‹ Les Trente-deux duels de Jean GigonChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Jean Gison et Gigonneîîe

Le premier duel de Jean Gigon eut un grand retentissement parmi les Chasseurs des Alpes, mais l'honnête garçon n'en fut pas plus fier pour cela. En homme prudent il se garda bien de se vanter d'avoir forcé un ancien à se rétracter devant un blaireau, car il aurait pu probablement s'attirer d'autres affaires, dont l'issue eût été moins favorable qu'à la première.

Tout en remplissant de la façon la plus exemplaire

ses devoirs de cavalier, pour ne rien perdre de la souplesse et de la force dont la nature l'avait doué il se mit à suivre avec assiduité les leçons de la salle d'armes, sans ostentation, mais avec un tel succès que les prévôts, semblables au vieux magister de Jean et de Marie, déclarèrent bientôt n'avoir plus rien à apprendre à leur élève.

A dater du jour de cette franche déclaration, assez rare, disons-le en passant, chez les prévôts d'armes qui se croient généralement tous plus forts les uns que les autres, Jean Gigon fut dispensé de suivre réglementairement les leçons, mais le premier maître du régiment se prit de belle amitié pour le jeune et brillant tireur qu'il se promit de perfectionner dans l'art de la tierce et de la quarte, de la pointe et de la contre-pointe.

Jean Gigon, reçut avec sa modestie habituelle, la nouvelle de l'honneur qui lui était réservé ; mais cette nouvelle le toucha bien moins qu'une vague rumeur de guerre et de départ mise un beau matin en circulation dans tout le régiment.

Avant d'être officielllement annoncés par la voie de l'ordre, les changements de garnison, les départs

pour les camps d'instruction ou pour une armée en campagne sont ordinairement connus dans les régiments par l'intermédiaire des soldats d'ordonnance affectés au service des officiers. Non que les officiers prennent leurs brosseurs pour confidents, mais ceux-ci, forcés par -^^^ur service de sortir de trèsbonne heure des casernes, recueillent les bruits qui courent en ville et, souvent pour se donner de l'importance , ils ne se font pas faute d'inventer des nouvelles parfois extravagantes. Ainsi, il est bien rare, même au milieu d'une paix profonde, que le lendemain de l'arrivée d'un régiment, surtout d'un régiment de cavalerie, dans une garnison nouvelle, le bruit ne se répande pas que ce régiment ne devra rester que huit ou quinze jours dans la ville où il vient d'entrer.

C'est le matin, à la cantine, en buvant la première goutte de la journée que se décident ces questions, pour les heureux du jour; car il ne faut pas se figurer que les soldats français aient tous et toujours la bourse assez bien garnie pour se régaler d'une goutte quotidienne.

Mais, dans un quartier occupé par un régiment,

il n'y a pas que les cantines où les hommes se trouvent forcément réunis chaque matin. L'essentiel c'est qu'il y ait une réunion quelconque de troupiers pour que les nouvelles les plus fabuleuses y prennent naissance.

La rumeur qui fit tant de plaisir à Jean Gigon n'était pas fausse.

— Vous ne savez pas? avait dit aux camarades de sa chambrée le chasseur du terrible capitaine qui interrogeait si drôlement les recrues de son escadron, vous ne savez pas? il y a du nouveau.

— Connu, avaient répété en chœur tous les cavahers. Un changement de garnison, n'est-ce pas? C'est le centième depuis six mois..

— Eh bien! oui, un changement de garnison, et un fameux encore. Nous allons aller voir les Espagnolettes,

— Les espagnolettes? fit Jean Gigon, qui depuis son aventure de l'interjection hélas! avait appris à connaître la valeur des mots — les espagnolettes?

— Oui, les amis, des vraies sénoras, des manolaSj des résilias. Nous allons en Espagne,

— Vrai, bien vrai? reprit Jean Gigon, qui pensait toujours à Marie.

— Mais c'est si vrai que le capitaine m'a dit de dire au lieutenant de semaine de prévenir le mar^ chef (maréchal des logis chef) d'avertir le marlogi (maréchal des logis) de semaine pour qu'il dise au brûle fer (maréchal ferrant) de l'escadron de mettre des cocos neufs àtousles chevaux, parce que l'ordre du départ va arriver aujourd'hui.

— Mais qui est-ce qui lui a dit ça, à ton capitaine? ,

— Vous n'en parlerez pas, au moins, continua à

voix basse le chasseur. Eh bien! c'est Ma foi,

non, vous iriez le dire partout.

— Non, non, parole d'honneur, fut-il répondu de tous les coins de la chambre;

— Eh bien! c'est la femme du sous-préfet.

Les exclamations les plus bizarres venaient d'ac» cueillir cette confidence lorsque la trompette fit entendre la sonnerie : à l'ordre, pour les maréchaux de logis chefs et, immédiatement après, celle pour les fourriers.

Ces deux sonneries exécutées à la suite Tune de

l'autre ne manquent jamais de produire urre vive émotion chez ceux qui les entendent, surtout de bon matin, avant le pansage des chevaux comme, dans la circonstance présente.

— Avais-je raison? dit le brosseur du capitaine, d'un air triomphant. Hein! entendez- vous? Aux marchefs! bon, aux fourriers maintenant. Sonne, mon vieux, ajouta-t-il en se penchant à une des fenêtres de la chambre qui donnait sur la cour, sonne ferme. Avant huit jours tu sonneras la marche pour l'Espagne.

Non pas huit jours, mais un mois après la prédiction du brosseur, dont le capitaine avait été si bien renseigné par la femme du sous- préfet, les Chasseurs des Alpes quittaient leur garnison pour aller guerroyer en Espagne.

Jean Gigon ne pouvait manquer de bien débuter dans la carrière des armes.

Pendant toute la durée de la campagne, le 17^ régiment de chasseurs à cheval n'eut pas l'occasion d'assister au complet à de grandes batailles, car, aussitôt après son entrée dans la patrie du Cid et

de don Quichotte, deux héros immortels à différents titres, il fut divisé en nombreux détachements chargés d'entretenir une correspondance active avec les divers corps d'armée et de surveiller en même temps une vaste étendue de terrain occupé par les constitutionnels.

Un jour, dans une escarmouche qui eut lieu près de la Corogne, si Jean Gigon, de la bouche duquel je tiens le récit de cette affaire, ne s'est pas trompé, deux escadrons des Chasseurs des Alpes furent assez sérieusement engagés avec une bande nombreuse de partisans. On se battait au milieu de fourrés d'un accès très-difficile pour la cavalerie, et le porteétendard fut tué raide d'un coup de feu.

Jean Gigon, un des premiers, se précipita sur le corps du malheureux officier, qui en tombant de cheval, n'avait pas lâché l'étendard confié à sa bravoure. Le drapeau du régiment fut sauvé et les partisans payèrent au centuple la mort de l'officier français. En récompense de sa belle conduite, Jean Gigon fut nommé brigadier, grade bien modeste à la vérhé, mais qui devait être le premier et le dernier échelon tantôt descendu tantôt gravi par le

pauvre orphelin dont la destinée fut toujours soumise à des chances exceptionnelles.

Au commencement de l'année 1824, l'escadron auquel appartenait Jean Gigon fut cantonné dans la charmante petite ville de Portugalette, joli port de de mer situé sur la côte de Biscaye.

En dehors du service de correspondance, les chasseurs n'avaient pas de grandes occupations. La fin de la guerre était prévue dès son commencement et il n'y avait plus à espérer de sérieux combats.

Le nouveau brigadier qui, avant d'être promu à ce grade avait un peu vécu en misanthrope, se plaisait fort à Portugalette. Son caractère légèrement sauvage lui avait d'abord inspiré une certaine répulsion pour toutes les réunions bruyantes, dans lesquelles ses camarades ne se faiaient pas faute de fêter le vin d'Espagne. Mais peu à peu cette espèce d'antipathie, résultat bien naturel des événements qui l'avaient accablé, tendit à disparaître, et, qui sait, Jean Gigon dont les débuts promettaient beaucoup , eut peut-être trouvé dans sa giberne le bâton du maréchal de France, si le sort acharné à la

poursuite du malheureux enfant trouvé n'était venu fatalement contrarier un si bel avenir.

Dans les derniers jours du mois de février de l'année 182[|, le bruit se répandit* à Portugalette qu'une troupe de danseurs et de danseuses venus de bien loin, on parlait de l'Andalousie, allait donner au joli théâtre que possédait la ville une série de représentations composées de ballets, de pantomimes et de toutes les espèces de danses de caractère, innombrables, comme chacun le sait, en Espagne.

Les annonces, faites par les crieurs municipaux, ne tardèrent pas à confirmer ces rumeurs, qui ne produisirent pas chez les officiers et chez les soldats français une impression moins vive que chez les habitants.

Enfin, on put lire sur tous les murs de la riante cité, de splendides affiches contenant le programme, séduisant de promesses, des exploits futurs de la troupe impatiemment attendue.

On disait surtout merveille d'une danseuse dont riiicomparable beauté avait tourné les tètes des plus riches et des plus brillants caballeros partout

où la séduisante ballerine avait daigné paraître. Car la divine senorita, ajoutait-on, était aussi capricieuse que belle.

EmparoZj c'était son nom, n'éloignait jamais les soupirants à leur première déclaration. Avec cette nonchalance particulière aux Espagnoles, elle se laissait volontiers conter les plus jolies, parfois les plus hardies fleurettes du monde. Mais si les galants paraissaient ne pas vouloir se contenter d'avoir été gracieusement accueillis par la ravissante danseuse, Emparez, les congédiait très-poliment quoique d'une façon très-originale.

— Pedro mio, disait-elle tout simplement d'une voix douce et vibrante, imitant a s'y méprendre le son que rendrait un timbre de cristal frappé par un martelet revêtu de velours, Pedro mio ! Et soit que la cruelle Emparoz fût chez elle, dans sa loge au théâtre, ou sur la promenade, un beau et grand jeune homme revêtu d'un élégant costume de velours noir et de soie, tel que le portent encore de nos jours les plus célèbres espadas d'Espagne, faisait son apparition devant le visiteur imprudent, et la senorita continuait :

— Mon ami, ayez donc la complaisance de dire au senor caballero ici présent, que je suis mariée, que vous êtes mon époux et que je vous aime.

• Le grand et beau jeune homme dont la figure ne trahissait que de douces émotions, s'avançait vers le visiteur et répétait avec la plus exquise politesse les paroles de sa femme.

— Oui, senor caballero, madame est mariée, je suis son époux et elle m'aime.

Rarement le visiteur attendait la fin de la phrase confirmative prononcée par le mari, et il s'esquivait sans demander de plus amples explications que, du reste, on ne lui eût jamais données.

On doit comprendre de reste si le jour de la première représentation était ardemment désiré par la population de Portugalette et surtout par la garnison française.

L'attente parut bien longue, maie elle ne dura pas toujours, et la vue des affiches annonçant positivement le soir et l'heure de cette première représentation changea bientôt en une sorte de délire l'impatience de tous.

Le hasard, qui n'en fait jamais d'autre, arfengea

les choses de telle façon que, Jean Gigon fut commandé de service au théâtre. Le jeune brigadier, comme tout bon brigadier ou caporal, avait quatre hommes sous ses ordres. C'était tout simplement une garde d'honneur, avec un factionnaire devant la porte du théâtre, le service dans Tintérieur de la salle incombant à l'autorité municipale.

En qualité de chef de poste, Jean Gigon avait le droit de se placer où bon lui semblerait, en dehors toutefois des places réservées aux officiers.

Il se mit à l'entrée du parterre, le plus près possible de l'orchestre.

La salle fut bientôt remplie. Une épingle tombant du lustre n'aurait pas su trouver le moindre petit espace pour aller se planter dans le parquet.

Les musiciens de l'orchestre, violons, guitares et tambourins attaquèrent l'ouverture, et le plus profond silence succéda tout à coup aux conversations bruyantes engagées sur le mérite des artistes.

On jouait ce soir-là un ballet assez semblable, m'a dit Jean Gigon, à notre charmant et naïf ballet ôe la Fille mal gardée,

Emparoz, la belle, la célèbre Emparoz, remplis-

sait le rôle de la fillette rusée qui donne tsnt de mal à sa grand'mère, mais qui cause aussi tant de plaisir à son amoureux, par la grâce qu'elle met à se laisser surprendre à tout moment.

Dans le ballet espagnol représenté à Portugalette au mois de février 182/i, voici comment se passait la première scène :

Au lever du rideau, la grand'mère de la fille mal gardée venait de sortir de la cour d'une ferme par une porte faisant face au public. Emparoz refermait la porte et, se retournant brusquement, d'un bond elle s'élançait vers la rampe sur le bord de laquelle elle s'arrêtait dans une attitude penchée des plus gracieuses.

De cette façon, elle apparaissait dans toute son éclatante beauté aux yeux émerveillés des spectateurs, dont les applaudissements frénétiques firent trembler ce soir-là les fondations du théâtre.

Comparer une danseuse à Vénus, à Diane ou à Cérès, la comparaison ne donnera pas une idée juste de la merveilleuse Emparoz, et d'après les confidences de Jean Gigon sur l'amie de son enfance, je ne trouve aujorn^d'hui, en corrigeant les

épreuves de cette histoire, qu'un seul moyen pour faire comprendre de mon mieux à mes lecteurs l'enthousiasme du public d'élite qui remplissait la salle de spectacle de Portugalette.

Avant, donc, de corriger les épreuves du présent chapitre, j'assistais, un soir du dernier mois d'octobre, àlareprésentationdeiZomeoei/wiee^^e, à l'Opéra.

Le second acte de l'œuvre de Bellini commence par un fort joli ballet.

Dans ce ballet figurait un sextuor de danseuses, toutes remarquables par leurs grâces, leur talent ou leur beauté.

Des milliers de spectateurs et de spectatrices ont depuis longtemps admiré avant moi, comme Jean Gigon l'eût fait s'il les avait connues, M"^» Schlosser. Mercier, Cellier, Pilvois, Pitteri et Zina Richard.

Je cite de mémoire.

Eh bien ! chers lecteurs, et vous charmantes lectrices, prenez de la première toutes les beautés qu'elle possède ; de la seconde, le ravissant sourire et l'esprit enchanteur ; de la troisième, les beaux cheveux blonds et la rare intelligence ; de la aua-

trième, le minois éveillé et quelque peu évaporé, ce qui ne messied pas à une danseuse ; de la cinquième, l'énergique entrain et de la dernière, la grâce et la légèreté inimitables qui en font la reine de l'école française ; pétrissez le tout, non pas les personnes, grand Dieu! dans un mortier d'ambre rempli de feuilles de roses et de lis, faites du mélange de toutes ces grâces, de tous ces talents, de toutes ces beautés une seule et unique danseuse, et vous aurez le portrait d' Emparez, telle que mon pauvre ami, Jean Gigon, me l'a mille fois dépeinte.

Je reviens à la fameuse représentation du théâtre de Portugalette.

Les guitares, les violons et les tambourins sont pinces, raclés et frappés avec furie par les musiciens de l'orchestre.

Emparez s'est relevée le front rayonnant, le sourire aux lèvres. Ses doigts souples et mignons, font résonner joyeusement l'ivoire des castagnettes, lorsqu'une exclamation aussi formidable qu'inattendue, vient brusquement suspendre le ra clément des guitares, le crincrin des violons et le roulement des tambourina -

— Gigonnette ! c'est Gigonnette !

Emparoz elle-même arrête le jeu de ses castagnettes, et avant qu'elle ait pu soupçonner par qui ce nom a été prononcé, elle voit tomber à ses pieds un chasseur français, la giberne sur le dos et le sabre au côté.

Dans la danseuse andalouse, Jean Gigon avait reconnu Marie !

Et sans aucun respect pour la solennité de la représentation, sans souci de ses fonctions de chef de poste, Jean Gigon avait franchi l'orchestre d'un seul bond, sans laisser aux spectateurs ébahis le temps de revenir de la surprise où les avaient plongés ces mots inconnus :

— Gigonnette ! c'est Gigonnette !

Une pareille scène ne pouvait se prolonger longtemps. Tout d'abord, Emparoz s'évanouit, de trèsbonne foi du reste. Elle aussi venait de reconnaître à sa voix plutôt qu'à sa figure toute bouleversée, celui qu'elle avait pendant dix années cru son véritable frère.

Les danseurs et les danseuses s'étaient précipités en foule sur le théâtre; le public s'était levé en

masse, et au milieu du tumulte on entendait la voix des officiers qui ordonnaient à Jean Gigon de quitter au plus vite la place où sa présence causait un scandale dont personne ne pouvait trouver une explication raisonnable.

Emparez était déjà transportée dans les coulisses, que le pauvre Jean Gigon était encore à genoux au milieu du théâtre, et il fallut qu'un adjudant de chasseurs vînt l'en arracher pour le conduire hors de la salle et le consigner au poste de po'ice établi à l'hôtel de ville, sous le commandement d'un maréchal des logis.

Revenus bientôt à elle, grâce aux soins empressés qui lui furent prodigués, Marie déclara qu'elle avait été trop vivement impressionnée pour essayer de danser ce soir-là.

Le directeur de la troupe proposa de remplacer son premier sujet par une doublure, mais cette proposition fut si mal accueiUie que la représentation n'eut pas lieu.

Tout le monde se retira en maudissant le malheureux brigadier qui, de son côté, maudissait tout le monde, qu'il accusait de lui avoir ravi une se-

conde fois la compagne adorée de son enfance.

Le lendemain de cette orageuse soirée, Jean Gigon, par une décision de l'officier supérieur chargé du commandement des escadrons détachés à Portugalette, était provisoirement suspendu de son grade de brigadier, pour avoir manqué d'une façon trop éclatante à la discipline mihtaire, mais il avait retrouvé sa chère Marie, et il était consolé par l'espérance de voir et d'embrasser encore son amie. Cet espoir, hélas! ne devait pas durer longtemps.

Quelques instants avant de sortir du poste où avait été consigné pendant la nuit, l'infortuné Jean Gigon recevait une lettre apportée pour lui au commandant du poste par un beau jeune homme, portant le costume national espagnol, tout de soie et de velours. Avec la lettre, le messager avait remis un petit sachet.

Le sachet contenait une petite croix d'or suspendue a une fine tresse de cheveux blonds.

La lettre, écrite par Marie, contenait les hgnes suivantes :

« Mon ami, mon bon frère Jean,

» Nous ne devons plus nous revoir. Après quatorze années de séparation, je ne vous avais pas oublié ; je ne vous oublierai jamais ! Mais je suis mariée au fils de l'homme qui m'a délivrée des mains des brigands, lorsque je fus enlevée près de la ferme des Vieux-Chênes, où tous deux nous avons passé de si beaux jours. Les ravisseurs n'avaient qu'un but, celui d'exiger une grosse rançon de mes infortunés père et mère, auxquels Dieu n'a pas voulu que je fusse rendue. Après avoir franchi la frontière, les misérables qui m'enlevaient ont attaqué, av(^c plusieurs de leurs camarades, des voyageurs espagnols, qui les ont mis en fuite. Celui des bandits qui me portait sur son cheval a été tué, et j'ai été recueillie par un des voyageurs, riche propriétaire, qui m'a soignée comme si j'eusse été sa propre fille.

» J'avais éprouvé dans tout mon être une si violente secousse le jour où je vous perdis, que pendant de longues années je ne pus recouvrer la

mémoire des faits qui s'étaient passés. Je ne savais plus d'où je venais, j'avais tout oublié, tout, jusqu'au nom de ma pauvre mère.

» Conduite dans la famille de mon sauveur, loin, bien loin de la France, à l'autre bout de l'Espagne, je fus confiée aux soins des meilleurs médecins du pays; mais je ne retrouvais pas ma mémoire perdue. » Je ne pouvais rien apprendre, je ne savais plus lire ni écrire.

» Une seule chose produisait sur moi de l'impression : c'était la danse.

» Le chef de la famille au milieu de laquelle je recevais des soins si touchants avait plusieurs filles et un seul fils ; ce dernier, à peu près de mon âge, s'appelait Pedro. Il m'apprit d'abord les danses du pays et, toutes mes facultés se concentrant, m'a-t-on dit plus tard, vers un seul but, celui de danser mieux que mes jeunes compagnes, on fit venir expressément pour moi les plus habiles professeurs de la contrée. Mes progrès étonnaient tout le monde, » On m'avait donné le nom d'Emparoz.

» A l'époque où j'atteignais ma dix-huitième année, Pedro qui m'avait prise en grande amitié, vint

un matin m'appeler pour répéter un nouveau pas que nous devions danser en l'honneur de la fête de son excellent père.

» J'étais encore couchée. Pendant la nuit entière, des rêves étranges avaient troublé mon sommeil, et j'étais à peine éveillée, lorsque Pedro frappa contre la porte de ma chambre en criant joyeusement :

— » Emparez ! allons, paresseuse, lève-toi. Il est grand jour.

» Je ne répondis pas d'abord: ce nom d'Emparoz ne me semblait pas s'adresser à moi.

» Pedro redoublait ses appels.

y> Une révolution complète s'opérait en moi. En moins de temps que je n'en mets à vous écrire cette ligne, j'étais debout, revêtue de mes habillements, et je me précipitai vers la porte que j'ouvris en disant à Pedro :

— » Est-ce moi que vous appelez ?

— » Mais très-certainement, ma chère Emparez.

— » Emparez ! répliquai-je avec un profond étonnement. Mais je ne m'appelle pas Emparoz, je m'ap^ pelle Marie.

» Pedro me crut folle.

» Par un miracle que je ne m'explique pas encore, tous mes souvenirs d'enfance me revenaient à la fois. Je revoyais la ferme des Vieux-Chênes, mon père, ma mère, mon frère Jean, le ruisseau, la colline aux lapins. Mais à mesure que mon esprit s'é-. clairait des souvenirs du passé, mon cœur se serrait, ma vue s'obscurcissait, et si Pedro ne m'eût reçue dans ses bras, je serais tombée évanouie sur le parquet de ma chambre.

» Cette crise, qui pouvait me rendre tout à fail folle, me sauva. Le soir même, après une journée de calme et de repos absolus, j'étais en état de ra-» conter à ma nouvelle famille tous les faits dont j'avais pendant près de sept années perdu la mémoire*

» Il fut convenu que Pedro partirait le lendemain pour la France. Quinze jours plus tard, il revenait ; avec quelles tristes nouvelles, hélas !

» J'appris tout à la fois la mort de mes bien-aimés parents, votre apparition sur leur tombe, votre dévouement pour moi le jour de mon enlèvement et votre départ pour l'armée.

» Joseph, le seul des serviteurs de mon père resté

à la ferme, apprit à Pedro que je n'étais pas votre sœur... D'un seul coup, toutes les amoui's de mon enfance étaient perdues.

» Que pourrais-je vous dire maintenant, que vous n'ayez deviné?

» Orpheline, et n'ayant plus d'autre appui que la famille au sein de laquelle j'avais été recueillie, pouvais-je la quitter sans ingratitude; et puis, que serais-je devenue?

» Deux années se passèrent encore et... j'épousai Pedro, à cette condition : que je conserverais mon nom d'Emparoz et que mon mari organiserait une troupe de danseurs et de danseuses, avec laquelle nous irions partout donner des représentations.

» L'exercice de la danse, qui m'avait rendu la raison, était devenu pour moi une véritable passion.

» Pedro m'aimait d'un amour si profond qu'il accepta toutes mes conditions et depuis le jour de notre mariage, notre bonheur n'a jamais été voilé par le moindre nuage.

» J'ai toujours, mon bon frère Jean, conservé religieusement au fond de mon cœur le souvenir de mes parents adorés ainsi que le vôtre, mais j'aime

— ilO »-

avec passion Pedro, aussi bon, aussi dévoué que vous l'étiez pour votre chère Marie.

» Depuis quelque temps, mon mari avait l'intention de quitter l'Espagne pour se rendre, avec moi et la troupe que nous dirigeons, dans la colonie de l'île de Cuba. Lorsque vous aurez fini de lire ma lettre, nous serons en route pour Lisbonne, où nous devons nous embarquer, mais avant de partir, mon mari vous portera lui-même avec cette lettre un petit sachet qui renferme la croix d'or que mon pauvre père m'avait donnée le jour où il vous fit présent de votre petit fusil.

» C'est ce que je possède de plus précieux au monde, mon bon frère Jean. Gardez toujours cette chère petite croix, pour l'amour de votre sœur Marie qui ne vous oubliera jamais. Pedro m'aime tant qu'il me permet d'attacher, avec une mèche de mes cheveux, le souvenir que je vous prie d'accepter et que j'arrose de mes larmes avant de l'enfermer dans le petit sachet.

» Adieu ! adieu ! mon bon frère Jean. Vous étiez trop bon pour avoir oublié les prières que nous disions tous les soirs aux genoux de notre mère i

Priez souvent pour moi, comme je prie chaque jour pour tous ceux que j'ai aimés sur cette terre. » Votre sœur affectionnée,

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