‹ Les Trente-deux duels de Jean GigonChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE TU · texte numérisé non relu

CHAPITRE TU

Catastrophe

Deux mois après la fête de famille dont j'ai raconté les détails dans le but de prouver, par les récompenses qui lui avaient été accordées, le bon laturel et les excellentes dispositions du héros de cette histoire, un événement terrible jetait la désolation dans la ferme des Vieux-Chênes et semait la terreur par toute la contrée environnante.

Par une belle matinée d'octobre, Jean avait obtenu de son oère adoptif la permission d'aller

tirer un lapin sur un coteau situé à quatre portées de fusil de la ferme. Vingt fois déjà, pareille autorisation lui avait été accordée, car il était très-adroit et surtout très-prudent dans le maniement de son petit fusil.

Marie suivait toujours, d'un peu loin, à la vérité, son ami dans ses courtes excursions, qui se terminaient ordinairement par la mort d'un beau lapin de garenne, et, si Jean l'avait laissée faire, la brave petite fille n'eût peut-être pas été plus maladroite que lui.

Ce jour-là, le père Gigon était absent de la ferme; il s'était rendu de grand matin à la ville pour faire une visite à son ancien brigadier, le maréchal des logis Jean, qui venait d'être nommé sous-lieutenant et devait prochainement quitter sa résidence, pour aller prendre le commandement d'un détachement de gendarmerie, destiné à rejoindre la grande armée qui s'organisait pour entreprendre la mémorable et funeste campagne de 1812, en Russie.

Avant de quitter la ferme, l'ancien gendarme avait, comme d'habitude, embrassé les enfants, et il avait bien recommandé à Jean de ne jamais tirer

un Coup de fusil si, par hasard, le lapin poursuivi prenait la direction du ruisseau coulant à proximité des bâtiments d'exploitation. Marie avait en effet la bonne précaution de s'arrêter sur les bords de ce ruisseau et, de là, elle pouvait contempler sans danger les exploits de son frère de lait.

De l'autre côté du coteau, au pied du versant opposé a celui situé en vue de la ferme et du ruisseau, existait un chemin creux, bordé d'une double haie d'aubépine haute d'environ trois pieds; mais rarement le gibier se faisait poursuivre dans cette direction, tous les terriers se trouvant sur les deux versants du coteau.

Et puis, Jean Gigon, qui connaissait parfaitement les habitudes des lapins, savait très-bien les attendre à l'entrée de leurs demeures souterraines, lorsqu'ils venaient s'y réfugier après eur repas du matin.

Voilà donc notre chasseur parti. Marie prend son poste habituel sur un beau tapis de gazon formant une petite élévation au bord du ruisseau qu'elle vient de traverser avec son frère de lait, et celui-ci se dirige lestement vers l'ouverture d'un terrier fraichemeBt creusé.

Cinq minutes ne se sont pas écoulées qu'une famille entière de lapins, le père, la mère et une demi-douzaine de lapereaux arrivent au galop pour rentrer chez eux, mais en apercevant le chasseui à l'affût, ils rebroussent chemin et se dirigent en bondissant précisément vers le tertre occupé par Marie. Jean se met à leur poursuite, mais il se garde bien de tirer, quoique à belle portée, dans la crainte d'envoyer quelques plombs dans la direction de Marie.

Celle-ci s'est levée, et, par ses cris, elle effraye la bande qui s'éparpille le long du ruisseau et se tapit où elle peut.

— Monte sur le coteau, crie Jean à sa sœur et tu Iss empêcheras de rentrer dans les trous.

— Oui, oui, répond Marie en courant; maisregarde Dien là-bas, sous le saule mort ; je crois que le plus gros s'y est caché.

Jean continue sa course vers le ruisseau. Marie s'est élancée sur le coteau, dont elle atteint bien vite le sommet, mais à peine a-t-elle eu le temps de reprendre haleine, qu'elle voit une partie de la bande fugitive grimper le revers opposé à la ferme,

et s'approcher rapidement des terriers creusés sur ce côté.

^ La joyeuse enfant se jette au-devant des fuyards qui redescendent vers la haie du chemin creux ; Marie continue sa course, mais au moment où elle est sur le point d'atteindre une trouée faite dans la haie, un homme, un sauvage plutôt, apparaît à cette ouverture.

Il saisit la jeune fille, lui enveloppe rapidement la tête d'un mouchoir, et, avant que la pauvre Marie encore toute essoufflée ait eu le temps de pousser le moindre cri, le ravisseur saute sur un cheval tenu en main dans le chemin creux par un autre bandit auquel il vient de remettre sa proie, et les deux chevaux, lancés au galop, disparaissent bientôt dans les sinuosités du chemin qui conduit vers les montagnes.

Jean n'avait rien entendu.

Tout entier a sa chasse, il avait suivi les indications de Marie, et il n'était pas arrivé à quatre pas du saule mort, qu'il voyait bondir hors de son refuge passager le gros lapin, le père de la bande, qui s'était abrité dans le sni crevassé d'où surgis-

saient les racines du vieil arbre. Jean Lapin courait vite, mais le plomb du coup de fusil tiré par Jean Gigon courait encore plus vite que le gibier, dont la mort ne fut pas longue ; toute la charge lui avait brisé les reins.

Tout fier de son adresse, Jean saisit le trophée de sa chasse par les pattes de derrière, et, se retournant vers le coteau, il appelle de toute la force de ses poumons :

— Marie ! Marie !

Marie n'avait garde de répondre.

— Marie ! Marie 1 répète Jean Gigon : accours bien vite, j'ai tué le plus gros, celui que tu avais vu se cacher au pied du saule mort.

L'écho seul répond à la voix de l'enfant, qui commence à trembler.

Nouvel appel, nouveau silence.

Jean n'y tient plus. 11 laisse là fusil et lapin, l'un sur l'autre, et il s'élance vers le coteau, dont il a bien vite atteint le sommet le plus élevé.

— Marie, ma sœur, où es-tu ? s'écrie-t-il d'une voix que l'émotion étrangle dans son gosier. Ne te cache pas, Gigonnette, viens vite, viens vite.

Marie ne pouvait même plus entendre. De son rapide passage dans le chemin creux il ne restait au loin qu'un nuage de poussière, mais ce nuage, Jean vient de l'apercevoir.

Le courageux enfant, trop habitué à courir à cheval pour se tromper sur la cause qui soulève cette poussière révélatrice, m^esure d'un coup d'œil la distance qui l'en sépare ; en deux bonds, il franchit la double haie du chemin et, rapide comme le vent, il se précipite en droite ligne vers un point de la route tortueuse où il devra, si Dieu le sert, se rencontrer avec les fuyards.

Hélas ! dans sa course folle, Jean n'a pas vu à temps une large crevasse qui lui barre le passage. Il tombe, et roule tout meurtri de sa chute, au fond de cette espèce de ravin, peu profond à la vérité, mais dont les bords coupés à pic présentent un nouvel obstacle au pauvre blessé, qui cherche en vain à grimper sur le sol qui vient de manquer sous ses pieds.

Dix fois l'intrépide enfant est sur le point d'atteindre le bord du maudit ravin, dix fois il retombe, sans songer aux nouvelles meurtrissures qui le dé-^

cMrent à chacune de ses infructueuses tentatives.

A bout de forces et tout couvert de sang, le pauvre Jean appelle encore sa chère Marie et il s'évanouit au fond de l'abîme.

On se rappelle que le coteau sur lequel Jean avait rhabitude de chasser était situé à quatre portées de fusil environ de la ferme. Presque toujours, après avoir entendu un coup de feu, la mère de Marie, certaine de l'adresse de son fils adoptif, venait audevant de ses enfants. Ce jour-Fa elle avait entendu résonner déplus près l'arme favorite du jeune chasseur et, de la cuisine où elle se trouvait pour apprê- . ter le déjeuner, elle avait plusieurs fois dirigé ses regards vers la grande porte, s' attendant à chaque instant à voir apparaître Jean et Marie.

Inquiète de ne rien apercevoir, inquiète surtout de ne pas entendre le cri de triomphe habituel de Jean lorsque celui-ci avait fait un beau coup, la fermière laisse là son déjeuner et traverse à pas pressés la cour de la ferme.

Un garçon de charrue y rentrait précisément avec son attelage.

— Avez-vous vu mes enfants ? lui demanda-t-elle d'une voix altérée.

— Oui, la maîtresse, répond le garçon. Mais n'ayez pas peur comme ça ; vous êtes tout je nQ sais comment.

— Où sont-ils ? dites-le moi vite.

— Oh ! il n'y a pas de danger. Gomme je tournais le coin du mur, j'ai vu Jean qui courait comme un lapin ZUT le haut de la colline. Bien sûr qu'il avait blessé un gibier et qu'il voulait l'attraper.

— Et Marie?

— Ah ! dame ! je ne l'ai point vue. Mais v'ià que vous pâlissez, la maîtresse.

— Joseph, venez avec moi, reprend la pauvre mère dont la vue perçante interroge en vain et la valléb et la colline. Je crains un malheur.

— Un malheur ! allons donc, dit Joseph ; mais je vous suis tout de même, la maîtresse. La chose seulement de dételer les chevaux et je suis à vous.

La fermière n'a pas attendu Joseph. Elle court vers le ruisseau et ses pressentiments se changent en certitude lorsqu'elle découvre au pied du saule mort le fusil et le lapin abandonnés par Jean Gigon.

Précipitant sa course, elle atteint bientôt le sommet du coteau où elle est rejointe par Joseph, qui commence, lui aussi, à croire qu'un grand malheur a dû arriver.

D'un seul regard la pauvre mère a parcouru toute la plaine, et son visage s'est couvert d'une pâleur mortelle.

— Appelle-les , Joseph. Appelle mes enfants, murmura-t-elle d'une voix suppliante, je n'en ai pas la force.

Joseph obéit. L'écho , plus fortement frappé qu'aux appels désespérés de Jean, répond plus fortement, mais il répond seul comme tout à l'heure.

Tout à coup, la fermière pousse un cri terrible, et, avant que Joseph ait pu soupçonner la cause de cette exclamation déchirante, il voit sa maîtresse se précipiter vers la haie du chemin creux.

Aux épines de la haie flottait un mince lambeau d'étoffe. L'œil d'une mère pouvait seul le distinguer et le reconnaître, et la malheureuse femme venait de deviner que sa fille adorée avait dû être violemment entraînée par l'étroite ouverture, car ce lambeau presque invisible provenait du mouchoir qui

après avoir entouré le cou de l'enfant, venait s'attacher au bas de sa taille.

Pendant que l'infortunée fermière contemple tour à tour, avec une sorte de terreur, l'étoffe qu'elle crispe dans ses mains et les profondeurs du chemin creux, Joseph n'a pas perdu de temps. Il a interrogé les herbes du chemin et il n'a pas tardé à découvrir, de l'autre côté de la seconde haie, les traces visibles du passage de Jean, dont les pieds s'étaient profondément enfoncés dans la terre lorsque, se mettant à la poursuite des ravisseurs, il avait franchi le double obstacle pour courir à travers champs au secours de Marie.

Joseph avait également franchi la haie ; il avait suivi les traces des bonds exécutés par celui qu'il aimait à appeler son jeune maître, et, arrivé sur le bord de la crevasse, il avait aperçu le corps inanimé du pauvre enfant !

D'abord Joseph le crut mort et il n'osait appeler sa maîtresse ; mais après être descendu non sans peine auprès de Jean et s'être convaincu qu'il n'était qu'évanoui, il avait enlevé le blessé et, grâce à sa ha ite taille, il l'avait déposé sur le sol, en dehors

de la crevasse, d'où il était ensuite sorti pour reprendre son précieux fardeau qu'il ne tarda pas à transporter dans le chemin creux, à l'endroit même où le bon serviteur avait laissé sa maîtresse.

Le grand air, le mouvement du transport avaient suffi pour faire reprendre connaissance à Jean Gigon. Le premier nom qu'il prononça fut celui de Marie, à l'instant même oii la mère de l'enfant disparue disait aussi à Joseph :

— Et Marie !

— Marie ? répondit Joseph tout effrayé de la fixité des regards de la fermière, Marie ?

— Oui, Marie! oii est-elle? qu'en as-tu fait?

— Jean va nous dire ça, quand il sera bien remis. Pauvre garçon, il est tout en sang.

Et Joseph, après avoir recueilli avec son mouchoir les dernières gouttes de rosée répandues sur les herbes qui garnissaient le pied des deux haies, pansait de son mieux les blessures apparentes de Jean.

Malheureux Jean Gigon ! il semblait anéanti en présence de la fermière. Il aurait voulu se jeter à son cou, mais une terreur instinctive le retenait. Ja-

mais il n'avait éprouvé une douleur pareille a celle qu'il ressentait en ce moment. Le visage de celle qu'il croyait sa mère l'épouvantait.

Joseph continuait son œuvre.

— Allons, ça va mieux, mon garçon, se mit-il à dire tout en finissant d'essuyer la figure de l'enfant. Embrasse ta mère, cala remettra et

— Sa mère ! s'écria en se relevant avec horreur, la fermière. Sa mère ! Est-ce que je suis la mère d'un misérable qui laisse enlever mon enfant?

— Oh ! notre maîtresse, qu'est-ce que vous dites là, reprit presque avec colère le bon Joseph. Mais regardez donc votre fils; on dirait qu'il va mourir.

— Mon fils, lui! mon fils! un bohémien! un enfant trouvé !

Jean n'en entendit pas davantage. S'échappant des mains de Joseph, il se mit à courir du côté de la ferm.e, comme si les dernières paroles de la pauvre mère eussent fait bouillonner tout son sang et il ne s'arrêta que dans la cour, à l'instant où le père Gigon, de retour de la ville et heureux d'avoir pu presser une dernière fois la main de son ancien ma-

réchal des logis, mettait gaiement pied a terre en fredonnant un refrain de bivouac.

Le propriétaire de la ferme des Vieux-Chênes n'avait jamais paru aussi joyeux que ce jour-là, jour de malheur s'il en fut pour mon ami Jean Gigon. • — Tiens, te voilà, mon garçon, dit-il à son fils adoptif qu'il venait d'apercevoir, sans remarquer la pâleur de l'orphelin. Toujours le premier à ma rencontre. Et Marie, et ma femme, où sont-elles donc?

— Mon père Gigon, répondit Jean, est-ce que je suis un enfant trouvé ?

Si l'ancien gendarme en tirant son vieux sabre du fourreau avait trouvé la lame remplacée, comme dans les féeries, par une plume de dindon, il n'eût pas été plus stupéfait qu'en entendant cette étrange demande de Jean, dont le pâle visage et les lèvres contractées annonçaient une douloureuse mais ferme résolution.

— Un enfant trouvé, fmit-il par répéter ; un enfant trouvé ! quel est le misérable qui t'a dit cela?

— Ce n'est pas un misérable, mon père Gigon, répondit l'orphelin qui se mit à sangloter en songeant que cette cruelle épithète s'adressait à celle

qu'il avait aimée comme une véritable mère. Ce n'est pas une misérable, c'est ma mère Gigon !

— Ta mère! ma femme ! C'est impossible!

— Tenez, la voilà, dit Jean en montrant la fermière qui, suivie par Joseph, franchissait à ce moment le seuil de la grande porte, et, sans faire attention au groupe arrêté au milieu de la cour, se dirigea sans mot dire vers l'escalier qui conduisait à sa chambre.

— Marie, ma chère femme, où vas-tu? s'écria l'ex-gendarme à peine revenu de la stupeur dans laquelle l'avaient plongé les paroles de l'orphelin.

' — Marie est morte, répondit sans s'arrêter la fermière. Marie est morte, et c'est le bâtard qui l'a tuée !

La pauvre femme était devenue folle.

Le soir même de cette déplorable journée, Jean GigoU;, après avoir eu une longue conversation avec son père adoptif, quittait la ferme des Vieux-Chênes et partait pour les montagnes. Deux jours plus tard, il entrait au service d'un autre fermier, en qualité d'aide-berger.

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