CONFIDENCES SUR LES BORDS DE L’ODER
Sortis de la ville, ils se mirent au trot en côtoyant la rivière. Le comte ne pouvait avoir mieux choisi la place et l’heure, afin de disposer son jeune ami à la confiance. Le fait seul de lui avoir ouvert les portes du château disposait Roderic à la gratitude. Il avait
d’ailleurs un penchant très-décidé pour le spirituel
chancelier, le seul chez lequel il eût vu des livres de littérature, le seul aussi qui eût encore consenti à raisonner familièrement avec lui sa singulière position.
Le chancelier n’eût donc pas à presser beaucoup Roderic, pour l'amener à ouvrir son cœur. L’étudiant lui parla comme à un égal, comme à un ami d’enfance. Il laissa, devant lui, flamboyer le feu de son àme, il s’émut sans phrases, et peignit avec enthousiasme et simplicité sa passion pour la belle Julta. Il entra dans tous les plans de conclusion, recommandés par madame Polahn. Son amour était aussi pressé que la défiance de celle-ci, d'arriver à la fin de ce beau roman.
— J’aurais passé ma vie h la voir, à lui parler, la main dans la main, à chanter avec elle les airs de maître Metzler, à me promener, son bras sur le mien, foulant les gazons duchûteau, et regardant les fleurs, les oiseaux et ses grands yeux. Mais si la volonté du duc est que nos cœurs soient unis par des liens officiels, par un contrat signé devant les hommes, le jour qu’il lui plaira de fixer, je serai prêt.
Le comte de Fortembach se sentit gagner par cette
ardente candeur. Il comprit les rapides progrès de son
jeune ami sur le cœur de la princesse. Etait-il possible d’entendre Roderic sans l’aimer? Cependant ses doutes s'accrurent encore des qualités charmantes qu’il découvrait en lui. Cette facilité d’épanchement, cette naïveté à se laisser pénétrer s'accordaient mal avec la persistance de déguisement, que le duc et la Polahn s’obstinaient à lui supposer.
Évidemment ce Roderic n’était pas celui qu’on s’était attendu à voir arriver incognito. La situation devenait grave. Comme le chancelier avait exprimé avec insistance ses propres doutes sur la position du jeune homme, sa responsabilité serait à peu près à couvert. Ce devait être sur lui, malgré cela, que retomberait le soin de réparer la gravité d’une pareille méprise, quand elle viendrait à éclater.
En dépit de ces inquiétantes réflexions, le comte se mit à estimer Roderic, à l’aimer comme un second Dis. Il résolut de le protéger contre les difficultés inouïes de la position, où l’obstination de Wenceslas XXVIII l’avait forcément placé.
Le soleil commençait à descendre derrière les montagnes, et nos deux cavaliers côtoyaient encore l’Oder
au petit trop de leurs chevaux. Ils pensèrent seulement
à retourner au châteâu lorsque les premières étoiles se mirent à scintiller. Le comte de Fortembach rendit à Roderic confidence pour confidence.
11 lui conta comment il était üls d'un simple fauconnier de Hongrie. Jusqu’à l’âge de quinze ans il avait aidé son père à élever des sacres, des gerfauts, et des faucons francs. Plus tard, il était allé à Pestii et à Vienne dérober lespremièreslumièresde l'intelligence, en vivant dans la médiocrité la moins dorée. Puis, ayant pris parti dans les guerres de religion, campagnes de la liberté de ce temps-là, il s’était vu forcé de s’exiler comme protestant. Ses compagnons et lui, réfugiés dans les forêts des frontières de Ratibor, avaient vécu tranquilles, grâce aux faveurs secrètes (lupèredeSon Altesse etdeWenceslasXXVIlI lui môme.
Ce dernier, grand ami déjà de tous les plaisirs, avait fait, au milieu des bois et des parties de chasse, la première connaissance avec celui qui devait plus tard devenir son chancelier et son premier ministre. Le prince héritier estimait surtout en lui la science pratique des mystères de la chasse et particulièrement de la chasse au yoI.
Devenu duc, Wenceslas l'avait attaché à sa personne,
puis marié à l'héritière unique de la noble famille de Fortembaeh, dont le nom fut ainsi conservé. Enfin, le nouveau comte s’était vu élever à la plus haute fonction de l’état, par celui auquel ses conseils étaient devenus indispensables.
Une confidence de cette nature prouva à Roderic qu’il avait complètement gagné l’estime et la confiance du comte, cela ressemblait A un encouragement formel adressé au fils du tonnelier d'Heidelberg par le fils du fauconnier hongrois. Mais la position de Roderic était infiniment plus difficile. L’amour aurait-il la même puissance que l’ambition? Le comte n'avait pu entrevoir dans l’Ame de son jeune ami un seul atome de cette dernière passion, moteur principal des favoris de la fortune. Roderic aimait, il était aimé, c’était là tout son enjeu dans cette partie difficile, cela serait-il suffisant.
Une mésalliance à cette hauteur serait connue et enregistrée par tous les généalogistes des cercles germaniques. Or, à la nouvelle de ce scandale inouï, retentissant, s'élèverait de tous les coins de l’Allemagne blasonnée une rumeur d’indignation, suffisante pour ruiner et perdre, à tout jamais, la race coupable
d’un pareil méfait, si antique et si illustre que fût son origine. Aucune excuse ne pourrait couvrir une semblable monstruosité. L’ivresse d'un premier amour empêchait heureusement le pauvre garçon d’apercevoir, dans ses effrayants détails, la dimension de cet obstacle; à vingt ans, on met facilement son espoir dans les caprices bien connus du destin.
Mais le comte de Forlembach voyait le danger tel qu’il était; l’adroit diplomate, ne comptant guère sur le hasard, s’apprêtait à faire appel à toutes les ressources de son génie, pour empêcher Roderic et lui-même de se hriser contre les écueils de celte formidable situation.
Ils atteignaient les premières maisons de la ville, quand Rodcric, réfléchissant aux confidences du chancelier, vint à penser tout naturellement aux singuliers habitants de la maison des bois, où sa vie avait couru un si grand danger. Ces gens entourés de mystère, pouvaient fort bien être, comme l’avait été jadis le fils du fauconnier et ses compagnons, des proscrits, des victimes des longues guerres civiles de la Bohème.
Les incidens extraordinaires qui l’avaient pressé depuis son arrivée à la cour de Wenceslas, l’avaient
empéché de songer à eux. Il raconta brièvement au comte son aventure de la nuit d’orage, et lui 01 part de ses conjectures à ce sujet.
— Vous l’avez échappé belle! Ot le comte. Cependant je ne puis blâmer vos hôtes de leur vigilance soupçonneuse. Il y à trois jours à peine, je n’aurais pas osé répondre à vos questions à ce sujet, car les personnes, donlvous me parlez,avaient plus à redouter les espions et la vengeance de l’empereur Léopold 1 èr que les proscrits dont j’ai partagé l’exil. Plusieurs fois ils ont été forcés de faire disparaître des agents du margrave d’Olmütz, parvenus à découvrir leur asile.
— Est-il possible! interrompit Roderic; oh! je ne leur en veux plus de leurs vilains soupçons!
— Aujourd'hui, ils n’ont rien à craindre, reprit le comte. J’ai reçu de Vienne une assurance formelle que l’empereur cède aux justes demandes de la Hongrie; les Turcs qui s’avancent réclament toutes les forces de l’empire. J’attends au premier jour le décret de grâce qui rouvre la patrie à tous les défenseurs de la liberté de conscience. Je vous enverrai, vous Roderic, porter cette bonne nouvelle au prince Stephanus Eineric Tekeli et à sa mère la ülle illustre et forte du
riche palatin Emeric de Thurlo. Vous avez eu pour hôte, vous le voyez, celui que la fortune fera peuf-ôtre un jour roi de la Hongrie émancipée.
Le comte de Fortemhach prononçait ces dernières paroles au moment où iis entraient dans la cour d’honneur du château. En cet endroit, leur attention fut attirée par un personnage au costume négligé, qui se promenait tête nue et à grands pas, se frappaut je front de temps en temps.
En reconnaissant le chancelier, cet homme à l’apparence tourmentée vint droit à lui.
— Est-il bien vrai, lui dit-il sans préambule, que le prince est sur le point de marier sa fille à un poète qui ne possède...
Le chancelier coupa rapidement la parole à Klumpfuss, afin de lui éviter une malhonnêteté Involontaire.
— Mon cher Klumpfuss, permettez-moi de vous présenter l’illustre poète Koèpfen, le fendre futur de Son Alteâse.
Le pauvre ministre resta pétrifié et la bouche béante, à cette confirmation de ses craintes ; il était confus visà-vis de Roderic, deyant lequel il s’apprêtait à mau-
dire celte alliance insensée. Ayant inutilement cherché à balbutier un compliment, il fit une révérence » profondément gauche et s’enfuit.
— Quel est cet étrange personnage ? dit Roderic.
— C’est maître Klumpfnss, surintendant des finances du duc de Ralibor ; c’est le fou le plus sensé et le rêveur le plus laborieux que la terre d’Allemagne ait peut-être jamais nourri.