MARIE PROTÈGE LES ENFANTS BIEN SAGES
VIVE l'empereur !
En voyant la resplendissante statue de la reine des cieux, Marie et Jean se mirent spontanément à genoux, et ce mouvement si naturel ne laissa pas que de jater un peu de trouble parmi les assistants, dont les yeux éblouis ne parvenaient pas trop facilement à distinguer si la grange était transformée en chapelle ou en salle de mairie, un jour de grande solennité. Le restant de la grange était à l'avenant. Depuis l'aire jusqu'aux combles, ce n'étaient que guirlandes de fleurs et de verdure.
Je laisse à penser si la belle fermière était heureuse et si elle oublia bien vite ses fâcheux pressentiments lorsque son compère, le maréchal des logis Jean, la fit asseoir* à sa droite, tandis que le père
Gigon prenait place à gauche du président, qui n'en était pas moins digne pour n'avoir jamais rempli ces hautes fonctions.
Le magister était assis sur un escabeau, à droite et en avant du président. Devant lui se trouvait une petite table toute chargée de livres et d'objets inconnus recouverts par un beau drap de toile fine et blanche comme neige.
Les voisins et les serviteurs prirent place à leur choix sur des bancs de bois rangés symétriquement derrière un banc plus élevé, destiné à Jean et à Marie.
Ce n'était pas une sorte de distribution des prix, ainsi que l'avait mandé le père Gigon à son ancien supérieur, c'était dans toute l'acceptation du mot, une véritable solennité de ce genre.
Seulement, il n'y avait que deux élèves et un professeur.
Quant à la musique, le tambour était là, et il produisait une sensation d'autant plus Vive, qu'ayant perdu la jambe gauche à je ne sais plus quelle bataille, le vieux brave était obligé de jouer de son
instrument sur la jambe droite, ce qui ne l'empêchait pas d'en jouer à tour de bras.
Lorsque tout le monde eut pris place, le propriétaire de la ferme des Vieux-Chênes fit un signe, le tambour exécuta un sonore roulement, et tout le monde attendit dans un profond silence, après les derniers coups de baguettes.
Le maréchal des logis, président, sur l'invitation de son vieil ami, voulut adresser un petit discours à l'assemblée ; mais Jean Gigon m'a raconté plus tard qu'il n'avait absolument entendu que ces mots :
(( Mes chers enfants , votre père et votre mère La vertu trouve toujours sa récompense
» Vive l'Empereur ! »
Le maître d'école parla à son tour.
Le digne homme ne fit guère que répéter ce qu'i avait déjà dit au père Gigon, c'est-à-dire que les enfants en savaient plus long que lui, et il se dépêcha, tant était grande son émotion, de proclamer les lauréats.
Prix de lecture, d'écriture, de calcul, de géographie, d'histoire, Jean et Marie avaient tout mérité.
Si à cette époque on avait donné des prix de croissance, sans aucun doute ils les eussent remportés d'emblée.
Après la distribution des prix, qui consistaient en jolis volumes à images, choisis à la ville par le maître d'école, le père Gigon se leva à son tour, et s' approchant de la table, il prit d'abord sous le beau drap blanc un charmant fusil, un vrai fusil avec une vraie baïonnette et une vraie pierre de pur silex.
Ensuite il retira de dessous leur cachette une poire à poudre, un sac à plomb, tout cela pour Jean Gigon; une croix d'or et une belle robe de soie rose pour Marie, puis des foulards, des jouets de toute sorte, un trésor de fantaisies dont l'apparition était saluée par des battements de mains et les cris de joie de Jean et de Marie qui, malgré la solennité du jour, s'élancèrent de leur banc pour sauter au cou du fermier, et, de là, sur les genoux de la fermière dont le visage rayonnait de bonheur.
A partir de ce moment tout le monde se leva et il fut impossible de rétablir l'ordre.
Le père Gigon lui-même, étouffé par les caresses des enfants, laissa ceux-ci à la discrétion de leur mère qui se mit à faire le partage des cadeaux, pendant que toute l'assemblée allait s'ébattre dans la prairie, en attendant le dîner.
Au dîner, tout se passa aussi gaiement qu'au déjeuner. Après ce deuxième repas, le maréchal des logis Jean apprit à son filleul la manière de charger son fusil et lui recommanda bien de ne jamais s'en servir sans la permission du père Gigon qui, du reste, se promit d'y veiller.
Les jeunes gens de la ferme firent plusieurs belles parties de paume ; on dansa, on chanta jusqu'à l'heure du souper, et la journée si bien remplie par cette fête de famille se termina sans le moindre accident, sans la moindre égratignure.
Décidemment la fermière n'avait plus le moindre souvenir de ^'^s pressentiments, lorsque après avoir vu partir son compère Jean, elle put enfin goûter un repos bien gagné après tant de fatigue et d'émotions.
Elle se traita m.éme de folle, le lendemain, en apprenant que, malgré les trois repas auxquels il
avait fait largement honneur, le maréchal des logîs était arrivé gai comme pinson à son logis.
Le jour qui suivit la fête, chacun reprit sa vi% accoutumée, et rien ne semblait devoir troubler de sitôt le caime qui régnait d'ordinaire dans la ferme des Vieux-Chênes, où tout continua à prospérer d'une merveilleuse façon, jusqu'à la fin des vendanges de la même année, l'année 1811 de bachique mémoire.