CHAPITRE V
Comme quoi l'interjection : hélas î fut eaasc du premier duel de Jean Gigon
Dans tous les régiments de l'armée française et probablement aussi dans tous les autres régiments du monde, on adopte parfois un mot, un proverbe,
une locution qui n'ont en eux-mêmes rien de bizarre ni d'extraordinaire, mais dont l'application, faite par hasard en manière de pointe ou de trait d'esprit, se trouve adoptée pour un temps plus ou moins long, jusqu'au jour où le mot, la locution on le proverbe favoris, usés, ressassés et finalem
répudiés, cèdent la place à quelqu'autre locution, sinon plus spirituelle, du moins plus nouvellement appliquée.
Que le mot en faveur ait été dans le principe bien ou mal lancé, il n'en fait pas moins son tour de France, pour de là gagner l'Algérie, les Antilles, Pondichéry, la Chine, voire même la Cochinchine et le Japon. Il court aussi vite par les airs que l'étincelle électrique sur son conducteur de métal.
Dans n'importe quel coin de l'univers où se trouvera un uniforme français, à Nossi-bé, par exemple, on peut être certain qu'un mot adopté par un régiment caserne à l' École-Militaire, sera presque aussitôt répété là-bas qu'il aura été prononcé à Paris.
Quant à l'origine de la locution, on s'en inquiète généralement fort peu. On l'a entendue, on la répète à tort à travers, sans rime ni raison, le soir, le matin, au corps de garde, à la chambrée, à la promenade, à la manœuvre. En paix comme en guerre le mot en vogue, parti on ne sait d'où, est prononcé des milliards de fois avant de battre en retraite.
Il y en a qui durent depuis plus de vingt ans dans notre armée, qui renferme des statisticiens dont tout le bonheur consiste à découvrir le lieu et le jour de la naissance de ces terribles mots, devenus trop souvent la source de punitions, de disputes et de duels.
Quel est, par exemple, le soldat, quel est l'artiste musicien, peintre, sculpteur, comédien; quel est l'homme de lettres, le journaliste, j'oserai même dire quel est l'avocat, l'avoué, le notaire qui ne se soit servi, en plaisantant, comme presque tout le monde, du reste, de ces trois mots, dont l'origine authentique m'a été révélée par un des plus célèbres contrebassistes des anciens concerts dirigés par le grand Musard ?
Ces trois mots, que je cite comme modèle du genre, les voici :
— Et votre sœur ?
Ou bien : Et ta sœur, selon que l'on se tutoie ou non.
Eh bien, parmi les millions de Français, soldats ou autres, qui ont répété depuis bientôt trente années cette interrogation, si mystérieuse pour ceux
qui n'ont jamais eu de sœur, il n'en existe peutêtre aucun, à l'exception de mon contrebassiste, qui se soit jamais préoccupé de la véritable signification de cette phrase, dont je suis heureux à mon tour de découvrir la source, pour l'enseignement de la génération actuelle et de la postérité.
C'est au délicieux bivouac d'Aïn-Alméria, dans la province d'Oran, que mon ami le contrebassiste, alors chef de musique d'un de nos régiments d'infanterie de ligne, me fit la confidence suivante k propos de ces mots immortels : Et votre sœur!
J'aime à préciser les époques, pour les grandes comme pour les petites choses.
C'était en 1837, au mois de mai.
Le deuxième régiment de chasseurs à cheval d'Afrique, avait reçu l'ordre d'aller s'établir sur les bords d'un ruisseau d'eau vive dans le frais vallon d'Ain- Alméria, à quarante kilomètres environ d'Oran, pour y mettre ses chevaux au vert.
Le premier régiment d'infanterie de ligne accompagnait la cavalerie et devait la protéger en cas de besoin.
Quelques jours après notre installation, le chef de
~ 73 — musique ayant tué un lièvre m'invita à venir en manger ma part, et au dessert, entre la salade de pissenlits et le café, au milieu d'un cercle choisi de fumeurs attentifs :
Noire musicien, assis sur un tambour, Fit entendre ces mots, saisis avec amour !
— or Vous désirez connaître l'origine de cette scie qui retentit chaque jour et à tout propos à nos oreilles? la voici:
» Il y a deux ans, c'est-à-dire en 1835, j'étais en semestre, et pour utiliser mes soirées, je jouais de la contrebasse aux concerts Musard oi!i les contrebassistes se trouvaient au nombre de quatorze, sept de chaque côté du demi-cercle formé par l'orchestre. Sur le même rang que moi et à deux pupitres de distance, j'avais remarqué un de mes collègues qui ne manquait jamais, avant le commencement du concert, d'aborder notre second chef d'orchestre d'une façon mystérieuse en lui gUssant, tout bas dans l'oreille, des mots non moins mystérieux qui semblaient toujours produire une commotion sensible chez notre excellent sous-chef.
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» Cette manœuvre répétée chaque soir ne pouvait manquer d'éveiller la légitime curiosité des treize autres contrebassistes d'abord, et ensuite celle des violoncellistes, des ophicléides, des timballier et grosse caisse, pour remonter jusqu'aux premiers violons en passant par les cors, les altos, les hautbois, les flûtes et les clarinettes.
» Toutes les fois que le second chef posait le pied sur la première marche de l'escaher conduisant sur le plancher de l'orchestre, le contrebassiste interrogateur s'élançait au-devant de sa victime, lui prenait la main et se penchant vers son oreille, prononçait les paroles inconnues de la veille, toujours suivies d'une commotion semblable à celle produite par le coup de fouet de la torpille sur la jambe d'un baigneur imprudent.
» Si le malheureux sous-chef, croyant éviter la rencontre quotidienne de son acharné persécuteur, montait à l'orchestre par le côté opposé au nôtre, l'obstiné contrebassiste, profitant du premier repos, quittait sa place, et, se glissant comme une couleuvre au milieu des tabourets et des pupitres, il atteignait l'infortuné qui, malgré toute sa bienveillance et sa
longanimité, voulut enfin mettre un terme au supplice qu'il endurait depuis trop longtemps.
» 11 nous réunit un soir, après le concert, tous les contrebassistes et nous parla en ces termes :
— » Vous savez, mes amis, que je n'ai plus, au monde d'autre parent qu'une sœur âgée et souvent malade ; tant que la santé de cette pauvre amie me l'a permis, je n'ai jamais refusé à X..., votre collègue, l'autorisation de nous rendre visite quoiqu'il s'arrangeât toujours de façon à venir au moment où nous allions nous mettre à table...
— » Oh! il est bien connu pour un piqiie-assielte de la pire espèce ! nous écriâmes-nous en chœur.
— » Je ne m'en suis jamais plaint, reprit doucement notre excellent sous-chef, mais depuis un mois, ma sœur est forcée de garder le lit ; je-ne puis recevoir X..., qui, tous les soirs, sans méchanceté, j'aime à le penser, vient me jeter mystérieusement ces trois mots dans l'oreille :
» Et votre sœur?
» 11 n'ajoute même pas... : comment va-t-elle?
% Le voile était déchiré, reprit avec feu le chef
de musique en quittant le tambour qui lui servait de
tribune et qui rendit un sourd gémissement parfaitement en harmonie avec le triste et doux reproche exprimé par la dernière phrase du second chef d'orchestre des concerts Musard,
» Les trois mots, si longtemps enveloppés de mystère, une fois connus de tous les contrebassistes qui les transmirent aux quatre trompettes de l'orchestre, tous les quatre chefs de musique dans la cavalerie, il n'en fallut pas davantage pour faire parvenir aux détachements les plus éloignés de l'armée française l'interrogation déplorablement répétée du pique-assiette qui dut quitter les concerts Musard, poursuivi qu'il fut nuit et jour par les trois mots vengeurs prononcés sur tous les tons et en toute occasion par les cent cinquante musiciens de l'orchestre.
» Maintenant, mes amis, dit en terminant le chef de musique, maintenant que votre légitime curiosité doit être satisfaite, je rentre sous ma tente etje vous souhaite une bonne nuit. »
— Et votre sœur? fît entendre au même instant la voix perçante d'un enfant de troupe, une mauvaise tête de petite flûte qui avait écouté le récit de
son chef et n'avait pas cm pouvoir le couronner plus dignement que par l'application immédiate des trois mots dont l'origine ne sera plus un mystère, du moins pour les lecteurs des Trente-deux duels de Jean Gigon,
Le chef de musique ne répondit rien, il riait de trop bon cœur, et nous en fîmes autant en regagnant nos lits de trèfle et de sainfoin où nous dormions si bien à ce joli bivouac d'Aïn-Almeria, le vallon chéri des tourterelles, si nombreuses dans ces charmants parages, que leurs roucoulements amoureux couvraient le murmure du ruisseau bondissant en capricieuses cascades sous un dôme toujours vert de myrtes et de lauriers-roses.
A l'époque où Jean Gigon s'engagea dans le dixseptième de chasseurs à cheval, le tic de ce régiment consistait à prononcer à tout instant l'interjection hélas !
C'était une véritable monomanie, presque de la
rage.
— Chasseur Lambinet, disait un brigadier en passant devant le râtelier d'armes de sa chambrée,
vous ferez une corvée d'appointement pour avoir laissé une pierre à feu à votre mousqueton.
La punition la plus faible qui puisse être infligée dans l'armée consiste à condamner l'homme puni à faire une corvée hors de tour.
— Hélas! répondait le chasseur, en allant remettre une pierre en bois à son arme,
— Hélas ! Vous répliquez ? vous ferez deux corvées d'appointement !
Si le chasseur avait une mauvaise tête, le dialogue continuait.
— Hélas! hélas! brigadier.
— Encore ! ripostait le brigadier ; vous serez consigné pour deux jours!
Nouveaux hélas ! nouvelle punition ; mais cette fois c'était la salle de police.
Tant et si bien que des cavahers incorrigibles, de ces hommes qui n'ont jamais pu accepter une punition sans répliquer, d'une façon ou de l'autre, ont été traduits devant le conseil de leur régiment qui les a bel et bien envoyés aux compagnies de discipline^ et la cause première de cette condamnation n'était autre, souvent, que la malheureuse applica-
tion d'une de ces locutions, adoptées, on ne sait pourquoi, à très-peu d'exceptions près, et trop souvent aussi, fatales à ceux qui les emploient de la meilleure foi du monde, comme cela est arrivé à Jean Gigon.
Un soir d'hiver, Jean Gigon, lui quatrième, faisait une partie de qiiadrette...
Vous ne connaissez peut-être pas ce jeu savant, f l'iers lecteurs. En voici l'explication :
Laquadrette, son nom Tindique assez clairement, se joue à quatre personnages, deux contre deux. Chacun des joueurs reçoit six cartes. La vingt-cinquième carte est retournée et indique Tatout. C'est presque l'écarté à quatre ; mais le roi ne compte pas pour un point. 11 est le plus fort, voilà tout., Après lui viennent la dame, le valet, l'as, le dix, le neuf, le huit et le sept.
Le joueur placé à la droite de celui qui a donné les cartes commence la partie. Quatre levées font gagner la partie simple ; six levées la font gagner double.
Gigon avait pour partner un vieux soldat qui prétendait n'avoir pas son pareil dans tout le régi-
ment pour comprendre le jeu de la quadrette, jeu dont la simplicité primitive ne pourrait être égalée que par la naïveté de \a..bataille.
Je ne saurais mieux le prouver qu'en décrivant dans tous ses détails la fameuse partie qui valut à mon héros l'occasion de croiser le fer pour la première fois de sa vie.
Nous verrons tout à l'heure comment il se tira d'affaire.
— D'abord, mes enfants, dit la vieille moustache, le partner de Jean Gigon, nous jouons à la muette.
On va voir avec quelle religion est suivie la recommandation, à la muette , au noble jeu de la quadrette.
— C'est ça, répètent en chœur les trois autres joueurs ; jouons à la muette.
Les cartes sont données par un des adversaires du vieux chasseur et de Jean Gigon, qui se trouve placé à la miroite du joueur chargé de la distribution.
— Cache ton jeu, dit la vieille moustache. Combien as-tu d'atouts, Jean Gigon?
— J'ai le roi, hélas!
— Très-bien ! Joue atout du roi.
— Atout du roi, dit Jean Gigon.
— Je mets le sept, dit le voisin de Jean Gigon.
— Moi, le huit, dit la vieille moustache.
— Moi, le neuf, dit le quatrième joueur.
— A nous la première levée, reprend le vieux soldat. Maintenant, mon garçon, joue ton as^ ajoutet-il en s'adressant à Jean Gigon.
— Mon as ? mais je ne l'ai pas !
— Comment, tu n'as pas l'as d'atout?
— Mais non, mon ancien.
— Est-ce que par hasard vous vous fichez de moi, jeune homme?
— Mais pas du tout.
— Et pourquoi donc, lorsque j'ai eu Thonneur de vous demander combien vous aviez d'atouts, m'avez-vous répondu : J'ai le roi et l'as?
— Mais pas du tout, riposte Jean Gigon. Je vous ai répondu : J'ai le roi, hélas !
— Eh bien?
— Eh bien 1 Je ne vous ai pas répondu : J'ai le roi avec Tas; je vous ai dit : J'ai le roi, hélas! Ça
se dit tous les jours, hélas 1 on n'entend que ce mot-là dans le régiment, depuis que j'y suis.
— Ah î oui, depuis que vous y êtes, jeune hlai^ reau. Hélas !
— Dites donc, vieux renard, ce n'est pas vous qui mangerez mes poules. Vous voyez bien que vous aussi, vous venez de dire très-bêtement- le mot ; Hélas !
— Ah ! je parle bêtement, jeune homme. Tenez, voilà pour le mot.
Et les cinq cartes^ restées dans la main du professeur de quadrette, volent sur la figure de Jean Gigon, qui ramasse tout le jeu et l'envoie en bloc à la tête de son partner. Le partner, oubliant qu'il a affaire à un jeune soldat, s'élance sur Jean Gigon et le frappe au visage avant que les camarades aient pu s'interposer, et voici comme quoi l'interjection hélas! fut la cause première du premier duel de Jean Gigon.
Un soufflet avait été donné et reçu devant toute une chambrée. L'affaire ne pouvait en conséquence s'arranger que sur le terrain.
Le lendemain au matin, tous les acteurs de la
fameuse partie de quadrette, accompagnés d'un des prévôts du maître d'armes, sortaient du quartier pour aller, près des murs du cimetière de la ville, satisfaire k l'honneur outragé. Jean Gigon et la vieille moustache, en qualité d'acteurs, les deux autres joueurs servant de témoins, et le prévôt, chargé de la surveillance générale de l'affaire.
— Savez-vous tirer le sabre? dit le prévôt à Jean Gigon.
— Pas trop, répond celui-ci ; mais je connais un peu le bâton, et avec du cœur...
— Il ne s'agit pas de cœur ici ; votre adversaire est un vieux soldat, et quoiqu'il ne soit ni maître d'armes, ni prévôt, il connaît assez l'escrime pour vous embrocher comme un lapin. Faites-lui des excuses...
— Des excuses? mais c'est lui qui m'a flanqué une giffle.
— Écoutez donc, jeune homme, vous lui avej dit qu'il pelait bêtement, et je ne vous cache pa( que c'est assez bête de traiter ainsi un ancien.
— Pourquoi m'a-t-il appelé blaireau? et puis, voyez- vous, il ne s'agit plus de recommencer la
~ 84 -< chose d'hier. Nous sommes sur le terrain et je veux prouver que je ne suis pas un blaireau. Donnezmoi mon sabre.
— Allons, dit le prévôt en s' adressant au vieux chasseur, j'ai fait ce que j'ai pu ; ménage-le.
Sur ces derniers mots, le délégué du maître d'armes remit à chacun des combattants les sabres destinés dans les régiments à servir pour les duels réguliers, et les deux adversaires placés vis-à-vis l'un de l'autre, le signal du combat fut donné.
Ce signal se compose tout simplement du mot : allez, prononcé par le surveillant du combat, ou par un des témoins, au moment où, après avoir tenu un moment l'extrémité des sabres ou des épées, afin d'éviter toute surprise, il se retire de la ligne de combat.
Le vieux soldat, le partner de Jean Gigon, était tombé en garde avec un aplomb de mauvais augure pour le salut de son adversaire, qui tenait son sabre avec fermeté, il est vrai, mais d'une façon si gauche, que le prévôt se promit bien de ne pas laisser le combat durer trop longtemps.
Jean Gigon avait son idée.
A peine le prévôt a-t-il fait quelques pas en arrière que Jean Gigon ^saisit son arme à deux mains, et, lui imprimant un moulinet d'une rapidité merveilleuse, il s'élance sur son adversaire, dont le sang-froid disparaît devant une attaque si imprévue, si furibonde. «
Le malheureux professeur de quadrette perd la tête; il rompt d'abord en parant les coups du terrible moulinet; mais le moulinet ne s'arrête pas, malgré les cris des témoins, et du prévôt qui murmure entre ses dents :
— Je crois bien que c'est au blaireau que j'aurais dû dire de ménager l'autre.
Gigon va toujours de l'avant; son ex-partner rompt toujours, et, à force de rompre, il finit par atteindre, avec le dos, un angle droit formé par l'enceinte du cimetière et qui lui coupe la retraite.
— Arrêtez, jeune homme, s'écrie alors le prévôt tout essoufflé. Arrêtez, vous allez dégrader les murs.
— Suis-je un blaireau? répond Jean Gigon, tout en continuant son affreux moulinet.
Le vieux chasseur a été si complètement surpris
par l'obstacle imprévu qui vient de l'arrêter dans sa course rétrograde, que son sabre s'est échappé de sa main.
Jean Gigon lance à son tour son arme derrière lui, au risque d'éborgner un témoin ; cela fait, il saisit de la main gauche son adversaire à la gorge et levant la main droite prête à rendre le soufflet de la veille, il continue a crier :
— Suis-je un blaireau ! suis-jeun blaireaul
— Non, dit avec peine le patient.
- Bien vrai? reprend Gigon.
— Parole d'honneur ; mais lâche-moi !
— Hélas! ajouta le prévôt, qui avait fini par rejoindre le groupe des combattants, si les jeunes font trotter les anciens de cette façon-là, le régiment est perdu. En attendant, allons manger la soupe.
Et tout le personnel de la partie de quadrette rentra au quartier, où le récit du duel ne manqua
pas de faire grand honneur' à Jean Gigon qui, malgré son triomphe, se promit bien de réfléchit une autre fois avant de prononcer la malencontreuse interjection : Hélas I