‹ Les Trente-deux duels de Jean GigonChapitre 16 sur 19 · CHAPITRE XIIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIÎ

Le dernier duel de Jean Gigron

Dans le courant de l'année 1840, Jean Gigon toujours brigadier, malgré ses trois chevrons indi quant qu'il avait dépassé quinze années de service, Jean Gigon fit une grande perte en aidant un chasseur, sur le point de se noyer avec son cheval, à regagner le bord de la mer.

Tout le régiment, hommes et chevaux , était à la baignade, c'est le terme consacré.

Au signal de ralliement donné par le trompette de service, Jean Gigon aperçut le chasseur en ques-

tion que son cheval avait emporté loin du rivage. Au lieu de se fier à l'instinct de sa monture, l'imprudent chasseur, en entendant la sonnerie, avait violemment tiré sur les rênes du bridon pour faire exécuter un demi-tour à son cheval, mais celui-ci s'était cabré, tout en nageant, et le cavalier avait glissé sur sa croupe.

De la croupe il était tombé tout à fait dans l'eau, n'ayant pour soutien que la rêne du bridon qu'il n'avait pas lâchée. L'homme ne voulait pas se noyer et il tenait ferme son seul appui ; le cheval voulfiit rejoindre ses camarades, mais il en était empêché par le poids du corps de son maître suspendu à sa bouche.

C'est alors que Jean Gigon avait été le témoin de l'espèce de combat livré entre l'homme et l'animal.

Fend-l'Air, le cheval de Jean Gigon, nageait comme une dorade. En dix enjambées il avait porté son maître près du groupe en danger dépérir. Jean Gigon avait remis le chasseur sur sa monture, mais le chasseur, pendant la courte lutte qui avait eu lieu entre lui et son sauveur, avait saisi le cordon

auquel était suspendu le petit sac en drap rouge, renfermant les reliques de Marie. Le cordon s'était brisé, le sachet avait été emporté par la vague, et Jean Gigon ne s'était aperçu de cette perte cruelle qu'au moment où il reprenait ses vêtements.

Le malheureux brigadier ne fit pas entendre une seule plainte, il n'adressa pas le moindre reproche à l'homme qui lui avait involontairement causé une immense douleur, mais à dater de ce jour funeste il nous annonça son intention bien arrêtée de se faire tuer à la première atfaire avec les Arabes.

Il était écrit que Jean Gigon n'aurait pas la consolation de mourir pour sa patrie adoptive.

L'escadron de chasseurs d'Afrique auquel il appartenait occupait, en dehors de la porte Bab- Azoum, des logements improvisés dans les habitations mauresques situées à droite et à gauche de la route conduisant d'Alger au camp de Mustapha.

Au commencement de la saison des pluies, Jean Gigon était de sem.aine et, après le pansage du soir, il se rendit, avec plusieurs de ses camarades dans un cabaret tenu par une ex-cantinière de l'armée, à l'enseigne du Chacal empaillé.

Un caporal de la légion étrangère se trouvait debout près du comptoir, sur lequel il venait de déposer un verre à moitié rempli d'eau et de sirop de gomme.

Pour la première et pour la dernière fois de sa vie, Jean Gigon devint le provocateur d'une querelle.

— Tiens, dit-il en entrant dans la salle commune et en apercevant le caporal isolé, est-ce que l'on boit tout seul dans votre régiment ?

— Mon cher collègue, répondit le caporal, je ne demande pas mieux que de trinquer avec vous. Mais lorsque je suis entré ici pour me rafraîchir, car je viens de l'hôpital du Dey, je n'ai pas vu de camarades et j'ai demandé, comme vous le voyez, un verre de sirop. Ce n'est pas cela qui me grisera.

Il était impossible de parler avec plus de sagesse que le caporal venait de le faire, mais le sort de Jean Gigon devait s'accomplir.

— C'est égal, reprit-il, un soldat français ne doit pas boire tout seul. On invite le premier venu.

Et avant que le caporal eût pu soupçonner l'intention du brigadier, celui-ci avait saisi le verre

placé sur le comptoir et en avait jeté le contenu sur le plancher.

Cette folle action était à peine commise, que le caporal appliquait sur la joue de Jean Gigon un vigoureux soufflet.

Les camarades du brigadier se jetèrent entre les deux adversaires, et ils n'eurent pas de peine à faire comprendre à Jean Gigon, homme de cœur avant tout, combien sa conduite était répréhensible dans cette circonstance.

Jean Gigon reconnut ses torts.

Le caporal offrit bravement de donner une réparation par les armes, si on l'exigeait, mais les brigadiers présents à cette déplorable scène répondirent par un refus, puisqu'il avait été le premier insulté sans aucune raison.

On se donna la main de part et d'autre, et le caporal partit dans la direction de Mustapha.

Mais la fatalité voulut que le maréchal des logis chef de l'escadron eût connaissance de la dispute. Ce maréchal des logis chef était arrivé récemment de France par permutation, c'est-à-dire qu'il ne connaissait pas les mœurs de l'armée d'Afrique, oij,

comme je l'ai dit, les duels étaient très-rares, car en présence de l'ennemi on y regardait k deux fois avant de se battre avec un camarade qui le lendemain pouvait vous sauver la vie.

En apprenant qu'un brigadier de son escadron avait reçu un soufflet donné par un caporal de la légion étrangère , le maréchal des logis chef fit appeler Jean Gigon, et sans vouloir entendre les explications des témoins 'de la discussion, il adressa de violents reproches au vieux soldat qu'il osa même traiter de lâche s'il ne retrouvait pas le caporal, et s'il ne se battait pas avec lui.

Il fallait connaître bien peu Jean Gigon pour lui jeter une pareille insulte à la face, et le maréchal des logis chef, qui est mort depuis en Afrique, a souvent avoué qu'au nombre des fautes commises pendant sa vie, celle qu'il regrettait le plus, c'était d'avoir été si durement injuste envers Jean Gigon, le brave des braves.

Au mot de lâche, prononcé par son supérieur, Jean Gigon porta rapidement la main à la poignée de son sabre, mais ce mouvement terrible s'arrêta aussi vite qu'il avait été exécuté.

Sans dire un mot, Jean Gigon tourna le dos au maréchal des logis chef, et il s'élança à toutes jambes sur la route de Mustapha.

A la hauteur du fort Bab-Azoum, situé à environ un kilomètre de l'ancienne porte de ce nom, il rejoignit le caporal de la légion étrangère, qui regagnait d'un pas très -paisible son cantonnement. Jean Gigon, certain de ne pas se tromper, aborda son collègue de l'infanterie avec le plus parfait sang-froid.

— Pardon, camarade, lui dit-il, c'est bien vous qui m'avez donné un soufflet tout à l'heure?

— Vous m'y avez forcé.

— Oh! je ne vous en veux pas. Mais on vient de me traiter de lâche parce que je vous ai laissé partir sans nous aligner, et vous m'avez l'air trop brave pour me refuser l'occasion de prouver que je ne suis pas ce que l'on a dit de moi tout à l'heure.

— Je croyais que c'était une affaire terminée, mais je vous avais offert une réparation, je suis prêt à vous la donner.

Jean Gigon offrit son bras à son collègue, et tous deux se dirigèrent vers le quartier de la porte Bab- Azoum.

Le caporal n'avait pas d'arme; il accepta de se battre avec la terrible demi-latte des chasseurs d'Afrique.

Deux brigadiers de l'escadron lui servirent de témoins, et la plate-forme d'une batterie creusée dans le roc sur le bord de la mer fut choisie pour le lieu du combat.

Jean Gigon avait également pour témoins deux de ses collègues.

Tout le monde, à l'exception du vieux brigadier, manifestait une véritable répugnance pour ce duel.

En arrivant sur la plate-forme, le caporal adressa quelques mots aux quatre témoins pour leur exprimer ses regrets de croiser le fer avec un homme dont la réputation ne pouvait être ternie par uae malheureuse expression.

— Mais, ajouta-t-il, mon collègue m'a expliqué ses raisons, et je suis prêt.

Jean Gigon remercia le caporal, et tous de ix tombèrent en garde.

Dès les premières passes, il fut évident pour les témoins que le vaillant brigadier possédait sur son adversaire une incontestable supériorité.

Le caporal tenait son arme d'une main ferme, la pointe droit au corps de Jean Gigon, et il restait sur une prudente défensive.

— Effacez-vous, collègue, dit tout à coup Jean Gigon, ou je vous embroche.

Et tout en parlant, il écartait, avec une savante parade de contre-tierce le sabre du caporal, se contentant d'indiquer le coup dont il l'avait menacé.

Le caporal ne perdait rien de son sang-froid.

Deux des témoins de cette rencontre m'ont affirmé qu'il avait par moments le même regard que Jean Gigon.

Le combat était engagé depuis deux minutes. Le bras du caporal commençait à se fatiguer.

— Gare au coup de tête! lui crie Jean Gigon qui fait décrire a son arme un rapide moulinet.

Le caporal tient plus que jamais la pointe au corps.

Jean Gigon s'élance, mais sans frapper, et il tombe le corps traversé par le sabre de son adversaire.

Le caporal paraissait terrifié de sa victoire.

Deux des témoins le guident par un sentier pra-

tiqué dans le rocher et qui le conduit jusqu'au bord de la mer, d'où il peut facilement regagner la grande route, sans être obligé de traverser les groupes de chasseurs réunis devant les portes de leurs logements.

Les deux autres témoins s'empressent de faire apporter un brancard sur lequel on place Jean Gigon.

On demandait huit hommes de bonne volonté pour transporter à l'hôpital de Mustapha le pauvre brigadier, qui respirait encore ; tout l'escadron se présenta.

A six heures du soir, Jean Gigon rendait le dernier soupir en prononçant le nom de Marie.

Pour tout le régiment, le vieux brigadier s'était fait tuer volontairement.

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