CHAPITRE IV
Jean Gigon se fait soldat
J'ai dit dans le chapitre précédent que Jean Gigon, avant de quitter la ferme des Vieux-Chênes, avait eu avec son père adoptif une longue conversation. Voici ce qui s'était passé :
Le vieux gendarme, sur les pressantes sollicitations de l'orphelin et après s'être convaincu que sa présence à la ferme pouvait peut-être causer un nouveau malheur, avait appris au pauvre garçon comment il avait été trouvé sur la grande route.
onze ans auparavant. L'excellent homme avait ajouté que tout le monde, à la ferme, le croyait le frère de Marie et que s'il voulait rester, Joseph, le seul des serviteurs qui avait entendu les paroles de la fermière, n'en parlerait à personne.
Mais Jean fut inébranlable. Après avoir raconté en détail tout ce qui s'était passé le matin, il avait supplié le père Gigon de le laisser partir.
— Mais que vas-tu devenir? avait objecté celui-ci.
— J'irai garder les troupeaux dans la montagne, répondit le courageux enfant, et si jamais je rencontre ceux qui m'ont enlevé Marie...
— Tu les tueras, n'est-ce pas? s'écria le vieux soldat. Mais, malheureux enfant, tu ne les connais pas ; tu ne les as pas vus !
— C'est égal, je les devinerai. Je suis certain que ce sont des contrebandiers, et quand j'aurai passé deux ans dans la montagne, je les connaîtrai tous. Vous verrez, mon père Gigon, que je retrouverai ma petite Gigonnette. Mais ma mère... madame Gigon, reprit vivement l'orphehii, comment l'avezvous laissée tout à l'heure''
— Elle S'est endormie en pressant dans ses bras la belle robe que j'avais donnée à Marie le jour où je t'ai apporté ton fusil, qui a été cause de tout le mal. J'ai profité du sommeil de la pauvre femme pour faire avertir la brigade de mon vieux camarade et prévenir le docteur de la résidence.
— Eh bien, mon brave père Gigon, laissez-moi monter dans votre chambre ; laissez-moi embrasser une dernière fois ma mère nourrice et je vous réponds que je partirai sans pleurer.
— Je le veux bien, mon pauvre garçon. Je vais monter avec toi, mais surtout ne fais pas de bruit, car si elle te voyait encore... Allons, viens!
Tous deux montèrent dans la chambre de la fermière. Jean, qui marchait nu-pieds, s'avança doucement jusqu'auprès du lit de la mère de Marie et lui déposa un pieux et dernier baiser sur le front, pendant que le père Gigon, arrêté sur le seuil de la porte, murmurait tout bas ces mots partis du cœur !
— Jean, mon pauvre Jean, reste avec nous ! Jean fit semblant de ne pas entendre et il sortit
précipitamment de cette chambre où tout lui rappelait son bonheur passé, en entraînant son père
adoptif, avec lequel il redescendit dans une des salles basses de 4a ferme.
Le vieux soldat avait dans ce moment moins de courage que l'enfant.
Devant l'inflexible volonté de Jean, il fallut enfin se séparer. Le vieux gendarme donna à l'orphelin une lettre de recommandation pour un gros fermier de la montagne avec lequel il était en relations d'affaires ; dans son ancien portemanteau de cavalier il plaça les meilleurs vêtements et le linge du courageux enfant, en ayant soin d'y glisser une centaine de francs, un trésor. Et Jean Gigon, après avoir embrassé bien tendrement son père adoptif, partit pour la ville, d'où le lendemain il se dirigea vers les montagnes.
Dans sa nouvelle condition, Jean Gigon se fît bien vite aimer par tout le monde, mais il refusa constamment d'autre emploi que celui de berger. Le grand air, la solitude et son troupeau, voilà tout ce qu'il demandait.
Ainsi qu'il l'avait promis au père Gigon, deux ans ne s'étaient pas écoulés depuis le jour où il avait quitté la ferme des Vieux-Chênes, qu'il connaissait
tous les contrebandiers de la contrée, leurs habitudes, leurs ruses, les sentiers qu'ils suivaient de préférence et jusqu'à leurs retraites les plus secrètes.
Pour mieux gagner la confiance de ses nouveaux amis, le jeune pâtre n'hésita pas dans maintes occasions à leur servir de guide et d'espion. Il les aida a dérouter la surveillance et les poursuites des douaniers et des détachements de soldats chargés de sur* veiller la frontière, et lorsqu'il crut le moment favo^ rable arrivé, lorsqu'il eut acquis la conviction que ses demandes ne pourraient éveiller aucun soupçon, 11 prit la résolution d'interroger un des plus vieux contrebandiers auquel il avait entendu prononcer parfois le nom de la ferme des Vieux-Chênes.
Le vieux fraudeur, qui répondait au nom d'Antonio, n'avait pas d'occupations ce jour-là. Il était venu se promener en amateur, disai'.-il, sur les derniers contreforts des Pyrénées pour admirer de plus près les belles vallées françaises où il croyait avoir reçu le jour; mais le véritable but de son voyage était d'étudier l'état politique et militaire de la contrée avant d'entreprendre une nouvelle expédition
à laquelle devaient prendre part deux ou trois cents autres contrebandiers.
— ^Eh bien, mon garçon, dit-il à Jean Gigon qui prétendait avoir un important secret à lui révéler, est-ce que tu t'ennuierais de la vie de berger. Veuxtu l'enrôler avec nous?
— Je ne dis pas non, répondit Jean à cette ouverture d'Antonio; mais pour l'instant il ne s'agit pas de cela.
— Enfin, tu as quelque chose à me dire, et quelque chose de sérieux. Car si c'était une plaisanterie, une histoire en l'air, tu n'y mettrais pas tant de mystère et tu n'aurais pas quitté ton troupeau pour m'amener dans ce véritable nid k isards.
— Oh ! ce n'est pourtant pas bien sérieux ce que j'ai à vous demander.
— Mais encore, de quoi s'agit-il ?
— Voilà ce que c'est, père Antonio. Je vous ai entendu prononcer par-ci par-là le nom de la ferme des Vieux-Chênes et...
— Et tu voudrais savoir ce que cela veut dire ? Tu n'en seras pas beaucoup plus avancé lorsque je te l'aurai expliqué.
Ici Jean Gigon ouvrit toutes grandes ses oreilles. Le vieux contrebandier continua :
— La ferme des Vieux-Chênes, mon garçon, c'est une bien belle propriété située à une quinzaine de lieues d'ici, dans la plaine, et si tu m'as entendu prononcer ce nom-là c'est...
— C'est..., interrompit Jean qui se croyait déjà sur les traces de sa chère Marie.
— C'est, reprit Antonio, que si jamais le bon Dieu bénit mon travail et me permet d'amasser une petite fortune, c'est que je voudrais y finir mes jours. Estu content, maintenant?
Tout désappointé qu'il était, Jean ne se tint pas pour battu et il continua la conversation.
— Mais, père Antonio, comment la connaissezvous, la ferme des Vieux-Chênes ?
— Comment je la connais? mais comme tout le monde. Je n'ai pas toujours vécu dans la montagne et il y a bien des années que la ferme des Vieux- Chênes est renommée pour ses belles prairies, pour ses vignes, pour toutes les terres qui en dépendent. Tiens, mon garçon, il y a...
Antonio s'arrêta un instant, comme si la mémoire lui eût tout à coup fait défaut.
Jean se croyait arrivé au but. Ses yeux s'ouvraient encore plus grands que ses oreilles.
— Oui, reprit le flibustier des montagnes, il y a bientôt quinze ans que j'ai passé une fameuse nuit dans cette ferme-là. C'était en...
— Quinze ans, dit le pauvre berger, mais je n'étais pas au monde.
— Ni toi, ni bien d'autres, mon garçon, mais cela ne fait rien. Le propriétaire de la ferme, un vieil avare pourtant, nous avait permis, à un de mes camarades et à moi, de passer la nuit, une n'iit d'hiver bien froide, dans une des étables et je ne me rappelle pas avoir si bien dormi de ma vie.
— Et c'est tout ce que vous savez sur la ferme des Vieux-Chênes, père Antonio?
— Ma foi oui.
— Ah bien! si je répétais tous les jours le nom de toutes les fermes dans lesquelles j'ai dormi, j'en aurais une fameuse kyrielle de noms à réciter.
— Que veux-tu, mon garçon, c'est une idée fixe. J'ai déjà un petit magot de côté, et, comme j'ai une
mission à remplir dans la plaine, il est bien possible que je pousse jusqu'aux Vieux-Chênes. Les terrains ne sont pas chers à cause de la guerre et si on pouvait s'arranger...
Jean Gigon interrompit vivement le vieux contrebandier :
— Tiens, c'est vrai, c'est une bonne idée que vous avez là, père Antonio ; en revenant, est-ce que vous passerez par ici?
— Par ici, ou par là, je n'en sais trop rien. Ça dépendra un peu des douaniers et des gendarmes, quoique j'aie de bons papiers. Mais, à ton tour, tu m'as joliment l'air de t' intéresser à la belle métairie. Voudrais-tu aussi l'acheter, avec tes économies de berger? dit en riant le vieil Antonio.
— Ne vous moquez donc pas d'un pauvre malheureux comme moi. C'est bon pour un gros commerçant commo vous de vouloir acheter une ferme qui a plus de deux cents journaux de terrain.
— Mais te voilà plus savant que moi, maintenant ; qui diable a pu te dire...
Jean répara bien vite sa maladresse :
— Oh ! je dis deux cents 1 c'est-à-dire que c'est
une supposition. Vous m'avez dit tout à l'heure que c'était une grande ferme, et...
— Et, et, tout cela ne m'explique pas pourquoi tu l'as demandé si je repasserais parle!.
— C'est pourtant bien simple. Voyez-vous, je n'ai guère envie de devenir contrebandier, ce qui pourrait bien m'arriver si je restais dans la montagne à vous voir toujours passer et repasser avec tant de belles choses. D'un autre côté, je ne veux pas rester berger toute ma vie, et je serais bien heureux d'aller dans la plaine pour apprendre à devenir aussi un bo'n fermier. Voilà pourquoi je vous demandais si on vous reverrait par ici à votre retour, puisque vous auriez pu vous informer aux Vieux-Chènes si on avait besoin d'un garçon de ferme.
— Pourquoi ne t'adresses-tu pas à ton maître? Il paraît t'aimer assez pour t' accorder tout ce que tu ui demanderas.
— Je le sais bien, père Antonio, mais franche- .x^ent je commence à m' ennuyer dans la montagne et je ne serais pas fâché de changer un peu d'air
Après tout si cela vous ennuie de revenir par ici, n'en parlons plus.
— Est-ce que je t'ai dit que cela m'ennuyait? Est-ce que tu ne nous as pas rendu assez souvent des petits services d'amitié pour que je ne te fasse pas plaisir une fois par hasard? Voyons, nous sommes aujourd'hui lundi. D'ici à huit jours j'aurai vu ce que j'ai envie de voir et je te promets, si je vais aux Vieux-Chênes, de faire ta commission. Es-tu content?
Jean fut sur le point de sauter au cou du vieux maraudeur, mais il se contint et répondit non sans quelque tremblement dans la voix :
— Vous savez, père Antonio, il ne faut pas trop vous déranger à cause de moi. Certainement je serai très -content de vous revoir, mais si cela devait vous attirer du désagrément...
— C'est bon, c'est bon, mon garçon; en voilà assez là-dessus. Dans huit jours je t'apporterai des nouvelles. Allons, donne-moi une poignée de main et va rejoindre ton troupeau. Moi, je vais me mettre en route, à la grâce de Dieu.
— Bon voyage, père Antonio, dit Jean Gigon
en sortant du recoin où il avait conduit le contrebandier. N'oubliez pas la ferme des Vieux-Chênes.
— C'est entendu, je te le répète^ à moins que les douaniers ne s'en mêlent.
— Mais puisque vous avez vos papiers.
— C'est juste ; quoique les papiers, ça n'empêcho pas les vieilles peccadilles. Allons, adieu mon garçon, et au revoir dans huit jours.
Et le père Antonio s'éloigna en fredonnant gaiement l'air espagnol si connu sur toute la frontière des Pyrénées:
lo que soy contrabandista,
pendant que le pauvre Jean, désolé de ne rien avoir appris de ce qui lui tenait tant au cœur, rejoignait, tout pensif, le troupeau confié à ses soins.
Huit jours après cet entretien, Antonio fidèle à fc,a parole vint trouver le jeune berger. Mais, cette fois, le vieux contrebandier était trop pressé pour causer longtemps, malgré les instances de Jean, dont la douleur ne saurait se décrire, lorsqu'il apprit que le père Gigon et son excellente femme étaient morts tous deux, a quelques jours d'intervalles, trois se-
maines avant la dernière visite d'Antonio à la ferme des Vieux-Chênes.
La malheureuse fermière n'avait jamais pu recouvrer la raison; et l'ancien gendarme, s'il n'était pas devenu fou, n'avait fait que languir depuis le jour funeste où il avait à la fois perdu sa fille et son fils adoptif. A peine avait-il pu donner aux travaux de la ferme la direction nécessaire, absorbé qu'il était par les soins dont il entourait incessamment sa femme, qui rendit l'âme dans ses bras en prononçant une dernière fois le nom de Marie. La pauvre folle avait complètement oublié Jean Gigon.
Le père Gigon ne survécut pas longtemps à sa femme, et, lorsque Antonio se présenta à la ferme des Vieux-Chènes, la belle métairie était occupée par des héritiers collatéraux. Dans la douleur qui l'accablait, le vieux soldat n'avait eu ni la force, ni la pensée peut-être de faire son testament.
Jean Gigon se retrouvait donc seul sur la terre, comme le jour où il avait été abandonné dans un fossé de la grande route. Mais il avait de la force et du courage, et sa première pensée fut de quitter immédiatement la montagne pour aller prier sur la
tombe des braves gens qui l'avaient aimé et élevé comme leur propre enfant.
Les préparatifs de l'orphelin ne furent pas longSo Après avoir remercié Antonio, il rentra à la ferm,e et déclara à son maître qu'il allait quitter son service.
Le fermier voulut faire quelques objections, mais il vit bien que toutes les remontrances seraient inutiles, lorsque Jean lui eut appris qu'un devoir sacré le forçait a partir.
Le soir même de sa rapide et dernière entrevue avec Antonio, Jean Gigon prenait le chemin de la plaine, et, trois jours plus tard, les nouveaux propriétaires de la ferme des Vieux-Chênes, qui n'avaient jamais prié pour ceux auxquels ils venaient de succéder, étaient tout étonnés de voir un grand et robuste garçon, paraissant âgé de quatorze à quinze ans, prosterné sur la terre qui recouvrait les dépouilles mortelles du vieux gendarme et de la mère de Marie.
De tous les anciens serviteurs de la ferme, Joseph seul était resté avec les héritiers du père Gigon, et seul il comprit la présence de l'orphelin
-64 ~ qui, après une longue prière, se releva le visage baigné de larmes, et s'éloigna sans prononcer une parole, de la contrée où s'était écoulée si joyeusement son enfance.
A partir de cette suprême visite au dernier asile de ses parents adoptifs, Jean Gigon commença à devenir misanthrope.
Jusqu'à l'âge de vingt ans, il erra de ferme en ferme sans pouvoir se déterminer à prendre d'autre métier que celui de berger, attendant avec impatience le moment oi!i la conscription l'appellerait sous les drapeaux.
On n'a pas oublié que l'enfant trouvé avait été inscrit sur les registres de la commune sur le territoire de laquelle il avait été recueilli, et c'est dans la petite ville même où l'avait emporté le père Gigon qu'il se présenta au jour désigné pour le tirage de la classe de l'année 1820.
— Je ne voulais pas m'en gager, m'a souvent dit Jean Gigon, mais je ne voulais pas non plus me soustraire aux lois du pays qui m'avait adopté. Si je n'étais pas tombé au sort, muni de mon certificat de libération, qui me constitu'^it un état civil,
bien triste à défaut d'autre, j'eusse parcouru le monde entier pour retrouver ma chère Marie. Et pourtant je l'ai revue précisément parce que j'ai tiré un mauvais numéro.
Le lecteur verra bientôt dans quelle circonstance eut lieu cette rencontre, bizarre et presque incroyable, comme tout ce qui était arrivé et devait arriver à Jean Gigon.
A l'appel de son nom, le jour du tirage, Jean Gigon se présenta fièrement devant les autorités chargées de présider à cette importante cérémonie, et plongeant sa main dans l'urne municipale, il en tira le numéro un.
Le parti du jeune conscrit fut bien vite pris. Après avoir subi la visite réglementaire, et avoir entendu prononcer la formule : Bon pour le service, il demanda à devancer l'appel, et quinze jours ne s'étaient pas écoulés qu'il entrait dans la grande famille militaire de France, en qualité de chasseur à cheval au régiment de Chasseurs des Alpes, dont le numéro était le dix-septième.
Un seul incident, assez curieux du reste, signala l'entrée au service du jeune soldat.
L'es€adron pour lequel avait été désigné Jean Gigon était commandé par un vieux et brave capitaine, qui voyait avec un profond chagrin s'avancer l'heure de sa retraite, sans pouvoir espérer d'atteindre le grade de chef d'escadron.
La persuasion où il était que le gouvernement d'alors n'accordait, ce qui ne manquait pas de vérité, ses faveurs qu'aux jeunes gens appartenant aux familles nobles, surtout à celles des émigrés, avait rendu le digne capitaine d'une humeur déplorable pour ses subordonnés. 11 n'aimait absolument que les rares soldats de la vieille armée servant dans son escadron, et lorsqu'il passait l'inspection des recrues nouvellement incorporées, il avait une manière de les interroger à laquelle les jeunes soldats ne pouvaient rien comprendre.
Le jour où Jean Gigon entra aux Chasseurs des Alpes, il fut, ainsi que cela se pratique toujours, conduit avec plusieurs conscrits devant le terrible capitaine.
On fit placer les nouveaux venus sur un seul rang, et le capitaine commença son inspection parla droite du rang.
Jean Gigon se trouvait le troisième.
— Comment êtes-vous entré au service? dit le capitaine au premier des conscrits.
— Monsieur... répondit celui-ci tout tremblant à l'aspect des moustaches hérissées de son interrogateur.
— Appelez-moi capitaine.
— Capitaine, je suis engagé volontaire.
— Ah! très-bien! c'est-à-dire un paresseux, un fléau de famille, un propre à rien. A un autre.
Et vous? continua l'officier en s'adressant au second chasseur.
— Remplaçant, mon capitaine.
'=— De mieux en mieux, répliqua l'irrascible capitaine. Tu as vendu le pourceau de ton père. Ua beau métier, ma foi.
Et vous, jeune homme? dit-il en s'adressant à Jean Gigon?
— J'ai tiré le numéro un, capitaine, et j'ai oevancé l'appel.
— Parfait, parfait; soldat par force, n'est-ce pas? Ah! voilà une belle remonte pour mon escadron.
Jean ne savait pas le premier mot de la disci-
pline militaire. Aussi crut-il tout naturel de faire une observation.
~ Mais capitaine, est-ce que vous êtes entré au service par l'opération du Saint-Esprit , que vous ne voulez ni d'engagé volontaire, ni de remplaçant, ni de jeune soldat?
Le capitaine, stupéfait de cette réponse qu'il entendait pour la première fois, regarda Jean Gigon dans le blanc des yeux ; puis voyant que le jeune soldat ne bronchait pas, il se contenta de dire :
— Tâchez de marcher droit, vous, jeune homme, ou je vous soignerai.
Et le vieux soldat s'éloigna sans daigner continuer son inspection, mais sans songer en aucune façon à punir Jean Gigon de son audace.
Jean Gigon apprit bien vite scn métier de cavalier, et il ne lui arriva rien d'extraordinaire jusqu'au jour où la cause la plus futile du monde lui procura l'honneur de se battre, pour la première fois, en duel avec une des plus vieilles moustaches du régiment des Chasseurs des Alpes.