‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 10 sur 26 · INQUIÉTUDES DE LA POLAHN · texte numérisé non relu

INQUIÉTUDES DE LA POLAHN

Pendant ce temps, madame Polahn, surprise par nous écoutant aux portes, à l’ombre d’un bouquet de

pins, était en tête-à-tête avec Wenceslas XXVIII. Tous deux discutaient avec animation.

— Assurément, disait la veuve polonaise, d’après ce que je viens de surprendre, ses sentiments ne sont plus douteux, il en raffole.

— Eh bien! qu’y a-t-il d’étonnant? Ma fille est belle, Roderic est jeune, et je l'ai mis à son aise, au point qu’il peut aimer Jutta ouvertement; je ne comprends pas comment ces mots : ma chère àme ! ma Jutta! Jutta bien-aimée! vous ont alarmée à ce point. S’il lui parle ainsi, c’est parce que je l’ai voulu.

— Et vous avez eu raison de le vouloir, cher duc; mais quand on en est arrivé là, on lève le masque, on avoue tout, lorsqu’on est loyalement disposé à aimer.

— Mais s’il veut obtenir le cœur de Jutta, s’il veut, lui aussi, avant de se faire connaître, s’entendre dire: Mon Roderic, Roderic bien-aimé !

— Mon Dieu! rien de mieux, mais il y parviendra plus rapidement, plus sûrement, en avouant son rang et ses titres.

— Cependant, reprit le duc, s’il a la fantaisie de se faire aimer pour lui-même, sans l’appoint de ses ri-

chesses et de ses ancêtres, comme un prince de légende et de conte de fées.

— Oh ! monseigneur, fit la Polahn en hochant la tête,

méfiez-vous de ces esprits romanesques; ils poussent souvent fort loin leurs fantaisies préliminaires. Ils abusent de l’incognito pour obtenir bien des choses sans s’engager; puis, un beau matin, ils s’esquivent et regagnent les bords de l'ile flottante qui les avait apportés, toujours comme dans les légendes et les contes de fées. —

— Oh! oh! le croyez-vous capable d’abuser ainsi de ma confiance?

— Ce serait affreux en vérité; mais il n’en serait pas à sa première escapade. Il a le pied leste, et s’est déjà plus d’une fois retiré après avoir sondé le gué. Vous savez son aventure avec la fille du duc de Glogau, et l’examen qu’il est allé faire de la jeune veuve de Rechemberg, refusée depuis, comme la première.

— Oui, maisil n’avait pas poussé sa perquisition hors des limites permises, J’ai ouï dire que ni l’une ni l’autre n’avait été avertie de sa présence.

— lié! hé! fit la prudente matrone, qn’en savonsnous? Nous-mêmes ne devons-nous pas à un pur et

simple hasard d’avoir été avertis de sa venue, sous un déguisement, selon son habitude?

— Fort bien, ma chère Hélène; mais enfin nous le connaissons, nous veillons sur lui. Et puis il n’a pas l’air de s’ennuyer au milieu de nous; il n’a pas l’air de vouloir gagner aux champs.

— C'est tout simple! En ce moment, il joue un jeu fort plaisant pour un jeune libertin : il tente Jutta, qui est belle comme un ange, et simple en fait d’amour, comme un chevreau d’un mois. Il pétille d’esprit, il fait des vers capables de faire tourner les meilleures têtes. Un instant lui suffit pour mettre ma surveillance en défaut, pour arriver à son but, entraîner notre pauvre Jutta, la séduire, la perdre...

— Mein Gott! s’écria le duc effrayé, que me ditesvous là, Polahn?

— Ce n’est pas tout ; pendant que vous croyez le tenir et le forcer à réparer le mal, il fait verser l’or par ses affidés, il a des intelligences jusque dans votre palais, il séduit vos gardes et disparaît, comme il a fait à Glogau, à Rechemberg et dans bien d’autres cours souveraines d’Allemagne peut-être.

Le duc se leva furieux, les prédictions exagérées de

la Polalm lui semblaient prêtes à se réaliser; il frappa sur un timbre pour appeler.

— Qu’allez-vous faire? dit la polonaise; vous passez d’une extrémité à l’autre. Je vous en prie, ne précipitez rien. Ne voyez dans ce que je vous dis là que des suppositions suggérées par ma prudence.

— Je veux en finir! criait Wenceslas XXVIII; il faut savoir sur quoi compter avec ce masque perpétuel.

Vrai Dieu! c’est un carnaval par trop prolongé I II faudra bien qu'il se décide à la fin ! Ah ! s’il croit que je vais le laisser tranquillement mettre à mal ma pauvre Jutta, mon unique enfant! il se trompe!

Pendant ces imprécations, Zahn, aux aguets derrière la porte, entra en faisant des gambades comiques.

— Zalin, mon mignon, va-t’en vite me chercher mes conseillers : Fortembach, maître Metzler, mon grand chambellan, mon surintendant des finances, mon sommélier Bénôdic, mon feld-maréchal!...

— Bien, monseigneur, dans une minute la noce sera au grand complet, fit Zahn en tournant sur ses talons.

— Qu’cst-ce qu’il parle de noce, ce petit vaurien? réclama la Polahn. Zahn ! Zahn 1 attends encore, ne

dérange personne... Zahn! Zahn, ici! il n’y a rien de

pressé.

Le malin gnôme avait déjà disparu. Ce qu’il avait surpris, en écoutant avant d’entrer, lui faisait espérer quelque chose d’amusant de la réunion ordonnée par Son Altesse; pour rien au monde, il n’eût consenti à entendre le contte-ordre de sa maîtresse, bien que ses oreilles eussent la finesse de deux véritables cornets acoustiques.

— Est-il possible que vous soyez si peu raisonnable, monseigneur? reprit la prudente polonaise; vous passez en une seconde de la sécurité la plus dangereuse à la plus bruyante inquiétude. Qu’allez-vous leur dire, quand vous les aurez tous devant vous? Si encore vous n'aviez fait venir que les plus discrets, mais non, d'après vos ordres, ce vilain nain va nous amener toute la cour.

— Ah? j'ai oublié le plus important, répondit simplement le duc, il me faut aussi le prince Roderic.

— Ecoutez encore un mot, avant que tous ces genslà soient ici. Si vous faites du scandale, si vous ébruitez mes appréhensions, Roderic qui avançait reculera. Vous savez à quel point le jeune prince est susceptible;

là est peut-être Tunique cause de toutes ces inconstances. Blessez-le dans son amour-propre, ayez l’air de le contraindre à se prononcer, et dès ce moment il nous échappe.

— Mais que faire, Hélène, pour éviter ce suprême danger?

— Avant tout, cher duc, tenez secrets nos soupçons.

Son incognito le met sous notre main, nous avons le droit de retenir le poète Koèpfen ou l’étudiant Roderic; nous ne pouvons plus rien sur un personnage d’un si haut rang, si vous lui apprenez brusquement qu’il est reconnu.

Cependant les conseillers se rendaient au rappel empressé battu parZahn, dont la malice insigne avait espéré un scandale dans la tournure de cet incident.

— Ah! mon Dieu! les voici déjà, Hélène, fîtWen- '

celas, que vais-je leur dire?

— Eh! la première chose venue, voyez, cherchez.

Au surplus, si vous ne trouvez rien, renvoyez-les.

Comme elle achevait ces paroles, les grands officiers de la couronne se présentèrent devant eux.

— Messieurs, dit le duc, sans plus d’explications, j’ai changé d'avis, je n’ai rien à vous dire. Nous remet-

trons le conseil à demain; vous pouvez vous retirer.

Puis, se frappant le front ;

— Ah! Klumpfuss, un mot? Entendez-vous avec le comte de Fortembach pour élaborer les bases d’un projet d’emprunt, à l'occasion des noces de mon auguste fille.

— Justement! monseigneur, répondit le grand-trésorier, je viens de recevoir de Sa Majesté le roi de Pologne des offres merveilleusement avantageuses pour l’achat du nain de votre Altesse Sérénissime ..

— M. Klumpfuss, comment avez-vous l’audace de nous proposer de battre monnaie aux dépens d’une créature humaine?

— Monseigneur, si je connoissais un meilleur moyen...

— M. Klumpfuss, reprit le duc avec colère, je vous défends de jamais penser, jamais! entendez-vous? à regarder mon pauvre Zahn comme un lingot à monnayer. Allez, et songez à trouver dans votre tête des ressources moins criminelles.

Wenceslas XXVIII ne fut pas seul choqué de cette obstination «A regarder son bouffon comme un animal des Indes, une bête curieuse ou un joyau de prix bon à

échanger contre un sac de florins, Zahn, dont l’oreille se trouva à portée de recueillir cette nouvelle hostilité de Klumpfuss, se promit de la faire payer chèrement à l’objet habituel de ses haineuses prédilections.

Depuis longtemps déjà le méchant gnôme minait ce laborieux personnage dans l'esprit du souverain, en contrefaisant son parler nazillard, sa démarche gauche et ses doléances économiques, il le raillait en plein conseil, et le chef de l’État avait la faiblesse de rire de ces indignités. Le vilain drôle ne craignait pas de supposer au brave surintendant des finances des projets de réforme qui exaspéraient le naïf Wenceslas, et laissaient en son àmeune trace d’aigreur contre le calomnié, môme après la découverte de la vérité.

Le projet de le vendre au roi de Pologne n’était pas de nature à apaiser la haine de Zahn. Cette persistance à l’estimer en espèces sonnantes lui parut mériter une dénonciation en règle, capable de faire chasser définitivement Klumpfhss de la principauté. Provisoirement, il répondit au mauvais tour du ministre boiteux, en jetant un pavé formidable à travers ses plans d’économie.

— Cher M. Klumpfuss, dit-il au conseiller qui se re-

tirait confus, cher M. Klumpfuss, rallongez votre jambe et restaurez votre pied droit pour danser. Notre maître marie sa Hile, la princesse Jutta, à un poète qui a emprunté son unique habit à la garde-robe du comte de Fortembach. '

Klumpfuss tressaillit. Pour la première fois un trait décoché par Zahn parvint à l’atteindre; lui seul ne savait rien encore de cequi se passait. 11 n’avait aucune connaissance de Roderic ni des espérances dont il était l’objet. Son regard ébahi s’arrêta sur madame Polahn. Celle-ci lui confirma en souriant l’exactitude de la railleuse annonce.

Comme il entrait dans les plans du duc de ne pas initier davantage son surintendant des finances, dans les secrets du moment, le brave homme se retira navré. Marier la très-belle héritière de la maison de Ratibor à un prince puissamment riche, et se défaire avantageusement du hideux et précieux bouffon, ôtaient les bases les plus solides de ses projets de réforme économique. Si le fait ironiquement annoncé par Zahn se confirmait, le pauvre Klumpfuss se voyait contraint d'abandonner à la fois ces deux rêves si bien

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