LES IDÉES FIXES DE KLUMPFUSS
La nuit fut agitée à la cour de Ralibor; les préoccupations majeures des derniers jours, les inquiétudes de la Avilie surtout causèrent bien des insomnies. Kluinpflss et Zalin dormirent moins encore que les autres auteurs de ko petit drame. Le premier se préparait à aller déco|rager le poète-prétendant dès que le soleil viendrait, ôselon son expression économique, stimuler les récoltes de la principauté. Quant au bouffon, il s’escrima fiévreusement, jusqu’au matin, à
machiner quelque noir complot capable de perdre à jama’is son ennemi, le grand trésorier.
Roderic lui même n'eut pas un repos bien régulier; mais cela n’a rien d’extraordinaire dans l’état où se trouvait son cœur; les amoureux ont le droit de sursauter dans leur sommeil, et d’entrecouper leurs nuits d’aspirations ferventes, sorte d'oraison qui plaît le mieux à l'Éternel.
Cependant, comme la nature ne tient nul compte des agitations humaines, le soleil se leva le lendemain à son heure, et recommença aussi tranquillement qu’à l'ordinaire à compléter les féeries du printemps dans le domaine de Wenceslas XXVIII. Or Zalin voyant cela, revêtit son plus beau costume, prit un tube de sureau dans sa main, mit quelques pois dans sa poche, et se dirigea vers l’appartement de la tour de l’Est.
Arrivé près de la porte, le drôle se haussa sur ses racines, souleva le loquet avec précaution et entra. Puis glissant un pois dans sa Sarbacane de sureau, il visa au nez de Roderic, l'atteignit et recommença cet exercice, jusqu'à ce que l'étudiant se fût décidé à
ouvrir complètement les yeux. Cela fait, Zahn sauta
sur le lit du jeune homme, où il prit une posture de suppliant.
— Monseigneur, dit-il à Roderic qui croyait à un cauchemar, monseigneur, je viens implorer votre protection, contre le ministre des finances. Ce vilain ladre veut me -vendre pour payer les fêtes du mariage de Votre Seigneurie.
— Comment! c’est toi, Zahn? Que diable viens-tu faire ici de si bonne heure? On veut te vendre... Qui veut te vendre? Et comment puis-je l’empêcher?
— Vous n'auriez qu'un mol à dire à Son Altesse, et les desseins de ce méchant boiteux seraient renversés. Oh! je vous en prie, monseigneur, ne permettez pas qu’on m’exile de la cour de Ratibor, et je me dévouerai à vous.
— Ah ça, explique-toi mieux. Comment as-tu besoin de mon secours, et qu’ai-je affaire de ton dévouement?
— Oui, monseigneur, je me dévouerai à vous et à la princesse votre femme. J'irai, pour elle, chercher des tourterelles dans leurs nids, sur les branches des chênes; j’irai, pour vous, dénicher les éperviers et les aiglons dans les grandes roches, et les herfangs, au
haut des vieilles tours. Vous le savez, monseigneur, je suis de taille à me glisser dans toutes les crevasses, à me cacher dans tous les trous; je vois tout sans être vu ; j’entends tout sans qu’on m’entende ; je veillerai pour vous aux portes de vos ennemis, et vous rirez de leurs conversations les plus secrètes. Et tenez, pour commencer : hier soir, j'ai entendu ce Klumpfuss, ce vilain conseiller boiteux...
— Ah l dit Roderic, c’est donc de M. Klumpfuss qu’il s’agit.
A ce moment, Zahn, qui regardait du côté de la porte restée ouverte, üt un bond en s'écriant :
— Tenez, monseigneur, le voici lui-méme !
Puis le mirmidon disparut dans les rideaux, comme maître Floh l'eût fait dans les replis d’une jupe. Roderic aperçut en effet le conseiller Klumpfuss qui entrait discrètement, tout habillé de noir comme un ministre du culte ou un médecin.
— Monseigneur, dit-il en s'inclinant, je vous dérange sans doute. J’avais cru vous trouver levé.
L’infortuné ministre avait, nous l'avons dit, passé la nuit â chercher dans sa tête la manière de parer aux folies de son maître ou celle de les réparer. A la
suite de cette laborieuse insomnie, il s’était résolu à voir le prétendant sans témoins, afin de l’effrayer sur les suites de son ambition.
— S’il persiste, s’était-il dit, ma foi! c’est un poète, ce doit être un ami du progrès; eh bien ! s’il persiste, je tâcherai de lui faire goûter quelques-uns de mes plans, que le comte de Fortembach appelle mes utopies.
Roderic eut un moment de vive curiosité en voyant ce singulier personnage dont l’apparence était modeste, et dont la physionomie extraordinaire annonçait une intelligence originale, destinée à faire de surprenants solos dans le grand concert des esprits humains
— Vous ne me dérangez pas du tout, lui dit-il; vous me permettrez seulement de m'habiller, pendant que vous allez m’expliquer le motif de votre matinale visite.
— Si je suis venu si matin, monseigneur, répondit Klumpfuss, c’est afin de ne pas voir cet entretien interrompu; c’est pour éviter qu’une langue indiscrète ne fasse des commentaires aux oreilles de Son Altesse sur le fait seul de ma présence ici.
— Monsieur, dit complaisamment Roderic, vous me voyez tout disposé à vous écouter.
Klumpfuss commença ses ouvertures.
11 prit d’abord un ton dolent et lut à Roderic le chapitre des obligations onéreuses de la principauté, dont ce dernier aspirait à devenir le prince héritier. Il lui peignit l’état de délabrement des édifices publics, la modicité des recettes du budget. 11 lui donna un aperçu des dettes dont nous mentionnerons une seule qui sera d’un vif intérêt pour la suite de ce récit. « Un million de thalers d’Autriche prêtés au prédécesseur de Wenceslas XXVIII par le feu palatin de Hongrie, Emeric de Thurlo, et garanti par l’ancien duc sur les meilleures plaines du duché. »
— Malheureusement pour les finances de Ratibor, ajouta le ministre, les héritiers du palatin pourraient dès maintenant réclamer la garantie à défaut du payement de la dette, le terme dé trente ans, stipulé dans le contrat, étant depuis longtemps échu.
Outre ces détails peu encourageants, Klumpfuss fit passerdevant les yeux de son auditeur distrait, la liste des prétentions qui allaient, exhumant des droits éventuels, acquis par alliancesou par traités, réclamer lapos-
session du duché 1 ui-méme, à la mort du prince régnant.
Pondant que le brave homme travaillait à cette énumération bien capable d’accabler et de mettre en fuite un fiancé ambitieux, Roderic achevait de s’habiller. Sa patience d’ailleurs était à bout; il résolut de couper court à ces doléances économiques par une sortie sans réplique, et répondit :
— Pourriez-vous me dire, monsieur Klumpfuss, à quel propos vous venez me conter tout cela? Que me font à moi les dettes des princes de Ratibor? Que m'importent leurs dépenses, les recettes de leur État et les compétiteurs qui pourraient, un jour, réclamer toutou partie de la principauté? Son Altesse Sérénissime Wenceslas XXVIII est jeune encore, Dieu merci 1 11 lui reste probablement bien des années à régner en paix.
— Je l’espère, dit le ministre.
— Quant à moi, monsieur Klumpfuss, la seule chose que je désire, la seule que je veuille posséder et conserver, de tous les biens de Son Altesse, à laquelle Dieu donne longue vie, c’est sa fille, la belle princesse Jutta; et cela, non parce qu’elle est héritière d’un duché souverain, mais parce qu’elle est belle et que je l'aime. Voilà ma seule ambition.
Klumpfuss , voyant l’obstination de l’amoureux poète, n'insista plus pour le décourager; le jeune homme aimait la ûlle et non le trône, tout nouvel essai de ce genre eût été inutile. Le brave conseiller comprit vite le bon côté de cet échec ; il reprit dans un autre sens ses graves communications.
— Monseigneur, vous ôtes le premier dans la bouche duquel j’ai entendu un langage aussi désintéressé.
Cela me fait espérer que vous prendrez quelque intérêt à la lecture de ce mémoire qui m’a fait chasser déjà de plusieurs des principautés souveraines de la Silésie. Un jour peut-être, pourrez-vous réussir, avec le prestige de votre dignité princière, uni à celui d’un désintéressement modèle, à le faire accepter de vos confrères couronnés.
Roderic qui commençait à craindre d'avoir mis trop de complaisance à accorder de l’originalité à ce personnage, s’écria gaiment:
— Ah, ah! monsieur Klumpfuss, vous avez des plans qui vous font chasser des cours souveraines. Voyonsles, voyons-les! celadùt-il nous faire partagervotresort.
Le mémoire de Klumpfuss étant un peu long, nous en donnerons seulement un abrégé.
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«La principauté de Glogau, disait le mémoire, entretient à elle seule un prince souverain avec sa famille, sa cour, ses ministres, ses palais, ses équipages, ses gardes et ses ambassadeurs. La même principautéa de plus, à ses frais, trente-deux châteaux forts garnis de soldats, des douaniers, des gens de police, des tribunaux fournis de juges, enfin tout ce qui est nécessaire à l’exercice de la souveraineté.
» Le duché de Brieg entretient à ses frais un prince souverain avec sa famille, sa cour, ses ministres, ses palais, ses équipages, ses gardes et ses ambassadeurs. Le même duché est obligé de maintenir en état vingtsept châteaux forts, garnis de troupes; plus, tout un service de douane, des gens de police, des tribunaux, etc.
» La principauté de Jauer entretient également un prince souverain, avec sa famille, sa cour, ses ministres, ses palais, ses équipages, ses gardes, etc. Elle a vingt-neuf châtaux forts, à sa charge, sans compter des douaniers, des gens de police et de Justice, etc.
» Ainsi des Etats de Breslau, d’Oëls, de Lignitz, de Schweidnitz, de Wolau, d'Oppau, de Pleissen, de Carnow, enfin, des dix-sept principautés renfermées
dans les soixante milles d’Allemagne occupés par la Silésie.
«L’Allemagne entière contient trois cent soixante dix de ces petits Etats, représentant chacun, en force et en dignité, dans l’espèce dés peuples, ce que représente le nain de Son Altesse dans l’espèce humaine. »
Il y eut ici un mouvement marqué dans les rideaux. Roderic eut envie de rire, et Zalin se retint à grandpeine pour ne pas se trahir, en laissant éclater sa colère, tant il était choqué de celte méprisante comparaison.
« Or, continuait le mémoire, tous ces Etats microscopiques étouffent les peuples sur lesquels ils pèsent. Ce sont autant d’estomacs sans membres. L’esprit des grandes choses s'y éteint, faute du sentiment de la patrie. Les ressources de l’agriculture et du travail de toute nature s’y consument à maintenir en état tous ces rouages coûteux de gouvernements séparés. Les minces finances de tous ces petits budjets sont absorbées par la nécessité de résister aux ambitions et aux folies guerrières de tous ces petits princes, dont les frontières se touchent. Il n’y a dans cet ordre de choses ni dignité véritable, ni sécurité. #
Digiti
— Voilà une critique qui me plaît fort ! interrompit Roderic; mais, cher monsieur Klumpfuss, à moins de décider l’un de ces princes à conquérir les autres, je ne vois pas de remède à cela.
— Pourquoi, monseigneur? Si les princes veulent un moment raisonner comme je le fais, ils se convaincront, les dix-sept souverains de la Silésie, par exemple, qu’ils feraient une économie avantageuse à leurs peuples en s’entendant pour ne leur imposer, au lieu de dix -sept, qu’une seule cour souveraine avec ses attributs. Le jour où ils comprendraient cela, ils pourraient faire gagner à leurs sujets les frais de seize gouvernements complets tout à fait inutiles, sans compter une somme de sécurité, de puissance de prospérité...
— Bien pensé! s’écria Roderic. Mais je ne m’étonne plus, brave monsieur Klumpfuss, qu’un tel chefd’œuvre de raison et d’économie, qu’un plan aussi sage auquel j’applaudis, moi, de tout mon cœur, vous ait attiré tant de désagréments de la part des intéressés.
— Enfin, monseigneur, puisque vous l’approuvez, je ne perds pas l’espoir de le voir réussir un jour.
Voici maintenant un projet d’Université où, dans peu, l’on viendrait de tous les coins de l'Allemagne apprendre à Ratibor la tolérance en matière de philosophie et de religion.
— Oh ! monsieur Klumpfuss, c’est là une tâche plus
difficile encore que celle de la réunion de l’Allemagne.
Allons, vous êtes un hardi penseur, et le comte de Fortembach a raison de vous estimer. Ah! si tout allait au gré de vos désirs! Mais voyons votre université.
— Monseigneur, vous examinerez à loisir mes idées sur ce sujet. Voici seulement quelques données générales, tirées du projet manuscrit que je remets entre vos mains. Dans l’université de Ratibor, les premiers éléments, les bases fondamentales de l’instruction seraient puisées dans l’élude de l’astronomie.
— L’étude de l’astronomie I Et pourquoi, monsieur Klumpfuss, les bases de l’instruction, à votre université, seraient-elles puisées dans l’étude de l’astronomie?
— C’est ma propre expérience, monseigneur, qui m’a inspiré cette idée. Quand j’étais jeune, j’ai été, moi aussi, un lutteur passionné en matière de philosophie et de religion, deux choses identiques à mes yeux. Je discutais comme mes antagonistes, dans la vieille
hypotèse d’un Dieu n’ayant que la terre à gouverner, d’un créateur qui avait inventé simplement, dans l’espace sans bornes, cette petite humanité pour occuper ses loisirs. Comme les autres, je lui donnais alors les passions de cette terre dont je le croyais exclusivement occupé. Je le faisais même, je l’avourai, plus partial, plus méticuleux, plus irritable, plus vindicatif infiniment que je ne le suis moi môme.
— C’est assez l’habitude de chacun de nous, pensa Roderic.
— Uu beau jour, il me tomba entre les mains un livre d'astronomie, où les grandes découvertes de Klepper, de Galilée et des autres génies divins qui nous ont expliqué Dieu, étaient résumées succintement, complètement, clairement, de manière à être comprises d’un enfant qui commence à lire. Ce fut un trait de lumière. Je sentis un poids de moins sur ma poitrine. Les cieux s’ouvrirent à mes yeux, et la terre, qui m’avait paru isolée comme une ile de déportation, se trouva entourée, tout à coup, de myriades de sœurs, où des myriades d’humanités pensaient et agissaient.
Roderic écoutait désormais ce bonhomme avec une attention avide et une sorte de respect. Cela n’écbap-
pait pas à l’heureux Klumpfuss, qui continuait ainsi :
— Lorsque je vis notre planète accomplir son orbe majestueux, régulier autour du soleil, en compagnie d’autres planètes dociles comme elle à sa grande influence; quand je compris que toutes ces étoiles, remplissant l’infini en nombre incommensurable, étaient autant de soleils, centres de lumière et de chaleur, dont chacun avait sa pléiade de terres comme la nôtre, sa compagnie de planètes à échauffer et à éclairer, une transfiguration se fit en moi. Mes opinions et celles de mes adversaires me parurent mesquines, de vrais systèmes de village, des rapetissements de foi, nés d’un patriotisme de clocher. Car toutes raisonnaient sur des croyances construites de toutes pièces dasis des temps d’ignorance, à l’époque où, pour les meilleures intelligences, notre terre était le monde universel.
— Ou tout au moins, interrompit Roderic, regardait-on notre petite planète comme la pièce essentielle de la création, dont l’ameublement aurait occupé, à lui seul, les six jours du travail de Dieu. Oh! cela est très-juste, monsieur Kumpluss ; continuez !
— Depuis ce moment de révélation, reprit le ministre utopiste, l’intolérance quitta mon âme. Dans toutes
ces discussions pointilleuses, qui se croisaient autour de moi, je n’eus plus qu’un intérêt, celui de dégager les aspirations à la liberté de penser et de progresser. Alors, monseigneur, je conçus le projet d’instruire les hommes de mon temps à la même école où je m’étais formé, de les élever à la tolérance et d’élargir leur idéal par le calme spectacle des cieux.
— Je comprends, dit Roderic, de même que l'on fait voyager la jeunesse à travers les nations, pour améliorer ses étroites idées de terroir, ainsi, vous voulez la faire voyager à travers les astres, afin d’adoucir en elle l’apreté des erreurs et des préjugés de la terre.
Klumpfuss aurait continué l'énumération deses utopies, s’il n’eût été interrompu par un grand bruit de voitures et de chevaux, et par des clameurs retentissant jusqu’à eux. 11 laissa plusieurs liasses de papiers entre les mains de son jeune auditeur charmé, et, le saluant avec sa politesse ordinaire, il se retira prudemment.
Roderic voulut au moins lire les titres des élucubrations de cet esprit excentrique ; le premier sur lequel tomba sa vue fut celui-ci : « Offres considérables de S. M. Jean Sobieski, roi de Pologne, pour l’achat du
Digiti;
nain de S. À. Wenceslas XXVHl. » Il ne put s’empêcher de sourire en voyant une préoccupation de cette nature,* mêlée aux plans extraordinaires qu'il venait d’entendre.
Ses yeux cherchèrent le petit homme, il secoua les rideaux, plus rien, Zahn avait disparu, le cœur gros de vengeance, pendant l’exposition des bases de l’Université modèle.
Cependant le conseiller Klumpfuss n’avait pas descendu dix marches de la tour, qu'il faillit être renversé par l’insolent mirrnidon qui lui passa entre les jambes, en remontant chez Roderic. L’honnête trésorier, confus d’avoir été surpris, au sortir de la chambre du jeune homme, par ce petit monstre à langue de vipère, s’esquiva comme un malfaiteur, poursuivi par le rire du damné drôle.
— Monseigneur 1 vos équipages viennent d'arriver, dit Zahn à Roderic en le regardant, à la porte, d’un air moqueur.
Roderic prit l’annonce du bouffon de Son Altesse pour une espièglerie du méchant gnome. Ce dernier, la répétant sur le même ton, lui offrit de venir luimême en vérifier l’exactitude.
— Mes équipages viennent d’arriver? répondit Roderic ; voilà qui est plus fort que tout le reste ! Et qui t’a dit que ce soient mes équipages ?
— Ce sont vos gens, monseigneur ; ils prétendent que vous leur avez donné rendez-vous ici, s’ils ne recevaient pas de contre-ordre.
— Au moins, dis-moi quel nom et quels titres me donnent mes gens?
— Monseigneur veut rire ! dit Zahn d'un air insolemment railleur, en s’esquivant.