‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 56 sur 112 · INVENTAIRE · texte numérisé non relu

INVENTAIRE

Chien-Caillou demeurait dans la rue des Noyers. C'est aux environs de la place Maubert, un quartier où l'on a

souvent faim. Il louait au septième étage une petite chambre -de 40 francs. Voulez-vous savoir ce qu'est un logis de 40 francs par an ?

On entrait dans cette chambre, c'est-à-dire, on n'entrait pas dans cette chambre , mais dans le lit ou sur une échelle. Le lit prenait les deux tiers de la place, l'échelle l'autre tiers. Le lit était à gauche s'enfonçant sous le toit : un lit avec une couverture douteuse; des draps qui, à force de raccommodages, ne formaient plus qu'une vaste reprise. Les draps couvraient à peu près un matelas d'une maigreur de lévrier. Ce pauvre matelas, qui dans im temps avait contenu de la laine, la misère l'avait converti en paillasse. Un jour une poignée enlevée à propos pour dîner, un autre jour une poignée pour déjeuner, avaient fait vivre Chien- Caillou un mois du matelas, et il trouva tout aussi bon de dormir sur la paille, quand il fut forcé de remplacer la laine. Pour l'échelle, c'était là un meuble de la plus heureuse invention. Une table aurait gêné ; une commode n'aurait pu tenir dans la mansarde, en raison de l'angle formé par le toit; un secrétaire était un meuble trop fastueux ; — au lieu que l'échelle, d'allure solide, avec ses marches plates, servait d'étagère portant le plus étrange mobilier.

Dans l'origine, son principal but avait été de conduire à la fenêtre. La fenêtre était un trou pratiqué dans le toit, ne pouvant donner passage à la tête, mais destiné à renouveler l'air.

Sur le premier échelon demeurait un lapin blanc, tranquille, réfléchissant et semblant très-satisfait de sa vie de torpeur. Le second échelon portait ime brosse, quel-

Q CHIfiN-CAILLOU.

qttd9 planeh^s de cuivre; le troisième, une bolie de hois blgpo conteu^nt du fil , des épingles, des aiguilles em^ manchées dans du bois, un pot de cirage ; le quatrième, UR QurtQn veetru d'où sortaient du papier blanc, des esUmpes, etc.

Rien aui^ murs qu^une estampe, |a Descente de croix gravée par Rembrfindt, non pas de celles qui traînent sur les quais, abominables contrefaçons à quinze sous, mais une épreuve de maître. Cette estampe de 200 friqics au piilieu de ce mobilic)r boiteux disait toute la vie de ChieurCailloq.

Chien-Caillou était de cette race de bohèmes malheureux qui restent |oute leur vie bohèmes. Son père était un quvfier tanneur du faubourg Saint-Marceau. Chien- CaiQou apprit la tannerie ; le métier lui déplut et il sq mit à colorier des images pour la rue Saint-Jacques. Un jour son père le battit, et il s'enfuit, heuijeux de rencontrer un groupe de rapins qui voulurent bien l'admettre dans leur société. Il n^avait que dix ans. Il dessinait d'une façon si naïve, qu'on accrochait toutes sps œuvres dans Fatelier.

Ce fut alors qu'on lui donna le sobriquet de Chien- Caillou. Il ne sut jamais pour quellp raison, ses amis non plus ; les rapins ne sont pas fort en étymolpgies. Le surnom lui resta. Il ?ongea à faire de la gravure, mais la gcavpre ressemblait à ses dessins : c'était quelque chose dî^Uemand primitif, de gothique, de naïf et de religieux, ^jui donnait à rire à tout l'atelier.

Chien -Caillou 5 fatigué d'être toujours goguenarde, quitta ses amis et ne reparut plus. Il s^instaîla rue de§ Noyers, dans la chambre à 40 francs ; et il était encore

CHIBN-CAILLOU. f

couché, son paxtttlon, 8on gilet, sa casquette, lui senrant d'édredon et de couvre-pieds, suivant l'habitu4e cjes pau-^ vres gens. A huit heures, il s'éveilla et appela son lapin :

— Bh ! eh ! Petiot, arrive ici.

Petiot, à cette voix amie, dressa les oreille^, descendit de son étage élevé, prit piiUe précautions, évitant de déranger sur son passage la brosse, la bcrfte aux ou-< tils , et sauta tout doucement sur le lit. Chien-CaiUo^ Tembrassa sur le nez et le mit réchauffer sous les couvertures. Car il aimait son li^pin plus que Pélisson son araignée.

— Attende, dit-il II Petiot, je vais QfeerpbW I fflWBW î nous avons faim, pas vrai? ,

Il grimpa en chemise à son échelle, prit dans la boite un gros morceau de pain' dur, quelques carottes, et revint se fourrer dans les draps. JamlEÛs repas ne fut pris avec plus d'avidité que celui-là. Si Petiot avait un faible pour les carottes, son maître ne les aimait pas moins. Le pain était bien dur, il est vrai, mais on est jeune et on a faim.

— Ah ! Petiot, dit-il, quand nous aurons notre bateau!...

Le lapin, qui semblait comprendre tout ce que cette phrase contenait de béatitudes futures, vint se frotter le <îos contre son maître, en manière de caresse.

— Allons, Petiot, nous allons travailler. Chien-Caillou se leva, passa son pantalon, frangé au

bas comme un châle, et prit une planche de cuivre commencée. Puis il emmancha une aiguille dans un morceau Je bois, et s'assit sur le lit.

t CHl^EN-CAILLOtf.

Pendant ce travail, la figure du graveur s'illumina d'un rayon qui prouvait que son travail n'était pas tout matériel et que sa pensée passait dans son burin. Il travailla ainsi quatre heures. Sa planche esquissée, Chien-Cailloa endossa un misérable paletot et sortit après avoir embrassé son lapin.

•— Mon voisin, dit une jolie voix musicale qui partait d'une mansarde voisine, entrez un moment, qu'on vous parle.

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