CHAPITRE XIV
Les funérailles de Jean Oigon
A la nouvelle de la mort de Jean Gigon, les collègues du pauvre brigadier se réunirent, et il fut décidé à l'unanimité, avec l'assentiment des officiers supérieurs, qu'une députation de tous les régiments en garnison à Alger et aux environs du camp du Mustapha-Pacha serait invitée à assister aux obsèques du vieux soldat si malheureusement frappé.
Je suis arrivé au moment le plus pénible de mon récit, et j'ai peur de faillir à ma tâche.
Si, après vingt années écoulées depuis la mort de
mon brave camarade, je n'avais pas encore présente à mes yeux la scène à la fois grandiose et bizarre des funérailles de Jean Gigon; si, craignant d'avoir perdu le souvenir exact des moindres détails de cette lugubre cérémonie, je n'étais pas fortifié par le témoignage des rares survivants qui en furent les témoins, je n'eusse peut-être jamais osé concevoir la pensée de retracer ce que j'ai vu, ce que je vois encore à l'instant où j'écris ces lignes , pour lesquelles il me faudrait la plume de Shakespeare.
Nous sommes au mois de décembre. Il est huit heures du matin, et le soleil n'est pas encore parvenu à percer de ses rayons la couche épaisse de sombres nuages que le vent du nord-ouest accumule gros de tempêtes sur les crêtes du fort l'Empereur.
La mer mugit avec une fureur croissante ; ses lames courtes et blanchissantes d'écume déferlent sans interruption sur la plage du vallon qui, de Mustapha, s' étant jusqu'à la maison Carrée.
La pluie commence à tomber ; une pluie torrentielle, dont le fracas semble redoubler à mesure que
grandit le bruit sourd des vagues qui viennent se briser à l'extrémité du terrain où, mornes et silencieux, autour d'une fosse nouvellement creusée, près du champ des manœuvres, six cents hommes attendent pour dire un dernier adieu à leur compagnon d'armes.
Toutes les armes sont représentées dans ce groupe immense. Les hommes les plus rapprochés de la fosse sont couverts du manteau blanc des chasseurs d'Afrique; autour d'eux se pressent les délégués de l'artillerie et du génie aux longues capotes bleues, jetées sur les épaules; les zouaves et les chasseurs à pied, dont les visages bronzés disparaissent sous de vastes capuchons gris ; puis encore des soldats de la ligne, des spahis au manteau rouge, des soldats de la légion étrangère^ des soldats du train, toute une armée enfin.
A chaque nouvel arrivant on échange un mot à voix basse, on se serre la main, et le groupe entier reprend son immobilité.
Tout à coup, une décharge de coups de fusil écla.e dans la direction de Mustapha-Pacha; tous les regards se dirigent vers la porte principale du
camp et l'on voit apparaître le cortège funèbre.
Sur un brancard d'hôpital, porté par quatre chasseurs d'Afrique et précédé par le plus ancien brigadier du régiment, en grande tenue et le sabre à la main, repose, couverte d'un drap, la dépouille mortelle de Jean Gigon. La capote du vieux brigadier et son sabre tiré hors du fourreau avec lequel il forme une croix, voilà tous les ornements qui décorent 1g drap mortuaire.
Huit chasseurs, le fusil sous le bras droit, marchent de chaque côté du corps, quatre à doite, quatre à gauche ; ce sont eux qui, en sortant du vaste quartier, on fait entendre le premier des trois saints prescrits par les règlements militaires.
Derrière le brancard, s'avancent tous les collègues de Jean Gigon , les brigadiers décorés au premier rang.
La distance du camp au champ de repos est rapidement franchie.
Le cercle formé par les députations de la divisioï d'Alger, s'est ouvert à l'approche du cortège quî pénètre dans l'enceinte vivante.
Les porteurs du brancard s'arrêtent au bord de
la fosse, une seconde décharge est tirée en l'air par les chasseurs d'escorte, et quatre brigadiers enlèvent le corps de leur camarade qu'ils déposent, avec toutes les précautions possibles, sur son dernier lit de cailloux et de sable.
Le plus ancien brigadier du régiment, celui qui ouvrait la marche du convoi, s'est placé du côté de la fosse qui regarde la mer.
Use baisse et soulève le drap qui recouvre la tête de Jean Gigon, dont la mâle figure conserve encore une énergie que l'on pourrait croire vivante.
L'émotion est à son comble; tous les assistants osent à peine respirer.
— Mes amis, dit d'une voix ferme le doyen des collègues du mort, tous les brigadiers du premier régiment de chasseurs à cheval d'Afrique vous remercient du fond du cœur d'être venus en si grand nombre rendre les derniers devoirs à notre infortuné camarade. Il n'aurait pas dû mourir comme il est mort, mais Dieu est Dieu !
Je vais laisser découverte la tête de notre pauvre ami. Que ceux qui veulent voir pour la dernière fois la figure d'un brave, fassent comme moil
Et le vieux soldat, dont l'émotion mal contenue n'échappe à personne, se baisse, ramasse une poignée de terre, et allant se placer au pied de la fosse :
— Adieu ! Jean Gigon, adieu ! s'écrie-t-il en sanglottant.
Et il lance sa poignée de terre sur le corps de son ami. Puis, le sabre au port d'armes, il va reprendre sa place à la tête de la fosse, du côté de la France, en disant :
— Les invités d'abord.
Un mouvement spontané s'est opéré parmi l'assemblée. Chasseurs et spahis, artilleurs et zouaves, tous en un mot se sont courbés à la fois vers la terre où chacun a pris une parcelle du sable qui doit recouvrir la tombe, et, sans commandement, sans irouble, les six cents spectateurs rompant le cercle se sont alignés sur plusieurs rangs de profondeur.
Un vieux caporal de zouaves, décoré de la croix de la Légion d'honneur, s'avance le premier :
— Adieu, Jean Gigon !
Et il ouvre la main au-dessus de la fosse.
— Adieu, Jean Gigon ! dit à son tour un brigadier d'artillerie.
— Adieu, Jean Gigon ! répètent, en passant successivement au pied de la fosse, tous ceux qui ont voulu dire un dernier adieu au vieux chasseur.
Le défilé est terminé. Le corps du défunt est entièrement recouvert de terre et de sable ; la tète seule apparaît encore.
Le cercle s'est reformé.
A côté du brigadier qui vient de présider au défilé, surgit, comme sortant de dessous terre, un homme enveloppé d'un long manteau blanc, dont il a rejeté un des pans sur son épaule gauche.
On croirait presque à l'apparition d'un fantôme, si tous les yeux ne reconnaissaient dans le retardataire l'ami intime, le confident de Jean Gigon.
Lui aussi c'est un brigadier de chasseurs d'Afrique, le plus grand, le plus maigre, le plus pâle de tout le régiment.
Tout le monde était persuadé qu'il était malade de la fièvre à l'hôpitcl-, mais il venait d'en sortir, et, se glissant sans bruit des derniers rangs aux premiers, c'est lui dont la tête, plus effrayante à
voir que celle du mort, avait, en dominant tout à coup l'assemblée entière, produit une certaine sensation de malaise.
Par un brusque mouvement de l'épaule, l'ami de Jean Gigon fait tomber droits les plis de son manteau d'où il dégage un bras d'une longueur démesurée qui rend, en s'étendant vers la fosse, un bruit sec semblable à celui produit par le choc de deux baguettes de tambour frappées l'une contre l'autre.
Puis, d'une voix caverneuse, il fait entendre ces incroyables paroles:
— Messieurs et camarades!
Avant que la terre recouvre pour toujours la tombe autour de laquelle vous êtes pressés si nombreux, je dois remplir les dernières volontés du défunt, que le hasard avait placé hier auprès du lit de douleur de son plus ancien camarade au corps.
— Godard, m'a dit Jean Gigon, en me prenant la main, cette main qn^ ^e *3rià-s vers vous, Godard, promets-moi de remplir mon dernier vœu.
— Si les règlements et la religion ne s'y opposent
pas, tu peux compter sur moi, ai-je répondu. Contemoi ton affaire ; et il me Ta contée, et j'ai juré!
J'aurais pu, continua Godard, faire appel à une souscription générale pour exaucer les dernières volontés de Jean Gigon! Mes propres deniers m'ont suffi!
Godard, m'a-t-il dit avant de rendre le dernier soupir, tu sais combien j'aimais le jus de la treille ; eh bien ! promets-moi de faire reposer ma tête sur une bouteille pleine de vin. Je ne tiens pas au prix, ne te mets pas en dépense; mais fais cela pour moi, je mourrai plus tranquille.
J'ai juré, comme je vous l'ai dit, et là-dessus mon pauvre Gigon n'a plus ajouté qu'un mot: celui de Marie, et il a rendu son âme au bon Dieu. Je vais remplir ma promesse.
Et Godard, dont la harangue a été prononcée d'une voix dominant -par sa profondeur le bruit de la tempête, Godard étend le bras gauche, recouvert jusqu'à cet instant par son manteau, et il montre à la foule stupéfaite, mais toujours calme et sérieuse, une bouteille remplie de vin et soigneusement bouchée avec de la cire noire. Puis, courbant sa
grande taille, de la main droite il soulève la tête de Jean Gigon, sous laquelle il place en travers la bouteille qu'il vient d'exhiber.
En se redressant, Godard ramène l'extrémité du suaire sur la figure de son vieil ami, et il crie aux chasseurs armés :
— Maintenant, le dernier salut!
Les chasseurs défilent k leur tour devant la fosse, inclinent leur arme, font feu en passant, et l'assemblée se disperse dans toutes les directions, pendant que Godard, resté seul, sur sa pressante demande, finit de combler et d'arranger avec un soin tout fraternel la tombe de Jean Gigon, sur laquelle il veut, dit-il, planter une petite croix de bois, quoique le terrain uh repose le vieux brigadier de chasseurs d'Afrique ne doive pas tarder à changer de destination.