‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 101 sur 112 · LA FILLE DU BOULANGER · texte numérisé non relu

LA FILLE DU BOULANGER

En face de la maison de bois demeurait le boulanger Compain, qui fournissait les Noirau, ses voisins. Sa fille Rosette portait le pain et allait marquer les tailles chez ses pratiques. Hugues la voyait tous les jours chez son oncle ; sans se rendre compte de ce qui se passait en lui, il était tout timide à son aspect, rougissait quoiqu'il l'eût connue fort jeune, et s'éloignait à son arrivée ; il montait à sa chambre et s^étonnait de se trouver tout pensif, réfléchissant, — à quoi? c'est ce qu'il n'aurait pu dire. Sa main prenait un crayon machinalement et dessinait des figures de jeunes filles , sans penser à la ressemblance de Rosette qui s'attachait à chaque coup de crayon.

Depuis trois mois que Triégler était parti , madame Noirau n'avait plus pensé à la fameuse scène qui avait presque couronné le départ de l'artiste. Mais Hugues poursuivait son idée ; levé tous les jours à cinq heures du matin, il dessinait sans relâche, aidé des conseils que Triégler lui avait donnés. En rentrant de son élude, il se mettait bravement à sa petite table et travaillait encore. Un soir qu'il dessinait, Rosette apparut à sa fenê^ tre. Sa ravissante figure , encadrée par les plantes qui grimpaient le long de la muraille , faisait tableau tout naturellement. C'était une jeune fille de seize ans, toute rieuse, qui avait cependant remarqué l'espèce d'émotion

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que causait sa présence à Hugues. Elle regardait ce qu'on appelle les passants en province , c'est-à-dire ud cbat poursuivi par les gamins, une hirondelle qui regagne son nid. Rosette prit |sans s'en douter une pose si coquette que Hugues, croyant qu'on ne le voyait point, après ravoir contemplée sournoisement, la dessina. La malicieuse Rosette^ qui devinait, fit mine de se retirer ; il sembla tout à coup à Hugues que son bonheur s'évanouissait ; il vint lui-même s'accouder à sa fenêtre, persaadé qu'elle était partie, regardant avec délices la petite chambre; la chaise , le tricot ; mais Rosette revint tout à coup en souriant de sa petite ruse, et surtout de la mine embarrassée de Hugues, dont la figura s'empourprait.

— Bonjour, Hugues, dit-elle; vous dessinez?

— Mais... oui... mademoiselle.

— Appelez-moi donc Rosette tout court; on dirait que vous avez peur de moi. Nous sommes de vieilles connaissances cependant; est-ce que vous ne vous rappelez plus que nous allions ensemble à Técole ?

— Si, Rosette, répondit Hugues tout troublé.

— Eh bien, pourquoi ne me parlez-vous jamais? ditelle en riant.

— Je ne sais pourquoi» Rosette, mais vous avez changé tout d'un coup pour moi. Nous nous sommes connus enfants, et, en sortant duséminaire, je vous ai retrouvée grande... Je n'osais plus...

— C'est juste; j'oubliais que l'on ne parle pas aux femmes dans les séminaires. Mais puisque nous nous sommes raccommodés, vous me parlerez maintenaut) n'est-ce pas ?

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— Otri, Rosette ; et, pour vous le prouver, je voudrais vous demander quelque chose, mais quelque chose... je n'oserai jamais vous le dire.

— Mon Dieu, c'est donc bien grave?

— Non, je n'oserai jamais.

— Allons donc, dit-elle en faMànt une petite moue ravissante.

— Je voudrais faire votre portrait.

— Oh 1 que je suis contente ! Je m'en vais mettre une autre robe.

— Non, s'il vous plaH, vous resteree telle que vous étiez tout à l'heure.

— Ah 1 vous me regardiez en-dessous I

— Rosette! cria le boulanger Compain, descends tout^ de suite.

— C'est papa qui m'appelle; à demain!

— A quelle heure?

— A quatre heures. Adieu! <fit-elle'en adressant un sourire à .Hugues qui fut heureux pour le reste de la journée.

Le lendemain, Kosette vint en toute htte k sa fenêtre. Hugues commença le dessin ; il s'était arrangé de manière à ce qu'on ne le vît pas de la rue.

— ^Voasrappeler-vous, lui dit Rosette, que vous m'appeliez votre petite femme, et puis nous faisions la di^ nette dans un coin^ à nous deux? Comme c*était gentil!

— Oui, oui, balbutia HuRues.

— Et quand nous allions jouer dans les granges de mon onde Godait, & Croy?...

Hugues laissa tomber son crayon h ce souvenir; aprèi

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sept anSyfil se rappelait comme d'hier qu'en jouant à cache-cache, il s'était blotti sous le foin avec Rosette, et qu'un baiser innocent et pur avait duré près d'une heure, dans des extases qu'il n'avait jamais retrouvées.

Le portrait demanda quinze jours : quinze séances pleines de bonheur I Rosette était impatiente de l'avoir et ne se contentait pas de voirie croquis que Hugues loi montrait de sa fenêtre.

— Quand vous me le donnerez, lui dit-eUe, vous verrez ma surprise, à moi.

— Qu'est-ce que c'est? demanda Hugues.

— Vous êtes trop curieux, pionsieur; vous le saurez plus tard.

Le pauvre garçon ne dormait plus ; il était amoureux fou ; il ne pensait plus qu'à Rosette : le soir, quand elle se couchait, il cherchait encore à suivre sa forme se dessinant d'une manière indécise sur les rideaux blancs. La fatigue finissait par l'endormir. Madame Nobrau ne Pavait jamais trouvé aussi paresseux.

— Si vous étiez chez des étrangers (un de ses mots favoris), croyez-vous, lui disait-elle, qu'on vous donnerait un valet de chambre pour vous réveiller ? — Allez à votre étude, fainéant!

Mais Hugues, cuirassé d'abord par rmdifférence^ l'était encore mieux maintenant par son amour. Quand il eut achevé une copie du portrait, qu'il se réservait, il pensa à l'accompagner d'une lettre. Il en fit vingt brouillons, les recopia, puis les déchira, n'en étant jamais content. Le portrait fut remis sans missive à Rosette, qui serra la main de Hugues en y laissant un petit paquet. Hugues monta tout joyeux dans sa chambre. « A

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m^n ami Hugues » était écrit sur Tenveloppe ; fl hésita d'abord à l'ouvrir; enfin, après avoir déplié lentement le papier, il trouva une charmante bourse qu'il baisa ardemment en songeant que les jolis doigts de Rosette avaient imprégné la soie de leur parfum de jeunesse. Puis, se souvenant qu'il ne l'avait pas remerciée, il lui écrivit :

« Ma chère Rosette,

« Votre bourse m*a fait grand plaisir ; je la garderai toujours, jusqu'à la mort. Ce sera pour moi un souvenir, quand je serai loin dici; car je veux devenir un grand artiste et je ne peux rester à Soissons. Dites-moi que vous penserez un peu à moi, comme que je penserai à vous. Je vous aime, Rosette. Vous souviendrez-vous du pauvre Hugues qui sera malheureux à Paris? M'aimerezvous un peu î dites-le-moi et ce sera un talisman qui me fera vaincre tous les obstacles. Je serai si heureux en pensant qu'il y a quelqu'un qui s'intéresse à moi; car je n'ai personne que vous»* Mon père et ma mère sont si loin : ils ne m'écrivent pas... Et plus tard, quand je reviendrai dans ma petite ville, où personne ne me comprend, si vous m'attendez encore... Je n'ose continuer ; j'ai le cœur trop gonflé d'espérance. Répondez-moi un mot, un simple mot que je puisse garder sur mon cœur, je serai si heureux, ma Rosette I A ce soiri »

Le billet fut remis à Rosette quand elle vint apporter les tulles chezNoirau; mais le soir Hugues attendit vainement que Rosette parût à sa fenêtre ; le lendemain même absence. Huit jours se passèrent ainsi pour Hugues, dans des inquiétudes et des tourments affreux. Son père aurait-il trouvé la lettre? serait-elle malade?

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anrait-elle été fâchée de ce que je lui ai écrit? pensar t-il. — Cependant, nn soir, comme il allait se coucbar, ilyit la chambre de son amie édaiiée, et Rosette lui fit signe de venir à la fenêtre :

— Mon cher Hugues , lui dit-eUe , je crois que mon père nous soupçonne ; il m'empêche d'aller chez rotro oncle. Voilà pourquoi je ne me mets plus à la fenêtre.

— Ah I ma pauvre Rosette 1 s'éma Hugues.

— Parlez doucement afin qu'on ne puisse nous entendre ; tous les soirs nous causerons ainsi. Ne m*écnvez plus : votre lettre m'a bien tourmentée. Je ne sais plus à qui je pense toute la journée ; je la relis sans cesse et je pleure. Vous ne m'écrirez plus, n'est-ce pas, Hugues? promettez-le-moi, dit Rosette d'un ton qui démentait ses paroles. — Je tremble que mon père ne si^e tout cela. Est-ce que vous voulez partir bientôt, vilain?

— Ma chère Rosette, il le faut ; mais je reviendni riche, avec de la gloire, et nous nous marierons.

— Ah I quel bonheur !

Quelqu'un qui passait dans la me vint rompre l'entretien.

— A demaini dit Rosette.

Ces entretiens se continuèrent ainsi pendant un mois; Hugues qui, n'était pas satisfait de conversations aussi lointaines , demanda à Rosette un rendez-vous , alléguant qu'il était peu agréable de se parier le soir sans se voir, d'être obligé de se tenir constamment sur le quivive. Rosette, qui, dans son innocence, trouvait cela tout naturel, accorda le rendez-vous sur le Mail. Tous les soirs, les deux jeunes amants se promenaient ensemble

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mfds une voisine, \^% ayant aperçus, alla prévenir le boulanger <îuo sa fille ferait jxiHer d'elle s\ on n^ prenait garde. Elle n'avait pas reconnu Hugues ; aussi ne putelle donner à son égard que de vagues renseignements. Compain entra dans une extrême foreur .

— Tu vas aller à ta chambre, dit-il à Rosette, et tu n'en sortiras de Tmit jours. Qu'est-ce c'est qu'une dévergtmdée comme ça, avec son petit air de tainte-nitouche^ Allez, et si je vous*y prends encore , je vous fais entrer au couvent.

Rosette s'en alla tout en larmes. Le soir elle se coucha, non sans penser à Hugues ; puis elle réfléchit que son père lui avait défendu d'aller promener sur le Mail, xniais que les conversations séparées par la rue ne lui étaient pas interdites. Les entretiens îi la fenêtre reprirent leur cours. Cependant l'hiver marchait à grands pas; on était au mois de décembre, et les conversations entre dix etonte heures du soir devenaient très-froides. Hugues voulait partir pour Paris dans le mois de janvier : comment? c'est ce dont il ne s'inquiétait guère; mais c'était une idée arrêtée dans son esprit, et Hugues ofoait «ne tête^ comme disent les vieilles gens. Seulement ces conversations, entrecoupées par le froid. Rosette qui ne pouvait plus sortir, son départ prochain, tous ces motifs lui inspirèrent un désir qu'il jrfe put s'empêcher de soumettre à son amie. Il lui écrivit.

a Ma chère Rosette, « Je vais partir ; nous allons être séparés , hélas 1 Quand nous reverrons-nous ? Dieu le sait. Peut-être jamais. — * 11 y a près de trois mois que p^ms ne nous

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sommesTos. rainne demande àvous faire, une demande que vous ne me refuserez pas, que tous ne pouvez me refuser. C'est im projet hardi, je le sais ; je l'ai combiné bien des fois la nuit quand je pensais à mon départ inévitable. Il faut que vous me receviez la nuit prochaine dans votre chambre : nos deux fenêtres sont si proches... Il faut que je vous voie encore une fois, une seule fois. Si vous me refusez, je ne partirai pas, je resteraiàSoissons... mais dans un endroit où vous me verrez tout à votre aise , dans un endroit où tous pourrez aller prier sur ma tombe... Ce soir, entre onze heures et minuit, votre père sera endormi, il n'y a rien à craindre : ayez soin de ne pas allumer de chandelle. — ^Adieu, ma petite femme, pensez bien à ce que je tous écris; ceci est sérieux. Qu'ai-je besoin de la, vie , si personne ne s'intéresse à moi ! A quoi bon chercher la gloire, si personne ne la partage ? Mais j'ai confiance en vous et TOUS ne me refuserez pas. Ne me répondez pas ; je veillerai cette nuit et je jetterai une pierre contre tos carreaux. »

Hugues, après aToir écrit cette lettre, la lança dans la chambre de Rosette, suiTant sa coutume, et retourna préparer tout ce qu'il lui fallait pour ses projets.

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