à la construction du môle d'Alger. En se rendant chaque jour à son travail ou lorsqu'il en revenait, Marcel voyait souvent des détachements de zouaves partir pour la plaine ou rentrer d'expédition. Cette vue produisit tout d'abord sur le condamné une impression si profonde, qu'il se jura à lui-même d'entrer tôt ou tard dans ce corps d'élite, commandé alors par le colonel Cavaignac. La résolution était bonne, mais l'exécution ne laissait pas que de présenter des difficultés presque insurmontables. La liste des méfaits de Marcel était si longue, son incorrigibilité cent fois signalée était si notoire,
que les premiers camarades auxquels il fit la confidence de son hardi projet le traitèrent tout simplement de fou. Marcel ne se découragea pas de ce premier échec. Il demanda une audience au commandant de l'ateher.
— Mon commandant, lui dit-il, puis-je espérer, à force de bonne conduite, de zèle et de dévouement, d'entrer un jour aux zouaves?
— Vous, Marcel, aux zouaves! répondit le commandant stupéfait d'une pareille demande dans la bouche d'un homme qui avait à expier ses fautes innombrables par cinq années de travaux publics. Entrer aux zouaves! Mais vous ne songez donc pas que vous devez d'abord rester cinq ans à l'ateher; après ces cinq années, et en supposant que votre mauvaise tète ne vous fasse pas condamner au boulet, vour entrerez dans les bataillons d'infanterie légère d'Afrique; vous y referez les cinq années que vous devez à l'État, car vous savez bien que le temps passé à subir sa peine ne compte pas ; total, dix ans.
Ah! si vous étiez entré ici à la suite d'un coup de tête, si un seul instant d'égarement vous avait
fait condamner, vous pourriez espérer votre grâce de la clémence du souverain, après quelques années d'une conduite irréprochable, mais nous avons de si tristes notes sur votre compte.
— Cependant, reprit Marcel, si je vous jurais de donner ici à tout le monde l'exemple de la discipline, d'une soumission aveugle à tous les ordres, si sévères qu'ils soient?
Marcel parlait d'un ton si convaincu, que le chef de l'atelier aurait manqué à ses devoirs en ne cherchant pas à encourager le pauvre condamné, qu'il congédia en lui adressant ces paroles :
— Vous paraissez être de bonne foi. Faites ce que vous venez de me promettre, et... nous verrons.
A partir de ce jour, Marcel déploya une si grande énergie dans l'accomplissement de son travail, il se mit à obéir avec tant de douceur aux ordres de ses chefs, il fit, en un mot, preuve d'une si rare intelligence et d'une abnégation si complète, que ses camarades ne tardèrent pas à le baptiser par anticipation, du nom de zouave.
Le travail du môle n'était pas toujours facile à
exécuter. La Méditerranée est capricieuse, et il arrivait parfois que la vie des travailleurs se trouvait compromise par suite du gonflement subit de la mer. Dans plusieurs de ces circonstances, Marcel eut le bonheur de se signaler d'une façon toute particulière. Un jour de tempête, il se jeta tout habillé dans les flots pour porter une amarre à bord d'une embarcation sans rames et sans gouvernail qui contenait une dizaine de condamnés et que la vague menaçait d'entraîner vers la haute mer.
Une autre fois, il s'élança au secours d'un sergent surveillant qu'un condamné avait désarmé de son sabre, et sans cette courageuse intervention, un crime eût peut-être été commis.
Cette dernière action valut à Marcel une remise de deux années sur sa peine, et peu de temps après, sur un rapport spécial du com.mandant de place d'Alger, le brave Marengo, il fut complètement gracié pour avoir, au péril de ses jours, arrêté au milieu de la rue Bab- el-Oued deux chevaux emportés traînant une de ces légères voitures qui desservent les environs de la ville.
La plus rude partie de la besogne était faite. Mar-
cel n'était plus aux travaux publics, mais passait de droit zéphyr^ et, il faut bien l'avouer, les mauvaises connaissances abondent dans les bataillons d'infanterie légère d'Afrique.
Mais dans les zéphyrs, on porte un fusil, on fait campagne, on marche en ligne avec les autres régiments de l'armée, et les occasions de se distinguer^ nos annales d'Algérie l'ont prouvé, n'y manquent pas plus que partout ailleurs.
Marcel était désormais trop sûr de lui-même pour se laisser entraîner à manquer à ses devoirs parles incorrigibles du bataillon dans lequel il venait d'entrer. Seulement, il n'ignorait pas que les zouaves ne se recrutaient pas parmi les zéphyrs, et il se promit bien de redoubler de zèle et de courage pour en arriver à ses fins.
Après six mois d'une conduite irréprochable, il fit demander au colonel Cavaignac, commandant le seul régiment de zouaves qui fût en Algérie, la faveur d'une audience.
Le colonel consentit à recevoir le zéphyr.
Marcel raconta tout son passé, sans en rien cacher. Ses paroles émurent profondément le colonel
Cavaignac, lorsqu'il lui avoua que la première pensée de revenir au bien lui avait été inspirée par la vue de ses braves soldats, toujours acclamés par la foule à leur départ pour quelque glorieuse expédition, toujours fêtés à leur retour.
— Depuis le jour où j'ai aperçu l'uniforme de votre régiment, j'ai juré, dit Marcel, de faire oublier mes déplorables antécédents, et je me suis tenu parole. Prenez-moi avec vous, mon colonel, et je vous jure que vous n'aurez jamais eu un soldat plus dévoué et surtout plus reconnaissant. Depuis que je suis aux zéphyrs, je n'ai pas subi une minute de punition. J'ai assisté h plusieurs combats à la suite desquels mes chefs ont bien voulu me féliciter; mais, je le sens bien là, et Marcel posait la main sur son cœur, je ne me croirai complètement régénéré que le jour oii il me sera permis de verser mon sang à l'ombre du drapeau de votre régiment.
— C'est une bien grande faveur que vous me demandez là, répondit le colonel ; rnais j'aime à vous croire et je prendrai des renseignements sur votre compte. Je ne vous promets pas votre admission immédiate dans mon régiment, cela ne dépend
pas de ma seule volonté. Dans tous les cas, je prends bonne note de votre repentir et de vos serments. Retournez à votre bataillon; les zouaves, qui n'avaient pas encore de drapeau, vont en recevoir un pour la prochaine expédition de Milianah. A cette occasion, et si vraiment vous en êtes digne, je pourrai peut-être demander votre changement. Allez, et continuez à marcher droit dans la nouvelle voie que vous vous êtes tracée.
Huit jours après son entretien avec le colonel Cavaignac, Marcel était incorporé aux zouaves.
On va voir s'il tint parole à son nouveau colonel.
A la fin du mois d'avril de l'année 1841, les zouaves faisaient partie d'un corps d'armée commandé par le maréchal Bugeaud, qui ayait réuni environ quinze mille hommes sous ses ordres pour aller opérer dans la plaine du Chéliff et sur les montagnes de Mihanah.
Ainsi que l'avait annoncé le colonel Cavaignac, les zouaves venaient de recevoir leur drapeau, car jusqu'à ce moment ils n'étaient considérés que comme bataillons isolés. La réception du noble étendard se fit aux portes de Blidah, à l'instant où
toute l'armée allait s'ébranler pour entrer en campagne.
Le 3 mai suivant, un combat furieux, presque une petite bataille^, s'engageait entre les hordes d'Abdel-Kader et nos troupes, échelonnées depuis la plaine du Chéliff jusqu'aux plateaux des montagnes environnant Milianah, sur une longueur d'environ dix kilomètres.
Tous les régiraenis avaient reçu l'ordre de simuler un mouvement de retraite précipitée ; mais au signal d'une salve d'artillerie, la retraite s'était changée en une attaque irrésistible, et les réguliers de l'émir, qui croyaient nous avoir chassés de nos positions, s'enfuirent à toutes jambes, laissant sur le terrain bon nombre des leurs et une quantité considérable de babouches. Pour mieux courir ils s'étaient tous débarrassés de leurs chaussures.
Après le combat, l'armée bivouaqua, partie dans la plaine, partie sur les premiers contreforts de la montagne au sommet de laquelle s'élève Milianah. Le colonel Cavaignac, dont le régiment venait de glorieusement donner le baptême de feu à son drapeau, était à peine installé sous sa modeste tente,
où il commençait à recevoir les rapports de ses capitaines, qu'un vieux sergent s'avança vers lui.
— Mon colonel, dit le sous-officier, nous avons à la compagnie un zouave qui a reçu deux balles dans' la poitrine pendant qu'il se battait comme un lion. Le pauvre diable va bien certainement passer l'arme à yaiiche, mais il a encore eu la force de demander à vous voir, et ma foi, mon colonel, ce pauvre Marcel nous a demandé cela d'une voix si déchirante, que je me suis permis...
— Marcel! s'écria le colonel, mais c'est un homme sorti récemment des zéphyrs. Vite, sergent, conduisez-moi.
Et le brave colonel suivit le sous-officier jusqu'à l'endroit où gisait, presque sans connaissance, le
blessé.
Le vieux sergent se pencha à l'oreille du zouave frappé mortellement :
— Marcel, lui dit-il, voilà le colonel.
— Merci, mon colonel, dit le pauvre Marcel, cTont les yeux s'ouvrirent avec peine. Vous voyez que je vous ai tenu parole. Me voilà baptisé comme le drapeau,
— Du courage, mon garçcai, reprit M. Cavaignac, vous vous êtes bravement comporté, Dieu vous sauvera.
— Oh ! mon colonel, vous dites cela pour me consoler, mais je sens bien que je m'en vais. Voulez-vous me permettre de toucher votre main ?
Le colonel tendit sa main au blessé.
— Mon brave colonel, reprit Marcel dont la voix devenait plus faible à chaque instant, j'ai une dernière grâce à vous demander.
Le colonel, afm de pouvoir entendre les dernières paroles du blessé, s'agenouilla près de lui.
— Mon colonel, pendant ma vie, j'ai causé de si profonds chagrins à mes parents et surtout à ma pauvrîmère, que je suis sûr d'être pardonné par elle si vous voulez me permettre...
La 1 orce parut manquer au malheureux zouave.
— Dites, Marcel, je vous accorde tout d'avance.
— Eh bien ! mon colonel, laissez-moi embrasser le drapeau du régiment avant de mourir.
Le colonel se releva et, s'adressant au capitaine de la conipagnie de Marcel :
— IIU —
— Capitaine, lui dit-il, veuillez donner l'ordre de ma part au porte étendard de venir ici avec le drapeau.
Une minute ne s'était pas écoulée que tout le régiment assistait à un de ces spectacles dont le souvenir ne saurait jamais s'effacer du cœur de ceux qui en ont été les témoins.
Le colonel avait saisi le drapeau, qu'il tenait audessus de la tête du blessé.
Marcel, incapable jusqu'à cet instant suprême de faire un mouvement, venait de relever brusquement la partie supérieure de son corps et de se cramponner des deux mains aux franges du drapeau, dont il baisait la soie avec transport en murmurant :
— Soyez béni, mon colonel !
Tout à coup les mains du blessé se desseï rèrent, sa tête retomba en arrière et il expira.
Jusqu'au moment oià ses camarades lui rendirent les derniers honneurs dus au soldat tombé sur le champ de bataille, la figure de Marcel conserva l'empreinte de l'indicible joie qui l'animait en pressant sur ses lèvres le drapeau de son régiment.
Si Marcel avait compris le véritable point d'honneur, je n'en saurais dii'e autant d'un camarade de Jean Gigon, qui força un jour ce dernier à mettre le sabre à la main pour un motif étrange, dont l'idée n'avait pu naître, j'aime à le croire, que dans un cerveau malade.
Au nombre de ses collègues, Jean Gigon comptait un certain Corse, bon soldat en campagne, mais en garnison le plus taciturne et le plus sauvage des brigadiers de chasseurs d'Afrique passés, présents et futurs.
Seul dans le régiment, Jean Gigon avait réussi à apprivoiser la nature inquiète et timide en apparence du brigadier corse, qui jamais ne cherchait à partager les plaisirs de ses camarades.
Jusqu'au jour où il connut Jean Gigon, personne ne pouvait se rappeler l'avoir vu se promener avec un ami. Aussi tout le monde fut-il grandement surpris en voyant, un dimanche, Jean Gigon et le rétif enfant de la Corse sortir ensemble du quartier de Mustapha et se diriger vers Alger avec la permission de dix heures.
Le lendemain, au pansage du matin, on remarr
quait sur la joue gauche du brigadier corse une espèce de large balafre dont Jean Gigon seul pouvait raconter l'histoire, et c'est ce qu'il fit dans les termes suivants, en présence de tous les brigadiers de son escadron :
) — Vous savez, mes amis, que je suis sorti hier avec le Corse pour aller passer la soirée dans la bonne ville d'Alger.
J'avais, sur le produit de la dernière razzia, mis de côté une petite somme, dans l'intention d'offrir à mon nouvel ami un petit dîner en échange des bons procédés que depuis quelque temps il n'a cessé de montrer à mon endroit.
Sur la route et dans les rues d'Alger, on nous considérait tous les deux comme des bêtes curieuses, les hommes du régiment, bien entendu, car, de mémoire de chasseur, jamais le Corse n'avait fait à un camarade l'honneur d'accepter une invitation, pas plus, du reste, qu'il n'avait l'habitude d'en adresser aux autres.
Nous arrivons à Alger. Ce jour-là j'étais en veine de dépense, ce qui m' arrive très-rarement et pour cause ; je conduisis mon invite dans un petit éta-
blissement où nous avons parfaitement dîné, à deux francs cinquante centimes par tète.
— Quel luxe! s'écrièrent les auditeurs.
— Ah! dame, fit Jean Gigon, on ne dîne pas tous les jours avec un sauvage apprivoisé.
Après le dîner, nous sommes allés faire un tour au café de la Perle, où nous avons pris un modeste gloria, accompagné peut-être de trois ou quatre petits verres de supplément. Après le café, nous avons bu chacun deux canettes de bière en écoutant les fioritures de ces dames du café chantant, et voilà tout. Je vous le demande en conscience, y avait-il là de quoi griser, ou même incommoder deux brigadiers de chasseurs d'Afrique^ dont un montagnard des Pyrénées, et l'autre montagnard de la Corse, c'est-à-dire rompus à toutes les misères de la vie ?
— Et vous n'avez plus rien bu après la bière? dit le voisin de gauche de Jean Gigon.
— Un simple champoreau au vin *, avant de sor-
1 Boisson clnul3 fort en usage on Afrique et bien préférable à tous les spiritueux. 11 y a des champoreaux au vin et des champoreaux au cifé.
Depuis la première apparition des Trente-deux duels de Jean
tir de la ville, afin de nous donner les forces nécessaires pour arriver avant dix heures à Mustapha.
— Et la balafre ? dit à son tour le voisin de droite du narrateur.
— Oui, oui, la balafre ! la balafre !
— Attendez donc. Nous allons y arriver. Si bien qu'après être sortis d'Alger par la porte Bab-Azoum, nous arpentons le terrain vivement, comme de vrais chacals. Gomme il y avait beaucoup de permissionnaires sur la route, mon Corse ne disait pas grand'chose, mais voilà qu'après avoir dépassé le fort Bab-Azoum, il s'arrête tout à coup, me prend la main droite, qu'il serre dans les siennes, et il me dit, absolument du même ton qu'il aurait employé pour me demander une grâce.
— Jean Gigon, rends-moi un service.
Gigon^ des anciens d'Afrique sont venus m'affirmer que le nom de Champoreau était celui d'un vieux maréchal des logis de chasseurs qui avait inventé la hoisson en question.
Je crois plutôt que ce nom de Champoreau est tiré du mot champorao fort usité à la Nouvelle-Orléans oîi, depuis trèslongtemps, il sert à désigner une boisson composée de toutes sortes de liqueurs, depuis l'absinthe jusqu'au curaçao.
C'est un affreux mélange que tout le monde s'accorde à trouver très-réconfortant.
— Lequel? répondis-je.
— Quittons la route et marchons sur le bord de la 1er.
— Tu appelles ça un service ?
— Oui, Jean Gigon, c'est un service, puisque cela me fera grand plaisir.
— A ton aise! Marchons sur le sable.
J'aurais bien préféré, observa le vieux brigadier, rester sur la route au milieu des camarades qui chantaient à qui mieux mieux, mais je ne voulaispas contrarier mon invité.
Le temps était superbe; la lune brillait au ciel d'Afrique avec autant d'éclat que le soleil de France dans les départements du nord ; la mer bougeait à peine, et, ma foi, mon Corse paraissait si joyeux, que je ne regrettai pas le solide terrain de la grande route.
— Quelle belle nuit! s'écria mon compagnon, :)rsque nous fûmes bien seuls. Quelle admirable :larté ! Il me semble, mon cher Gigon, que je me promène librement sur les bords de mon île, après un séjour forcé de cinq à six mois dans les maquis 4e nos montagnes.
— Dans les maquis? Tu as fait un séjour forcé dans les maquis ?
Mon Corse ne parut nullement étonné de mon exclamation, et il continua sa tirade :
— Mais vois donc, Jean Gigon, comme tout cela est beau. Tiens, regarde, là, ce petit monticule de sable ; quelle ravissante place pour une embuscade !
Nous marchions toujours, mais je m'arrêtai à mon tour le premier pour regarder avec attention mon compagnon de route dont l'œil brillait d'un feu aussi vif que les étoiles du ciel.
— Ah çà, lui dis-je assez brusquement, qu'est-ce que tu me chantes là avec tes maquis et tes embuscades ? Est-ce que par hasard tu aurais pratiqué dans ton pays le joli métier de bandit ^
— On ne fait pas toujours ce que l'on voudrait faire, répondit avec le même sang-froid mon cher collègue dont le regard, je ne sais pourquoi, s'animait de plus en plus. Tiens, Jean Gigon, continuat-il, veux-tu que je te dise ce qui se passe en moi?
— Dis toujours.
— Eh bien, je trouve que l'endroit où nous sommes semble avoir été disposé tout exprès pour
que deux camarades, deux amis, puissent s'y régaler d'un coup de sabre. Tu es un brave, toi, Jean Gigon; tu es le seul que j'aime au régiment. Croise le fer avec moi, et je te donne ma parole que jamais je n'aurai été plus heureux que par cette admirable nuit.
Décidément, j'avais affaire à un vieux bandit, mais je ne m'en inquiétai guère, et je repris ma course tout en me rapprochant de la route, car nous n'étions plus éloignés de Mustapha. Au moment de quitter la plage, j'entends le froissement produit par une lame de sabre lorsqu'elle est tirée du fourreau. Je regarde derrière moi, et j'aperçois mon bandit qui exécutait un moulinet diabolique en s'écriant :
— Vois donc les beaux reflets, Jean Gigon. Hein! quelques gouttes de sang sur cette lame polie, comme cela ferait bien. Allons ! un vieux camarade comme toi, tu ne seras pas assez lâche pour ne pas l'aligner d'amitié avec moi, et paidti et patata î
Enfin, mes amis, mon coquin d'invité paraissait si déterminé à goûter de mon sang, il s'approchait de moi avec un sourire si étrange, tout
continuant le maniement du sabre, qu'a mon tour je fus forcé de dégainer , non pour attaquer, Dieu m'en est témoin , mais pour me défendre.
En voyant briller ma lame hors du fourreau, mon homme se mit à pousser des cris de joie sauvage.
— Ah! ah! s'écriait-il,je te reconnais, mon brave Jean Gigon,le brigadier sans peur. Oh! que je t'aimerai quand j'aurai vu ton sang!
— Et alors? dirent tous ensemble les amis de Jean Gigon.
— Alors, reprit Jean Gigon, je dus me mettre sérieusement en garde, mais je m'aperçus bien vite de la faiblesse de mon adversaire^ que je résolus de corriger de son amour pour le sang de son semblable.
Je parai les premières bottes, et sans crier gare je ripostai subitement par un riche coup de plat de sabre qui a produit sur la joue gauche de mon malheureux collègue la balafre en question, attendu que c'est l'extrémité de la lame qui a porté, et comme le biseau coupe aussi bien que le tranchant, si la chair n'a pas été enlevée, du moins l'ancien bandi conservera-t-il pendant quelque temps encore 1
souvenir de notre promenade au clair de la lune. Maintenant, mes amis, dit en terminant Jean Gigon, je crois le Corse assez puni pour que vous évitiez de lui parler de cette rencontre dont il n'osera jamais, soyez-en persuadés, contredire le récit (^ue j'ai plutôt adouci que chargé. Mais, per santa la Madona^ ainsi que nous le disions en Espagne, et comme ils le disent à peu près de la même manière en Corse,je n'aurais jamais cru qu'après avoir reçu un pareil soufflet, mon bandit viendrait me sauter au cou en m' appelant son frère.
— C'est ce qui prouve, dit le grand Godard, l'intime de Jean Gigon, qu'il y a frères et frères, comme il y a fagots et fagots.
Et là-dessus, conteur et auditeurs se retirèrent.
Heureusement pour sa tranquillité future, le brigadier corse avait droit à son congé quelques jours après sa rencontre avec Jean Gigon.
Personne ne le regretta dans le régiment, et lorsqu'il partit pour s'embarquer à bord du bateau à vapeur de France, un seul de ses collègues l'accompagna.
Et ce collègue, ce fut Jean Gigon.
Avant de quitter pour jamais celui qui désirait si ardemment voir la couleur de son sang, Jean Gigon, pour toute vengeance, se contenta de lui glisser ces mots dans l'oreille :
— Si tu as jamais le malheur de dire dans ton pays que cette balafre-là t'a été faite par le yatagan d'un Bédouin, je demande une permission pour aller te couper les oreilles. Maintenant, bon voyage.