‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 57 sur 112 · LES MANSABBES DES POÈTES. LES MANSARDES RÉELLES · texte numérisé non relu

LES MANSABBES DES POÈTES. LES MANSARDES RÉELLES

Voici à peu près le procédé employé par les poètes pour décrire une mansarde:

Une petite chambre au septième ou au huitième, gaie et avenante. Pas de papier, mais des murs blanchis à la chaux. Un violon accroché au mur (en cas de masculin), un rosier fleuri (en cas de féminin).

Un rayon de soleil vient tous les jours faire sa promenade danslachambrette.

On a vue sur le ciel ou sur un jardin garni de grands

Voici ce que pourraient écrire les poètes, sMlsavaient Tamour de la réaUté :

Une petite chambre au septième ou au huitième, triste et sale. Pas de papier, mais des murs jaunis, album mural qui porte les traces de tous les locataires.

Le soleil n'y vient jamais, ou, quand il y vient, c'est pour convertir la mansarde en plombs de Venise. On a quelquefois une vue, mais on n'aperçoit que des cheminées, des ardoiseï, dos toits et des gouttières. En hiver,

arbres dont les odeurs vo- | les mansardes sont aussi

lent à la mansarde.

n est bien convenu qu'une mansarde n'est jamais solitaire, et qu'elle a un pendant. Dans la mansarde d'en face se trouve une voisine, un voisin, suivant le sexe du héros du roman ; on se dit bonjour; on s'envoie des baisers ; les baisers sont rendus ; on se rencontre dans la rue. Un jour, la mansarde n^ 1 va rendre ' visite à la mansarde n<» 2.

Et voilà une nouvelle paire d'amoureux...

On rit, on chante, on boit dans les mansardes de poètes. Quelques vaudevillistes audacieux y font sabler le Champagne,

Les commis - voyageurs ont chanté partout :

« Dans un grenier qu'on est bien à vingt ansi »

humides qu'un marais.

Le plus souvent la mansarde est isolée, et Ton n'aperçoit guère que d'horribles créatures, des juif s, des vieilles femmes, des chats maigres, des enfants déguenillés, jaunes et hâves ; la musique qui sort de là est le cri d'un enfant auberceau qui semble se plaindre d'être né.

Souvent il fait faim dans les mansardes ; on y chante peu, onyboitmoins encore.

Peut-être pourrait-on trouver à boire des larmes...

Malgré ce qu'a dit Déranger,

Dans un grenier qu'on I est mal à vingt ans I

10 cm KN- CAILLOU.

, LE LOGIS DE ^j^DE JIOpEL^E 4M0URETT|

— Bonjour, voisin, dit Amourette en riant de la figure étonnée du graveur.

Chien-Caillou avait raison de s'étonner de cette subite connaissance; il n'avait jamais vu ni entendu parler do sa voisine, s'înquîétant peu des femmes; il dépensait tout son amour pour son lapin, et il n'avait jamais songe à mieux placer ses affections.

— Vous sortez, voisin ? continua Amourette qui était couchée sur un mauvaif lit de sangle. '

— Oui, mademoiselle, répondit le graveur.

— J'aurais bien voulu que vous dissiez à la fruitière de nous monter pour quatre sous de frites.

— Si vous le désirez, je vous les rapporterai moimême ; je n'ai qu'une petite course. ,'

' ' — Ah ! mon voisin, que vous êtes gentil !... Mais ça ne se peut.pas, dit-elle eh hésitant... Xvez-vous quatre

sous

Quoique cette demande fût faite un peu brusquement, en raison de là nouveauté des relations, Chîen- Caillou la trouva naturelle . Les malheureux sont si vite frîirésl

— Ma foi, dit-il, je suis aussi pauvre que vous.

— Eh bien, je vous remercie tout de même ; dites à la fruitière de monter les frites ; quand elle sera ici, elle n'osera pas les remporter, quoique nous lui devions déjà quelque chose.

— Bon^ je vais faire comme vous dites:

— Ah çà^ voisin, vous reviendrez nous voir, j'esp^ro? Pourquoi ne venez-vous jamais?

— Je ne sors pas, et je ne savais pas qun vous fussjez si près de moi.

— Il faut que vous voyie? ma sœur. Vous aye? l'w triste, nous vous ferons rire. Ahl comme nous nous amusons toutes les deux 1 Est-ce que la petite fojle n'a pas vendu hier ma robe et mes jupons I Nous n'avons plus qu'une robe pour nous deux. Elle me laisse en chemise. Tenez...

Et Amourette releva la couverture, non par effronterie, mais par misère joyeusement cynique ; ce dont; f^t tellement effrayé Chien-Caillou, qu il: ouvrit la porte et descendit précipitamment Tescalier.

Quelque tenaps après, la sœur d'Amourette rentra.

— Eh bien ! Nini, as-tu de l'argent?

— Pas un liard ; mais j'ai faim.

— Le voisin est descendu chez la frujtière; npus cillons manger. Tu n*as donc pas trouvé M- Clémpnt?

— n est parti k la campagpe, à' ce que m'a dit sa bonne. Dis donc, Amourette? labonpe me fajtune ûhre, paire d'yeux quand j'y vais.

— Elle se doute peut-être de quelque chose. -

— Qu'est-ce que cela lui fait? Ne dirait-on pas que je ruine M. Clément !... Ahl le vilain vieux avare 1 Faut-il que nous ayons besoin de manger... Il est laid, il prise, il aune perruque...

— Je ne veux pas que tu y retournes, Nini ; c'est pour moi que tu \e sacrifies, parce que je suis une paresseuse. Mais demain je veux retourner chiffonner a^ec paça. iL

12 CHIIEJÏ-CAILLOU.

me battra, ça m'est égal; au moins tu ne seras pas

obligée d*aller aVec ton vieux,

— Tu resteras. Amourette ; je veux que tu restes avec moi; dit Nini dont les paupières s'emplissaient de larmes. Tu voudrais donc me laisser seule? Tu sais bien que nous sommes trop grandes pour faire le chiffon^ que le métier ne va pas, et que, si papa nous swrenreyées, c'est qu'il ne pouvait plus nous nourrir. Tai rencontré une femme qui m'a dit qu'elle nous apprendrait la brochure ; nous pourrons gagner tout de suite six sous par jour chacune.

— A la bonne heure, dit Amourette, nous pourrons vivre avec les six sous. Tu n'auras plus besoin du vieux,

— Je tâcherai de mettre quelque chose de côté,, dit Nini ; je m'achèterai une petite robe comme j*en ai tu l'autre jour, à sept sous le mètre ; un petit dessin à fleurs qui est gentil tout plein. Avec ma robe, j'aurai aussi un bonnet neuf à la Charlotte Corday, des brodequins pas chers; on en vend d'occa^e, pour presque rien. Et puis, nous irons au bal : hein ! Amourette ?

— Oui, nous irons chez Constant... Entends-tu monter, Nini? C'est la fruitière sans doute.

— Ma voisine, c'est moi, cria Chien-Caillou en dehors. — Ne parle pas deM. Clément devant lui, dit Amourette.

Page 1