‹ Les trétaux de Charles MonseletChapitre 12 sur 45 · LES · texte numérisé non relu

LES

Le itiT, DE Richelieu. — Veuillez prendre ce siège, monsieur, et vous asseoir. Je suis aise de ni'entretenir pendant quelques instants avec un écrivain moderne. Il m'a été parlé de vous comme d'un homme fort épris des mœurs d'un siècle dont je fus, pendant quatrevingts ans, le représentant le plus complet ; je peux dire cela aujourd'hui que je suis mort. En outre, vous avez administré la Coiuédie-Française, pour laquelle j'ai signé autrefois bien des ordres de débuts ; c'est un point de contact avec moi et un titre qui vous rend doublement intéressant à mes yeux. Asseyez-vous doue , monsieur Houssaye.

M. Arsène Holssaye. — L'ombre do M. le duc me permettra-t-elle, auparavant, de lui faire hommage de la nouvelle édition de mon Violon de Franjolé?

Le duc de Richelieu. — Trùs-volontiors,

M. Arsène Houssaye. — Et de mon Repentir de Marion ?

Le duc de Richelieu. — Certainement.

M. Arsène Houssaye. — Ainsi que de ma Yertit, de Rosine?

Le duc de Richelieu. — La Vertu de Rosi7ie aussi. Voilà des titres du dernier galant, et je vois avec satisfaction que vous n'avez rien de noir dans l'esprit.

M. Arsène Houssaye. — Ni dans le cœur, monsieur le duc. J'ai mordu aux pommes de l'arbre de science, qui est l'arbre de l'amour et de la poésie ; mais ma lèvre n'en a gardé aucune amertume. J'ai poursuivi l'idéal sous le pampre invisible et vers le divin rivage oh chantent les sirènes ; mais les rameaux de la désespérance n'ont jamais desséché mon front tout baigné de cheveux d'or. Lorsque les floraisons d'avril...

Le duc de Richelieu. — Si je vous comprends bien, cela veut dire que vous êtes blond. Je vous aurais cru moins barbu, moins élancé; néanmoins, on retrouve en vous le caractère mythologique du dix-huitième siècle : vous avez l'air d'un grand faune!

M. Arsène Houssaye. — N'est-ce pas? J'aurais voulu vivre, en effet, au temps où Diane, la neige au sein et l'arc doré sur l'épaule , suivie de ses lévriers blancs, s'aventurait dans la foret touffue des passions mystérieuses et inassouvies.

Le duc de Richelieu. — Bah ! contentez-vous de vivre dans ce temps-ci, où il vous reste, comme par le passé, des femmes charmantes et qui ont sur celles d'autrefois l'avantage de n'être pas des déesses, ce qui leur permet de s'humaniser plus souvent. Je gage

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qu'en ce qui vous concerne, vous n'avez eu que rarcmeiil l'occasion do vous plaindre do la vie.

M. Aust.NE HorssAVE. — Eres m'a blessé.

Le duc de RiCHELiET. — El moi aussi, parbleu! J'aurais été désespéré qu'il m'oubliât; on m'aurait vu voler au-devant de ses flèches. Mais ce no sont là que blessures passagères. Dites-moi votre histoire ; je suis curieux de connaître une existence littéraire d'à-présent,

M. Arsè.ne Houssayk. — Mon histoire, monsieur le duc?

Le duc de Richelieu. — Oui. Contez-moi cela. {Il tire de sa veste une boite (ïor avec laquelle il joue.)

M. Arsène Houssaye. — C'est que... je l'ai déjà contée si souvent.

Le duc de Richelieu. — A qui?

M. Arsène Houssaye. — A mes lecteurs.

Le duc de Richelieu. — Qu'est-ce que cela fait? Je n'ai jamais écrit que la même lettre d'amour, et j'ai écrit à plus de six cents femmes.

M. Arsène Houssaye. — L'n tel exemple est propre à m'enhardir.

Le duc de Richelieu, ouvrant sa boite d'or et la présentant à M. Arsène Houssaye. — Avant de commencer, monsieur Houssaye, une praline.

M. Arsène Houssaye. — C'est tro[) de bontés, monsieur le duc. [H prend une praline et la croque.) Exquise !

Le duc de Richelieu. — Je vous écoute.

.M. Arsène Houssaye. — Je suis né dans un moulin...

Le dlc de Richelieu, i^iant. — Tout moulin mène à la Comédie-Française.

M. Arsène Houssaye. — Dans un moulin du Vermandois. Le moulin faisait tic tac, et mon cœur ne tarda pas à faire tic tac comme le moulin. Le vent soufflait sur le moulin, l'amour souffla sur mon cœur. Mon cœur et le moulin tournèrent bientôt à la fois.

Le duc de Richelieu, croisant une jambe sur l'autre. — C'est très-joli. Continuez.

M. Arsène Houssaye. — Cécile venait tous les jours au moulin. Les roses du printemps avaient à peine quinze fuis fleuri sur ses joues ; elle avait des yeux bleus où Platon aurait voulu lire le poëme de la vie... ' Le duc de Richelieu , étonné. — Platon?

M. Arsène Houssaye. — Oui, Platon; cela faitbien. Par malheur, Cécile avait des ailes comme le moulin. Un matin, Cécile s'envola, sans dire où elle allait. Peutêtre ne le savait-elle pas elle-même. A quinze ans, sait-on où l'on va? Ah! Cécile, que n'étais -je du voyage !

Le duc de Richelieu. — Et le moulin aussi!

M. Arsène Houssaye. — Hélas! je restai seul dans le moulin , en tête à tête avec la Muse de la Mélancolie. Depuis le départ de Cécile, ce moulin me semblait le paradis perdu. Dans le moulin, il y avait un violon, qui avait appartenu à mon grand-père; je pris le violon et j'allai jouer sur la montagne un vieux air dont je ne puis me souvenir sans pleurer.

Le duc de Richelieu, — Remettez-vous, monsieur Houssaye.

M. Arsène Houssaye. — Je ne suis pas ému. Quand j'eus assez longtemps joué du moulin...

Le Souffleur.. — Du violon!

M. Arsè.ne IIouss.vye. — Oui, du violon, jo dis adieu ù l'horizon natal, tout imprégné do senteurs agrestes, et je partis aussi pour faire le tour du monde; mais à peine si j'ai pu faire le tour de mon cœur.

Le duc de Richelieu. — Vous êtes cependant arrivé à Paris?

M. Arsè.ne Houss.we. — Par les Sentiers perdus.

Le duc de Richelieu. — On m'a dit que vous aviez habité la maison de Voltaire.

M. Arsène lîoi ssaye. — Au coin de la Tud" de Beaune ; en effet. Mais ce que j'ai encore plus habité, ce sont ses œuvres.

Le duc de Richelieu. — Vous logiez dans les mansardes, apparemment.

M. Arsène Houssaye. — Eh non! j'occupais le premier étage ; je couchais dans la chambre même du grand philosophe. Que do fois ne m'est-il pas apparu au milieu de la nuit, grimaçant et drapé dans ce suaire de marbre que lui a taillé Houdon!

Le duc de Ric.hkliki'. — Vous a-t-il parlé?

M. Arsène Houssaye. — Je le crois bien. Est-ce que Voltaire aurait pris la peine de revenir au monde pour se taire, — sans murmurer?

Le duc de Richelieu. — Que vous a-t-il dit?

M. Arsène Houssaye. — Il m'a dit : Tu seras directeur de la Comédie-Française!

Le duc de Richelieu. — Et vous, lui avez-vous répondu?...

M. Arsène Houssaye. — Rien du tout. J'ai remis ma tête sur mon oreiller, en riant de toutes mes forces. Je connaissais tant les mystifications de ce vieil Arouet! Le lendemain, je me vengeai en signant de son nom une nouvelle dans la Revue de Paris.

Le duc de Richelieu. — Vous êtes méchant.

M. Arsène Houssaye. — Que voulez-vous? Même au sein du luxe et sous les lambris dorés de Voltaire, je regrettais toujours l'heureux temps où je vivais dans mon violon.

Le Souffleur. — Dans mon moulin.

M. Arsène Houssaye. — Oui, dans mon moulin.

Le duc de Richelieu. — Violon, moulin; moulin, violon ; sortons de là, monsieur Houssaye, et causons d'autre chose.

M. Arsène Houssaye. — Causons des roses, alors.

Le duc de Richelieu. — Des roses, soit.

M. Arsène Houssaye. — En ce temps-là, j'avais trente ans, et j'écoutais chanter mon cœur. Que chantait-il? l'hymne immortel, l'hymne de l'art. J'aimais Corrège, Prud'hon, Saint-Just, Boucher, sainte Thérèse, mademoiselle Camargo, l'herbe mouillée, et M. de Rémusat. Sur ces entrefaites, j'achetai le journal l'Artiste, et j'en fis une guirlande de roses. J'allai chercher des poètes dans les halliers , et je les payai à raison d'une rose la ligne ; quatorze roses pour un sonnet. Quelques-uns de mes rédacteurs se faisaient de cent cinquante à deux cents roses par mois. La prose n'était pas rétribuée avec moins de luxuriance et d'épanouissement : un bouquet de violettes la colonne. Aussi quel style ! quelles métaphores I quel gracieux bour-

donnemenl d'abeilles eu goguette sur le mont Hybla ! Chaque dimanche, j'attachais coquettement le numéro do l'Artiste avec un ruban, et mes porteurs allaient le fourrer sous le nez des abonnés. Mes bureaux ressemblaient à un porclie de cathédrale le jour d'une procession : on marchait sur des branches, on écrasait des parfums. Toutes les jeunesses littéraires ont fleuri dans ce petit entresol de l'hôtel de Bouillon, sur le quai Malaquais. Les passants s'arrêtaient sous nos fenêtres pour écouter le son de nos guitares, et quelquefois aussi les passantes. Ah ! Sylvia! ah ! Dafué ! ah! Ninon! Sirènes à votre tour charmées, filles d'Eve arrêtées sous le pommier du serpent, portraits divins après la lettre!

Le dlc de Richelieu. — Monsieur Arsène Houssaye, encore une praline.

M. Arsène Houssaye. — Je vendis à Charpentier deux volumes sur le dix-huitième siècle. Il me les paya grassement.

Le duc de Richelieu. — En roses?

M. Arsè.ne Houss.we. — Non, en francs.

Le duc de Richelieu. — Je me souviens d'avoir feuilleté vos Philosophes et Comédiennes, et j'y ai pris plaisir; vous avez la légèreté et l'attrait; Butïon vous a prêté ses manchettes et Dorât sa poudre d'or. Mais parlez-moi de la Comédie-Française.

M. Arsène Houss.we. — J'allais y venir.

Le duc de Richelieu. — Que fîtcs-vous pendant votre administration?

•M. AnsKNi; llouss.VYE. — Je collectionnai des tableaux.

Le duc de Richelieu. — Mais ensuite?

M. Arsène Houssaye. — Je mis l'entrée de l'administration sur la rue Richelieu, et je fis placer au-dessus de la porte une marquise délicatement ouvragée.

Le duc de Richelieu. — Très-bien. Après?

M. Arsène Houssaye. — Ces dispositions prises, j'allai me placer régulièrement tous les jours, de midi à trois heures, dans l'intérieur de la Bourse, sous le troisième pilier à gauche, et j'y fis fortune.

Le duc de Richelieu. — Et la Comédie-Française?

M. Arsène Houssaye. — Elle fit fortune aussi.

Le duc de Richelieu. — C'est prodigieux.

M. Arsène Houssaye. — Vous trouvez, monsieur le duc? Il est vrai ; je suis quelquefois étonné moi-même de ma chance. Tout me réussit. Ma gestion dura cinq ans; elle fut marquée par des événements de la plus haute importance ; je suspendis une chaîne d'argent au cou de Lachaume, et je fis tendre en tapisserie mon cabinet de travail.

Le duc de Richelieu , rapprochayit non fauteuil. — Ah çà! et les femmes?

M. Arsène Houssaye. — Les femmes?

Le duc de Richelieu, fermant à demi les yeux. — Oui, les femmes, les actrices, vous m'entendez bien. Il y en a d'adorables par là, le bruit m'en est venu aux oreilles ; des ingénues ravissantes , des coquettes incomparables, tout Cylhère. Ah ! si je n'étais pas une ombre !

M. Arsène Houssaye. — Il y a d'illustres ombres qui ont gagné des batailles, monsieur le duc.

Le duc de Richelieu. — Pas dans les coulisses, monsieur. Mais voyons : vous ne m'avez soufflé mot ni de Céliraène, ni d'Aunes, ni de Suzanne. Pourquoi cela?

M. Arsè.ne Houssaye. — N'ai-je pas eu l'honneur do dire à monsieur le duc que tout me réussissait !

Le duc de Richelieu, souriant. — C'est juste. Et maintenant... ?

M. Arsè.ne Houss.vye. — Maintenant, je suis inspecteur des musées do province.

Le duc de Richelieu. — A la bonne heure! Mais que faites-vous pendant vos inspections?

M. Arsène Houss.we. — Je fais des comédies.

Le duc de Richelieu. — C'est logique.

M. Arsène Houss.we, de plus en plus troublé. — -Monsieur le duc, monsieur le duc...

Le duc de Richelieu. — Qu'avez-vous, monsieur Houssaye, on vous dirait inquiet, agité.

M. Arsène Houss.we. — Non... mais... Permettezmoi une question, monsieur le duc. . . Ces bonbons que vous m'avez offerts tout à l'heure...

Le duc de Richelieu. — Mes pralines? Eh bien? [Riant.) Etourdi que je suis ! ce sont mes pralines de rendez-vous. J'aurais dû vous offrir do l'autre boîte, celle-ci n'étant que pour moi seul. Rassurez -vous, monsieur Houssaye, vous ne courez aucun danger; luiu de là.

M. Arsène Houss.vye. — Je suis tout rassuré, monlour le duc.

Le duc de Richelieu , atec tm soupir. — Ah ! oui, la jeunesse et les roses ! les cheveux blonds et les joues

fleuries! les violons ot les moulins! Vous avez raison, monsieur Houssnye; tout est là! tout n'est que là! J'achèterai vos œuvres complètes.

é^i^SlSfSlSISilSllSitS/iSfS^S^SfiSSSilSfi^^

« Le critique c'est celui qui, au lieu de vous montrer l'homme bien assis dans sou fauteuil, bien enveloppé dans sou manteau, bien boutonné dans sou habit, lui tire son fauteuil, lui an-ache son manteau, lui met bas son habit, <\\)i l'examine d'abord tel que la nature l'a fait, lui met la main sur le cœur, le doigt sur le crâne, et dit : « Voilà la part du tempérament, voilà la part de l'éducation, voilà la part de l'art. »

(Alexandre Dlmas père. — Premier numéro du Mousquetaire, i2 novembre 1853.)

{Le théâtre représente un cabinet trés-richement et trèsartistiquement meublé. Une table recouverte d'un tapis ; tout ce qu'il faut pour écrire. Portes à droite et à gauche pour les collaborateurs ; porte au fond pour le public. A la ylace, une carte de visite : celle de madame Bader. — Au lever du rideau, un homme ou plutôt un géant, Alexandre Dumas père, en petite veste, écrit sans s'arrêter. La sueur dégoutte de son front. Et pourquoi se donnc-t-il tant de mal, bon Dieu ? Pour rédiger des tranquillités à peu près conçues dans le goût suivant.)

« Chers lecteurs, » Vous rappelez-vous où nous on sommes restés do notre dernière causerie?

» Si vous ne vous le rappelez pas, je vous le dirai, moi.

» Si vous vous le rappelez, je vous le dirai encore.

» Car j'ai une mémoire prodigieuse, moi.

» Tenez, je vais vous en donner un exemple.

» Vous connaissez Leuven, — Adolphe de Leuven, un rare et excellent cœur, en même temps qu'un rare et excellent esprit.

» Leuven est mon ami depuis vingt-cinq ans.

» Vous savez que j'ai cinquante mille connaissances, mais que je n'ai que cinquante amis.

» Encore est-ce beaucoup !

» Eh bien ! Leuven est à la tête des cinquante.

» Une supposition, chers lecteurs.

» Supposons, si vous voulez, que j'aie besoin de cent mille francs. m

» Une bagatelle !

» Supposons qu'il me les faille immédiatement, non pour moi, bien entendu, mais pour quelques-unes de ces bonnes actions dont vous m'aidez si fréquemment à porter le fardeau, chers lecteurs.

» Comment me les procurerai-je?

» C'est bien facile et bien simple, allez.

» Regardez-moi seulement.

» Je fais un signe à Leuven, — tenez, comme cela, — et je dis : Pssst !

» Rien do plus, rien de moins.

» Au bout de cinq minutes, s'il est à Paris; au bout d'une heure, s'il est à Versailles; au bout de quatre heures, s'il est à Orléans; au bout de quinze heures, s'il est à Lyon ; au bout de trente heures, s'il est à

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