PRÉDESTINATION ET PRESCIENCE
Dieu a prévu sa chute, parce qu’en effet elle aurait lieu. Dieu prédestine à la vie éternelle les élus, parce qu'il voit qu'ils COrrespondront à ses grâces ; ceux qui sont réprouvés le sont uniquement parce qu'ils résistent à la grâce; et cette résistance est volontaire, Dieu n’a créé aucun homme pour l’enfer ; celui qui y va, y va par sa faute, par sa volonté dépravée. Dieu ne sauve personne nécessairement, ni ne condamne personne nécessairement; autrement l’homme ne serait pas libre; partant, il ne pourrait ni mériter ni démériter.…
Il y a beaucoup de décrets de Dieu qui ne sont pas absolus, mais conditionnels. De ce nombre est la prédestination. Quoiqu’elle ait lieu indubitablement, elle n’a lieu que conditionnellement. Par exemple , Dieu envoie une peste qui tue tous les habitants de telle contrée; mais cette extermination est sous la condition que les habitants resteront dans le lieu empesté, ou ne prendront aucun antidote qu’ils ont à leur disposition. |
Ce qu’on appelle en Dieu prescience, n’est qu’une science; car en Dieu il n’y a ni passé ni futur : tout est présent pour lui. L’éternité n’a ni passé ni futur; le passé et le futur ne sont que dans le temps. |
‘Sanr Augustin enseigne que les réprouvés ne peuvent pas dire à Dieu : Pourquoi avez-vous fait de nous des vases de mépris? parce qu’ils sont déjà un amas de boue, c’est-à-dire de péché, après la prévarication d'Adam. Et ce saint docteur conclut en disant : Si vous voulez pouvoir dire à Dieu : Pourquoi m’avez-vous fait? cessez d’être de la boue , et devenez l’enfant de Dieu par sa miséricorde : Si vis hoc posse dicere Deo : Cur me fecisti? noli esse lutum , sed efficere filius Dei per ipsius misericordiam (Lib. LXXXIIL q. 4. 68).
Les endurcis se sont faits eux-mêmes positivement ; voilà pourquoi ils sont des vases de colère. Dieu ne les a pas faits, mais il les supporte; c’est-à-dire que, dans sa patience, il permet qu’ils pèchent, différant longtemps la punition : c’est ainsi qu'il est dit qu’il les endurcit. Dieu n’a pas fait des vases de colère; mais ce sont eux: mêmes qui se sont faits et préparés par leur propre faute et leur impénitence. Dieu est toujours prêt, d’ailleurs, à accorder le pardon à celui qui le demande. Le bien et la prédestination sont de Dieu ; mais le mal et la réprobation viennent de nous. L'homme seul peut pécher et pèche, mais Dieu seul délivre du péché. Tout obéit à Dieu, excepté le pécheur..…….
Les réprouvés ne peuvent pas dire à
Dieu :
Pourquoi nous
avez-vous faits
ainsi ?
48 PRÉDESTINATION ET PRESCTENCE.
Ceux qui se désespèrent, ou les indifférents et les impies disent : Si je suis prédestiné à la gloire , je ne puis la perdre; si je n’y suis pas prédestiné, quoi que je fasse, je n’irai pas au ciel. Ce raisonnement est faux; il suppose un sort inévitable. Voici comment il faut raisonner : Si je m’éloigne de l’iniquité, et que je pratique le bien, je serai choisi et prédestiné à la gloire; et il est en mon pouvoir d'agir ainsi. Si je vis mal, je serai réprouvé, prédestiné à l'enfer. Je vivrai donc bien, pour n'être pas damné, mais pour être prédestiné à la gloire et pour sauver mon âme. Car de la bonne vie dépend l'élection et la prédestination à la gloire; comme d’une mauvaise vie dépend la réprobation et l’enfer. Ainsi la bonne vie est la cause de l'élection pour le ciel, comme la vie criminelle est la cause de la réprobation. Mais la bonne etla mauvaise vie sont dans le libre arbitre et le pouvoir de chacun; car chacun, par la grâce de Dieu, peut bien vivre s’il le veut, comme il peut vivre mal. Donc lélection pour la gloire et la réprobation sont dans le libre arbitre et le pouvoir de l’homme. Celui qui est maître de la cause est aussi maitre des effets de cette cause. Aussi l’apôtre saint Pierre dit : Efforcez-vous de plus en plus, mes frères, d’affermir par vos bonnes œuvres votre vocation et votre élection; car, en agissant ainsi, vous ne tomberez jamais. Et de la sorte il vous sera ouvert une large entrée au royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur J. C. (1).
Le landgrave Louis étant repris de ses infâmes désordres par de saints personnages, 1l leur répondit : Si je suis prédestiné pour le ciel, aucun crime ne m’empèchera d’y aller; si je suis destiné à l’enfer, aucune vertu ne pourra me le faire éviter; et il ne cessa point de s’abandonner à tous les excès. Il tombe malade et fait appeler son médecin pour le guérir. Et le médecin, pour guérir son âme plutôt que son corps, lui dit : Seigneur, si vous devez mourir, mes soins ne vous soustrairont pas à la mort; si vous ne devez pas mourir, mes remèdes sont inutiles. Le landgrave lui dit : Pourquoi me répondez-vous ainsi? Si je n’ai aucun secours, je pourrai mourir avant le temps. Alors le sage médecin lui dit : Seigneur, si vous croyez que votre vie puisse être protégée et prolongée par la médecine, pourquoi refusez-vous de croire cela de la pénitence et des
(1) Fratres, magis satagite, ut per bona opera certam vestram vocationém et ele+ ctionem faciatis ; hæc enim facientes, non peccabitis aliquando. Sic enim abundanter
Ministräbitur Vobis introitus in æternum regnum Domini nostri, et Salvatoris Jesu Christi (IL, 1, 40.41).
PRÉDESTINATION ET PRESCIENCE: 49 œüvrés de justice, qui sont les remèdes de l'âme? Sans ces remèdes, l’âme meurt; sans eux, personne n'arrive à la santé, qui est dans la vie future. Le landgrave convaineu lui dit : Vous êtes aussi le médecin de mon âme; car par votre parole médicinale, Dieu me délivre d’une grande erreur (Ita Cæsarius, lib. 1 AHist., c. xxvn).
La réprobation, aussi bien que la prédestination, dépend de nous; elle dépend de la prévision de notre coopération future, et la coopération dépend du libre arbitre , de la liberté de chacun. Car Dieu ne se propose pas de choïsir des grâces et de faire qu’elles soient avantageuses et efficaces aux prédestinés; et il ne choisit pas des grâces inutiles et inefficaces pour les réprouvés; mais il donne aux uns et aux autres la grâce avec laquelle ils peuvent bien agir et se sauver, s'ils le veulent. Bien plus, il veut, il ordonne, il désire sincèrement que tous y coopèrent et soient sauvés. Quiconque donc travaille avec courage et énergie à coopérer à la grâce, rendra la grâce efficace et sera sauvé, Au contraire, celui qui n’y coopère pas, quelque grâce
qu’il ait, sera damné. Que feriez-vous, si Dieu voulait vous dam-
ner? Répondez avec un saint : Je l’embrasserais de mes deux bras, c’est-à-dire avec l'humilité et l'amour; je le tiendrais si fortement que je le forcerais à descendre avec moi dans l'enfer, et alors l’enfer seraît pour moi le paradis, Dieu étant avec moi.
Mars pourquoi vouloir comprendre le mystère de la prédestination, comme tant d’autres mystères ?
O homme, dit saint Paul, qui es-tu pour répondre à Dieu? Le vase dit-il au potier : Pourquoi m’as-tu fait ainsi? O homo, tu quis es, qui respondeas Deo? Numguid dicit figmentum et qui se fincit : Quid me fecisti sic? (Rom. 1x. 20.)
Celui qui porte le nom d'homme, dit saint Grégoire ; est forcé d’avouer qu’il ne peut pas demander compte à Dieu de sa conduite ; par là même qu'il est tiré de la terre, il n’est pas digne de discuter et de scruter les jugements divins (1).
Ceux à qui Dieu ne donne pas ces grâces singulières qui mènent infailliblement à la foi, ou même au salut et à la persévérance finale, n’ont point à se plaindre, dit Bossuet. La raison en est, dit
. (4) Respondere Deo non posse convincitur, qui homo nominatur ; qui per hoc quod de humo sumptus est, judicia superna discutere dignus non est (Lib. IX Moral., e. vit).