OPINION DE FORTEMBACH SUR LES PRINCES
En sortant de la chambre du conseil, madame Poîahn entrainale comte de Fortcmbach, et lui üt part de ses perplexités.
Le chancelier comprit les inquiétudes de la demiduchesse. Une séduction lui sembla possible, le jeune étranger ayant allumé dans le cœur de la naïve princesse une passion bien vive et bien rare chez une jeune fille d’un si haut rang.
Jutta, depuis les premiers vers de son fiancé, ne ressemblait plus à cette calme enfant qui se contentait de jouer.avec ses demoiselles d’honneur, et sautait de joie' à la vue d’un troupeau de moutons de bois, accompagné de ses bergers et de ses chiens. Ce n’était plus la fillette insouciante qui rangeait avec bonheur, sur les rayons d’une étagère, les figurines en pâte de Saxe, représentant une cour allemande au grand complet, avec les costumes à la mode, peints en broeatelle d’or et en lampas lleuronnô.
Elle était devenue distraite, au point qu’elle avait oublié, deux fois en trois jours, de renouveler la provision de ses chardonnerets. On disait aussi que dans l’après-midi du cinquième jour où l'on se trouvait, sa perruche avait fait de surprenants efforts ponr prononcer le nom de Roderic.
Autres symptômes : la princesse s’éveillait de meilleure heure ; on la surprenait souvent à rêver les yejix ouverts. Elle aimait à descendre seule au jardin, malgré 1a fraîcheur encore pénétrante des matinées et des soirées. Elle riait sans motifs, elle rougissait, elle ôtait devenue timide, bien qu'elle fût autorisée, par sa naissance, à faire baisser tous les yeux.
Madame Polahn croyait môme avoir surpris chez elle quelques lignes d’écriture d’inégale longueur, ce qui lui avait fait soupçonner une tentative de poésie. Mais cela n’étant pas vraisemblable, la matrone et le chancelier résolurent de ne s’y pas arrêter.
—Vous avez raison, belle madame Polahn, dit en souriant le chancelier ; les princesses ne iont pas de vers ; mais un prince vraiment poète est aussi rare à rencontrer, be talent de celui-ci me déroute,
—Bah, bah! c’est une exception momentanée ; une fois marié, il n’en fera plus.
— Ce n’est pas tout, reprit le comte ; ce jeune homme est vraiment, sincèrement amoureux. Si la belle Jutta l’aime en dehors des limites permises aux passions princières, c'est qu'il aime lui môme autrement que ses confrères les margraves et les ducs. Il a tant de cœur, tant d’âme, tant de noble simplicité! Cela joint à sa verve originale me fait sérieusement douter des titres que nous nous plaisons à lui supposer.
— Vraiment! monsieur de Fortembach, vous avez une bien petite idée des princes.
— Oh ! madame, les princes sont des maîtres, habitués â ne rien désirer en vain et longtemps. Ils sont blasés de bonne heure, et de plus persuadés, grâce aux flatteurs, de la puissance de leurs moyens de séduction ; ce qui les empêche de faire aucun effort pour mettre leurs agréments enjeu.
— Cette petite satire, cher comte, est un peu outrée; cependant, vous l’avouerez, un prince capable de s’en aller incognito, s’assurer, par ses yeux, si la fiancée qu’on lui destine est de son goût, doit être d'un titre
de caractère plus élevé que ceux dont les noces se font par ambassadeurs.
— C’est un égoïsme mieux entendu peut-être ; mais si la fiancée est assez heureuse pour lui plaire, se donnera-t-il, s'il est prince, la peine de s’en faire aimer? Ne trouvera-t-il pas plus simple de se nommer, après la réussite de son examen, et d'arriver d’un seul coup au but de ses désirs, avec le consentement du père, dont il est d’avance assuré?
— Il y a du vrai dans votre opinion, monsieur de Fortembach ; mais enfin celui-là s’y prend autrement, il veut être sûr d’être aimé.
— C’est là précisément ce qui cause mes doutes, madame.
— Oh! pour des doutes, sa tournure élégante, s.s manières, ses paroles, tout en lui sent la vieille souche et la noble race. Nous sommes bien sûrs, le duc et moi, de ne nous être pas trompés.
— Et moi je le souhaite de tout mon cœur.
— Maintenant, cher comte, nous devons nous hâter de profiter de son amour. 11 faut le lier avant qu’il ait pu séduire notre bonne Julta. Il faut le gêner autant dans ses entrevues avec elle, qu’on l’y a jusqu’à pré-
sent favorisé. Je vous charge de sonder ses intentions. Je vous autorise à lui déclarer au besoin, s’il hésite, qu’il ne verra plus la princesse, si ce n'est au moment de signer l’acte de son union avec elle.
— L’essentiel, pensa le comte, c’est de découvrir la position véritable de notre amoureux, et je vais m’en occuper à l’instant.
Roderic, tout entier aux ravissements de son amour, ne se doutait guère des nombreux pourparlers dont il était l’objet. Il avait la fièvre du bonheur. L’idée de voir bientôt à lui, toute à lui, cette jeune tille si gracieusement belle, cette créature si délicatement parfaite, sur laquelle il n’eût jamais osé lever les yeux, s’il n'y avait été aussi vivement entraîné ; cette idée le bouleversait et l’agitait jusqu’à la souffrance.
Il songeait sans cesse à ce premier baiser si prompt, si inespéré, au regard si doux, si pénétrant qui l’avait suivi ; et son cœur battait, et sa joie impossible à contenir le faisait fondre en larmes.
L'heureux prisonnier éprouva vivement alors le besoin d’un ami, d’un cœur jeune dans lequel il pût verser le trop-plein de son âme. 11 se prit à maudire l'isolement où il se voyait placé à la cour de Ratibor. Ro-
deric se mit à la fenêtre, devant laquelle se déployait une partie de la ville et la campagne coquette des environs; il regarda l’Oder, qui roulait ses eaux brillantes dans le lointain. A ce moment il eût voulu avoir des ailes. Les murs de la tour semblaient l'empêcher de respirer, le toit l’étouiTait. Il avait besoin d'air libre afin de rafraîchir sa tête en feu.
La porte s'ouvrit à sa grande joie, et le comte de Fortembach se présenta devant lui. Le chancelier avait pensé qu’une course en plein air ferait plaisir au jeune homme et le disposerait à la confiance. Il venait l’inviter avec cette élégante familiarité de l'homme spirituel. Son invitation fut reçue comme une partie de fête par l’amoureux captif.
Ils montèrent à cheval et traversèrent la ville sans suite, ni laquais. Roderic remarqua, chemin faisant, la variété pittoresque des maisons de Ralibor, Elles étaient, la plupart, peintes de couleurs gaies et voyantes, nuancées selon le goût des propriétaires. Il yen avait de roses, de jaunes, de blanches, à corniches et fenêtres teintées d'aurore. Il y eu avait d’un bleu pâle, d’autres vert-d’eau. Toutes les nuances de l’arc-enciel, éteintes et légèrement assombries par l’eau de
gle
pluie, semblaient s’être donné rendez-vous dans la capitale de ce duché.
Le chancelier apprit en passant à son compagnon que, sous le prédécesseur de Wenceslass XXVI11, une loi somptuaire qui prescrivait une couleur uniforme et ordonnait, de par l’autorité, à chaque habitant ayant façade sur la rue, d’avoir à, l’habiller de jaune, avait excité une émeute redoutable. Toutes les couleurs opposées à la nuance officielle s’étaient réunies pour protester. La chose avait été si loin que plusieurs des lansquenets, envoyés pour rétablir l’ordre, furent jetés par dessus le pont, avec armes et bagages.
Le duc, effrayé, avait dû céder; il s’ôtait résolu à exiler le conseiller maladroit qui avait provoqué le peuple, et à le remplacer par un ministre plus ami de la liberté. Depuis ce temps, les citoyens de Ratibor jouissaient sans trouble du droit d’arborer la couleur de leur opinion.
Outre cette originalité toute germanique, les maisons de la petite capitale étaient taillées, sculptées, étagées et ornées d’une façon qui faisait honneur à la fantaisie de ses habitants. Roderic vit des pignons dont les poutres passantes et les frontons de châtai-
gnier représentaient des animaux et des anges, des personnages historiques dans le pays, des saints et des prophètes. Quelques-unes de ces façades étaient flanquées, aux angles, de tourelles à culs de lampe; d’autres avaient un toit avancé, s’appuyant sur les colonneltes d’un porche, comme les retombées d’une tente ; d’autres encore avaient, sur un comble élevé à pente aigiie, trois étages de mansardes aux louvres délicatement travaillés. Le plus grand nombre de ces habitations lui rappelaient, par leur simplicité et leur coloris, les maisons faites au couteau par les bergers de la forêt noire.
XYI