‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 9 sur 26 · LA GLACE EST ROMPUE · texte numérisé non relu

LA GLACE EST ROMPUE

Trois jours après l’héroïque résolution de l’étudiant d’Heidelberg, Jutta, assise sur un banc, dans le jardin " qui avait remplacé le champ de manœuvre, essayait une chanson d’amour de Iloderic. Cette petite poésie, simple et parfumée comme une violette de mars, avait été mise en musique par le silencieux Melzler.

Il serait difficile de la traduire en entier sans lui enlever sa fraîcheur. La strophe suivante suffira à en indiquer le sujet qui faisait sourire Jutta, en la fredon- ' nant :

Jutta, depuis que je t’aime.

Les zéphyrs sont revenus,

L'oiseau reprend son poôme Si son nid à brins menus.

Sous tes pas la violette Entr’ ouvre sa cassolette.

Et la source, sous l’herbette.

Murmure une hymne à Vénus.

Comme le disaient les vers de Roderic, l’air était tiède; depuis le dernier orage qui avait failli l’ensevelir dans la montagne, la bise avait cessé de souffler. Les chèvrefeuilles et les groseillers verdissaient à qui mieux mieux. Les narcisses et les violettes étaient en fleurs, et les bourgeons des lilas commençaient à se dérouler. Dans les massifs on voyait rougir l’extrémité des branches de tilleuls, les peupliers devenaient brillants de sève, et les légers chatons des noisetiers se doraient aux rayons d’un soleil des premiers jours d’avril.

C’était une après-midi bien heureuse, une de ces heures privilégiées de l’extrême printemps, où toutes les sèves de la nature revivent, où tous les cœurs de la création animée tressaillent du désir d’aimer.

Julta jouissait de ce milieu enivrant par tous les pores ; elle sentait plus et mieux qu’elle n’avait jamais senti. L’énigme un peu vague des premiers troubles de

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son âme, aux derniers printemps, se trouvait enfin expliquée pour elle ; les vers de Roderic lui faisaient comprendre le réveil de la nature.

De temps en temps elle cessait de fredonner le lied amoureux, pour remercier Dieu de lui avoir envoyé un amant qui la comprit si bien, un poète qui lui ouvrit le livre de la vie aussi gracieusement. Son âme était fortement émue à la pensée de Roderic ; peut-être en ce moment, le duc son père eût-il eu bien des peines â lui faire abandonner, pour un prince véritable, le jeune poète étudiant.

Cependant, celui qui parlait si librement de son amour dans ses vers, Roderic n'avait pas osé encore lui adresser un mot significatif. 11 se contentait timidement de la regarder. Les simples politesses, nécessitées par les rapprochements que multipliaient à plaisir Wenceslas XXVIII, lui semblaient des hardiesses d'une audace hors ligne, quand il était auprès de Jutta. Revenu à son appartement de la tour de l’Est, il cherchait à s’enhardir, il se raisonnait adroitement, se rendait le courage et prenait une foule de résolutions. Mais, hélas! la fillette ducale, toute timide ellemême et toute souriante qu’elle fût, faisait toujours

évanouir, sur les lèvres de son amant, les paroles amoureuses qui devaient lui être adressées.

11 se fût désespéré, sans le précieux secours de la poésie; aussi était-il, le plus souvent, occupé à moduler ses sentiments sur un rhythme, lorsqu’il ne faisait pas de projets d’épanchement. En tous les cas, l’équivoque de sa situation ne le tourmentait plus; Iloderic se laissait tranquillement aller à l’irrésistible courant de la passion. Si la raison avait encore quelque velléité de révolte, il pouvait désormais lui répondre : Dieu le veut, et Wenceslas XXVIII !

Voilà où en était notre héros, quand le hasard le lit descendre de la tour de l’Est, et l’amena rimant et rêvant, jusqu’au banc où la princesse essayait l'air du Maître de chapelle. Ce banc était coupé dans un massif de buis fort épais ; Roderic heurta presque sa belle maîtresse avant de l’avoir aperçue. Celle-ci poussa un cri de surprise ; puis, le reconnaissant :

— Ah! Dieul monsieur, que vous m'avez fait peur! lui dit-elle.

— Je ne vous savais pas là, mademoiselle , répondit Roderic saisissant la-propos de son involontaire étourderie; vous ai-je dérangée? Je vous en prie, pardon-

nez-moi cette maladresse ; il y a si peu de temps que j'ai le bônheur d'être ici.

— Oh! vous ne me dérangez pas, monsieur, j’étais venue en cet endroit, afin d’y étudier plus à mon aise un joli air de maître Metzler.

— Un air de maître Metzler? j’y joindrai des paroles, si vous le désirez.

— Elles sont déjà faites, dit Jutta en rougissant.

Roderic devina. Cette découverte l’intimidait à son

tour; il garda un instant le silence.

La position de Roderic était délicate. Un premier téte-à-tôte, quand on aime sérieusement, est l’un des pas les plus difficiles de la vie. 11 se trouvait, pour la première fois sans témoins, en présence de Jutta ; cette heure si désirée, cette occasion si précieuse, il s’agissait de la mettre à profit; il fallait exprimer enfin ce qu’il sentait avec tant d’ardeur ; mais par quelles paroles devait-il commencer? 11 eût mieux aimé, en ce moment, avoir à tenir tête au rude Stéphanus que d’être obligé de parler d'amour à la gracieuse enfant qui lui souriait avec timidité. A défaut de mieux, Roderic reprit la conversation où il l’avait laissée.

— Est-ce un bon musicien, maître Metzler? dit-il

sans s’intéresser le moins du monde ail talent du maître de chapelle.

— Il est très-simple, très-naïf, il comprend la nature; et sans prétention, le brave homme atteint quelquefois à une véritable originalité.

— Et les vers qu'il a mis en musique vous plaisentils?

Sa voix hésitait et tremblait en faisant cette simple question.

— Ob' les vers, dit avec une charmante malice la belle Jutta, si leur accent naturel ne vient pas d’une grande habileté...

— Oh ! mademoiselle ! croyez-le, l’habileté n’y est pour rien...

— S’ils ne sont pas le facile résultat d’une verve éprouvée et mûrie...

— Je vous le jure! protesta de nouveau Roderic, ce sont les produits sincères d’un cœur jeune qui aime sérieusement, passionément. Je n’en avais pas fait un seul avant de vous avoir vue.

Cela fut dit avec une spontanéité irrésistible. Cet élan de vérité toucha la jeune princesse. Elle se laissa baiser la main avec une joie intime dont l’amant poète

devina quelque chose. A partir de ce moment, leur conversation devint moins banale, moins gênée; elle tourua peu à peu à l'épanchement. Il semblait que les rayons du nouveau soleil fondaient toutes les glaces ; celle des lacs et celles des cœurs. Au bout de quelques minutes, les deux amants se parlaient à demi-voix en souriant et mêlant les boucles de leurs cheveux, comme s’ils ne pouvaient plus se dire qu’à l’oreille les choses nouvelles et les gracieux projets.

Je ne pourrais plus me passer de vous voir, ô ma belle Jutta, vos yeux m’ont fait oublier le Rhin, je n’ai plus envie, du tout, d’y retourner.

La princesse sourit ici de ce premier sourire qui accueillait Roderic à son arrivée à Ratibor, et lui dit en le regardant avec attention :

— Bayreuth est-il sur le Rhin? ✓ <■

— Bayreuth 1. .. Pourquoi me parlez- vous de Bayreuth,

chère princesse?

Ne voulez- vous pas que nous parlions de cela? reprit-elle.

— Je ne comprends pas pourquoi la capitale de ce margraviat vous vient à l’idée, quand je vous dis que vos yeux, chère Jutta, me font oublier ma patrie.

— Allons, lit d’une voix joyeuse la fille de Wenceslas XXV111, je commence à le croire, vous avez vraiment oublié votre pays, cette fois. Vous ne songez plus à vous enfuir aussi inopinément que vous êtes venu.

— Ame de ma vie, pourquoi me tourmentez-vous ainsi? Pourquoi me parlez-vous par énigmes, comme les autres personnes de la cour? 11 y a de temps en temps encore, autour de moi," des chuchottements et des sourires qui me font craindre de voir s’évanouir, comme .un rêve, mon bonheur inespéré.

A ce moment, un frôlement de branches fit tressaillir les amants. Tout deux se levèrent effrayés. Ils regardèrent autour du massif de buis et ne virent rien. Si Roderic avait eu l’idée de franchir un bouquet de jeunes pins placés à deux pas en arrière, il eût aperçu la taille replète de madame Polalin, serrée dans un corsage de satin marron.

La favorite, après avoir entendu l’essentiel de leur conversation, rentrait au château le plus légèrement qu’il lui était possible, pour aller conter au duc les progrès de sa blonde héritière sur le cœur du jeune poète.

— Ce n’est rien, dit Roderic, nous nous sommes trompés.

— Oh! moi, j’ai bien entendu, répondit Jutta toute tremblante.

— C’est quelque lévrier de Son Altesse qui chasse aux taupes.

Et comme la craintive princesse se levait pour se retirer, l’enamouré Roderic la retint en lui parlant ainsi :

— Je vousen prie, mabien-aimée Jutta, restez encore, expliqucz-moi enfin vous-môme ce que je désire tant savoir.Dites-moi de vos lèvres fraîches et pures, comme de rouges pétales d'amaryllis, le mot du secret qui m'entoure. Pour qui me prend-on à la cour de Ralibor ? Suis-je un poète ? Suis-je un prince ? Suis-je l’illustre Koèpfen, ou bien le Roderic XIV ou XV de quelque margraviat ?

— Pourquoi vous tourmenter des fantaisies de mon père? Vous êtes bien réellement poète, et vous ignoreriez encore vos droits à cette première couronne, si l’on ne vous avait crontraint de mettre la main à votre front. Quant à celle de prince, elle vous irait à merveille, croyez-moi, le jour où l’on vous forcerait également à l’accepter.

mil

— Mon Dieul mon Dieu 1 il est dit que je ne saurai rien, et pourtant, si vous n’aimez en moi le pauvre étudiant d'Heidelberg, ô Jutta! que deviendrai-je?

— Eh bien! calmez-vous, dit la charmante fille d’un air pénétré, quelle que soit votre personnalité, c’est vous, Roderic, qui donnez de si jolis motifs au talent de maître Metzler, c'est vous, vous seul, avec votre talent, votre esprit et votre cœur pour toutes distinctions, qui possédez mon estime... et... mon amitié.

— Votre estime et votre amitié, Jutta?... rien de plus?

La gracieuse enfant rougit bien fort et tendit, pour toute réponse, sa petite main à Roderic. Celui-ci, enhardi par ce pudique aveu, enivré, hors de lui, se pencha sur Jutta et déposa sur sa joue brûlante le premier baiser. Elle leva sur lui un regard bleu comme l’eau limpide d’un lac; ce regard ne contenait pas de reproche. Jutta était toute bienveillance dans sa malice enfantine, une vraie fille de la Germanie, dont l’âme ne contenait qu’amour et bonté. Puis, elle s’enfuit comme une biche effarouchée.

Roderic resta dans une sorte d’extase, n'ayant qu’une idée à l’âme, un seul mot aux lèvres :

— Qu elle est belle! Jésus! qu’elle est belle!

A ce ravissement indicible, inénarrable, compréhensible pour ceux-là seulement qui ont eux-raômes été transfigurés par la passion d’amour, succéda chez le jeune amant de Jutta un état d’étonnement, presque de stupeur.

— Je l’ai embrassée, disait-il, est-ce bien vrai!... Une créature deux fois divine! Sa rare beauté, la pureté de sa race et la hauteur de sou rang, ne l'ont pas empêché de m’avouer son amour... Son amour pour moi, le fils d’un simple tonnelier... Quel rêve! mon Dieu, quel rêve! Oh! Jutta, jamais un prince ne vous aimera autant que moi !... Mon bonheur est trop grand; allons faire des vers, de peur de laisser à ma raison l’envie de revenir m’effrayer.

EtRoderic regagna la tour de l’Est en riant et pleurant de joie.

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