‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 14 sur 26 · LES ÉQUIPAGES DU MARGRAVE · texte numérisé non relu

LES ÉQUIPAGES DU MARGRAVE

Avant d'aller plus loin, constatons un progrès accompli dans l’esprit de Roderic. Le brave garçon ne perdait plus son temps à repousser le titre anormal de monseigneur; il semblait s’y être habitué. Une transformation rapide s’opérait dans son esprit, sans môme qu’il s’en rendit compte. Il se laissait devenir prince avec une vérité pleine de naturel. Quelques jours encore de cet apprentissage involontaire, et, à

moins d’incidents désagréables, le fils du tonnelier d’Heidelberg allait rivaliser avec les oints du Seigneur ; le jeune poète improvisé aurait la majesté des princes dont la race trône, depuis des siècles, aux dépens de la grâce de Dieu.

C'était merveille de voir la facilité avec laquelle Roderic accomplissait les rapides métamorphoses que le sort se plaisait à lui imposer. C’était une chose fort consolante pour la dignité humaine de le voir sortir de ce labyrinthe d’épreuves avec le seul ftl d’or du sentiment pour guide.

Quand Roderic entra dans la salle peinte où Wenceslas XXVIII prenait son verre de liqueur avant déjeûner, madame Polalin le félicita sur le bon goût de ses équipages, sur la beauté de ses chevaux. Le premier attelage à robe Isabelle la ravissait par-dessus tout. Le duc joignit ses éloges à ceux de son épouse morganitique. Il trouvait que les gens de Roderic faisaient honneur au pays de ce dernier, par leur air de force et de santé.

— Comment expliquez-vous, dit simplement Roderic, l’arrivée de cette suite princière sans prinee ni maître?

Le duc se contenta de rire à grands éclats, au lieu de chercher à résoudre ce problème; la Polahn sourit d’un air plus réservé.

— C’est affaire à vous, dit-elle ; du reste, vos gens ont commis l’indiscrétion de vous nommer en arrivant.

— J'ai bien peur, dit l’étudiant, d’avoir eu sans le savoir une fée pour marraine. Je ne vois pas d’autre explication aux prodiges qui ne cessent de m’entourer, depuis quelques jours.

— En tous les cas, üt le duc sans cesser de rire, les délais sont désormais inutiles, mon cher poète. Si vous aimez ma fille, il faut vous décider à l’épouser.

— Ce ne sera pas moi, répondit en rougissant Roderic, qui mettrai des obstacles à notre union. J’aime la princesse Jutta de toutes les forces de mon àme. Cependant je crains encore, je n’ose espérer...

La Polahn lança à son large époux un coup d’œil significatif, qui fit cesser le rire du bonhomme couronné, et le rendit à ses inquiétudes de la veille.

— Voyons, cher monsieur Roderic, dit-elle, que craignez-vous encore? Que n’osez-vous espérer? Vous avez eu de longs entretiens avec notre chère fille,

vous lui avez fait des vers amoureux qu’elle chante dès l’aube, en pensant à vous. Vous avez laissé dans son cœur, et vous ne l'ignorez pas, une trace profonde dont je serais effrayée, si je ne vous savais animé des plus nobles intentions, pourquoi donc hésiter encore ?

— Au surplus, exclama Wenceslas XXVIII, avec sa brusquerie toute-puissante, résignez-vous, monsieur le poète, à ne plus voir Jutta qu’au moment où vous signerez ensemble l'acte qui doit vous unir l’un à l'autre.

— Eh bien ! répondit Roderic, que ce soit le plus tôt possible, monseigneur.

— Très-bien! Soyez donc heureux, vous serez fiancés demain.

Après le déjeûner, Bénédic vint annoncer à Roderic que son majordome était prêt à recevoir ses ordres. Cette nouvelle fit frissonner l’étudiant; il allait se trouver en présence du chef de sa prétendue suite. C’était pour lui le coup de grâce. Cet inconnu allait souffler brutalement sur son amour. Il lui sembla qu’il allait se trouver mal ; une sueur froide perlait sur son front, et tout son sang lui refluait au cœur. L’épreuve était décisive.

Le pauvre garçon souffrit tant en quelques secondes qu'il serait mort si cette angoisse se fut prolongée. Il s’attendait à^e voir chassé honteusement d’une place usurpée, au moment où un but véritable, une passion sérieuse et énergique avaient fait cesser ses protestations. Un jour plus tard, cette intervention menaçante du majordome n’eùt plus eu le pouvoir de.rien empêcher.

Madame Polahn s’aperçut de sa pâleur, et se penchant ci l’oreille du duc :

— Regardez-le, dit-elle, il a la figure bouleversée. Assurément il y a quelque chose d’extrordinaire en lui. Il se repent de l’engagement qu'il vient de prendre ; tenez bon ; croyez-moi, soyez ferme !

Roderic, sans se rendre compte de ce qu’il faisait, se leva de table et gagna la porte pour se soustraire à cette horrible confrontation. Il n’avait pas fait dix pas hors de la salle peinte, qu’il fut croisé par le majordome botté, fourré, galonné et emplumé, se dirigeant tout droit vers la table du duc.

Cependant, honteux d’une fuite sans protestation, sans essai de défense, quand la position qu’il occupait lui avait été si formellement imposée, rassuré d’ail-

leurs par l’acte de sauf-conduit que Forterabach lui avait fait obtenir, Roderic revint au combat.

— Monseigneur, dit lç majordome en entrant, j'appartiens à Son Altesse le prince Roderic, margrave de Bayreuth. Il m’a donné la mission de me présenter, avec ses équipages, à la cour de Votre Altesse Sérénissime, si je ne recevais aucun contre-ordre, six jours après qu’il s’y serait rendu lui-même. Or je viens, selon son désir, me mettre à sa disposition.

— Eh bien ! ne F avez-vous pas rencontré ? dit le duc; au surplus, le voici.

L’étudiant s’était déjà remis à sa place, et l’homme au pompeux uniforme regardait toujours du côté de la porte, attendant la venue de son maître.

— Ne le voyez-vous pas? reprit le duc inquiet de ce manège.

— J’en demande humblement pardon à Votre Altesse Sérénissime; mais je ne vois rien venir encore.

— Comment diable ! mais mon ami, le voici, là, à ma table... là... à cette place.

— Où donc, je vous prie, monseigneur?

— Ah ça ! mon cher, jouez vous aussi la comédie? s’écria Wenceslas impatienté; nous ne sommes que

quatre ici. Or, ce n’est ni madame, ni moi, ni vous qui pouvons être votre maître.

— Je supplie Son Atesse Sérénissime de m’excuser; je n’ai jamais vu votre très-honorable convive, et je ne puis le reconnaître pour mon seigneur.

— Il a raison, intervint Roderic d’une voix ferme.

— Vous le voyez, dit la Polahn à i’oreille du duc, j’avais deviné juste. Il est sorti à l’annonce du chef de ses gens, pour s’entendre avec lui. Tenez bon !

— Je comprends tout, reprit le duc ; monsieur le majordome, qui ne savez pas reconnaître ceux qui se cachent, vous pouvez vous retirer.

L’officier du margrave obéit sans mot dire.

— Quant à vous, monsieur le margrave, si vous donnez le mot à vos gens, si vous tenez à ne pas reconnaître votre suite ni vos équipages, vous ôtes libre.

— Comment, monseigneur ! Supposeriez-vous que j’ai eu le temps de m’entendre avec cet homme pour lui ordonner un mensonge inutile.

— Un mensonge ! s’écria la matrone ; ah ! vous avouez enfin.

— J’avoue que je n’ai rien dit à cet homme ; je ne l avais jamais vu.

— Vous tenez, dit le duc, à rester à ma cour le poete Koëpfen ?

— Je tiens, monseigneur, à rester Roderic Graff, étudiant d’Heidelberg.

— Voyons, cependant, entendons-nous ; si vous préférez vous rapetisser, afin de vous faire aimer pour vous môme, je trouve cela le mieux du monde, j’en suis charmé. Mais au moins, mettez-nous dans votre complot. Il est bien temps, il me semble, que ce déguisement ne continue plus à se porter qu’aux yeux de Jutta.

— Monseigneur, je vous le répète, je suis simplement ce que je parais être.

— En vérité 1 une telle obstination est offensante pour nous!...

Ici madame Polahn, effrayée, donna un léger coup de son petit pied daus les jambes de son trop susceptible époux, et lui coupa la parole avec cette phrase de conciliation :

— Oh ! monseigneur, Votre Altesse, nommée à si bon droit Sérénissime, va-t-elle se fâcher ? Ne nous suffit-il pas que M. le margrave reste avec nous, qu’il s’engage à conclure demain l’engagement de cet

amour? Laissez-là les ruses d’un majordome ; si M. le margrave ne veut jouer son rôle de prince aux yeux de Julta qu’après son mariage, n’est-il pas obligé, pour faire réussir cette noble fantaisie, de renier ses gens, de renvoyer ses équipages dans quelque auberge de la ville? Voudriez-vous, en n’ayant pas la patience d’attendre vingt-quatre heures, gâter le joli roman de son âme de poète ?

— Eli bien ! reprit le duc à moitié rasséréné, je demande une seule cliose au jeune prince. Veut-il me donner sa parole de gentilhomme qu'il ne cherchera pas à fuir en secret du château de Ralibor, et que demain il viendra de lui-même dans la salle du trône, afin d'y recevoir de mes mains la femme dont il se dit si vivement épris ? ,

— Je vous promets cela sur l’honneur ! dit avec feu Roderic, ravi de la tournure que prenait ce redoutable incident. Renvoyez donc, selon votre désir, les équipages, les chevaux et les gens galonnés chercher logement dans la ville. Accordez-moi de causer une fois encore avec la belle Julta, et je vous engage ma parole que demain je serai prêt à me laisser rendre heureux.

C’était écrit, tout devait servir l'heureux fils du tonnelier, tout, jusqu’à ses maladresses. Peut-être même eût-il été dans un grand embarras s’il n’eût perdu la tête, au point de chercher à s’enfuir à l’annonce du majordome. Cet acte de désespoir interprété comme un désir d’aller donner le mot d’ordre à son premier domestique, le sauva.

Décidément l’étoile d’un si heureux garçon ne tomberait pas dans le constellation du Dragon. La vision de la mère de Stephanus pouvait fort bien n’étre pas trompeuse; tout jusqu’ici le faisait présager.

Cependant un incident plus formidable se préparait. Les équipages conduits par le majordome du prince de Bayreuth seraient inévitablement suivis de l’arrivée du maître. Peut-être le jeune margrave était-il déjà à Freywalda, peut-être même à Ratibor où il examinait tout, selon son habitude, avant de se déclarer. Chaque figure nouvelle qui paraissait à la cour faisait trembler Roderic, et sans l'aveuglement obstiné du duc et l'amour déclaré de J ulta, le pauvre amoureux eût préféré la fuite à une aussi inquiétante position.

La cérémonie qui allait le lier à Jutla aurait-elle

lieu avant la venue de son homonyme ? tout était là.

Wenceslas XXVIII, enchanté de la promesse solennelle de Roderic, songeait à envoyer chercher une bouteille de vin de Scio, lorsqu'on vint annoncer un envoyé des réfugiés de la clairière. C’était Bethlem, le même qui avait conduit Roderic sur le chemin de Freywalda, avec un bandeau sur les yeux. Il se disait porteur de dépêches importantes et secrètes.

l’amitié a deux doigts de la haine

Une semaine à peine s’était écoulée depuis l'enlèvement de Freywalda, et Roderic était devenu le point de mire de toutes les visées. Chacun, selon la tournure de son esprit, cherchait à placer une espérance sur la tête du nouveau venu. Or de toutes ces âmes préoccupées, la plus exclusivement agitée par lui était l’âme de la lille du duc.

Roderic était un jouvenceau plein de noblesse, de loyauté, d'ardeur et de poésie, il avait une tournure

agréable, une figure jeune, une physionomie à la fois spirituelle et rêveuse; il faisait des petits lais d’amour d’un sentiment et d’un naturel rares. Assurément, c’était un fiancé bien au-dessus de la moyenne des soupirants. Mais aux yeux de Jutta, Hoderic prenait les proportions d’un demi-dieu ; toutes ces qualités charmantes devenaient héroïques dans son imagination. Pouvait-elle penser autrement de celui qui avait métamorphosé son cœur et doublé si promptement en elle le bonheur de se sentir vivre?

Avant la venue de Roderic, la gracieuse Jutta voyait les choses simplement, elle jouissait de la nature comme tout le monde. Pour elle, les oiseaux chantaient, le soleil était lumineux, les plantes portaient des fleurs odorantes ; maintenant tout cela avait une voix, une forme, une langue nouvelle. Elle ne les voyait plus sans leur faire une auréole de la pensée de son amant, sans les imprégner de l’idéal de sa passion.

En si peu de temps, l’amour peut-il faire d’aussi grands progrès? Ce serait bien le cas de glisser ici une de ces théories exclusives qui remplissent les poèmes, les drames et les romans, depuis que ces

divins rayonnements de Pâme ont été inventés. Mais, à quoi bon? Toute théorie de l’amour n'est-elle pas incomplète? Cette passion peut-elle se laisser graduer comme l’alcool d’un thermomètre; n’a-t-elle pas, selon les âges et la capacité des cœurs, une infinité de nuances et de degrés? 11 ne faut pas être exclusif en amour non plus qu’en matière de foi.

Certains poètes ne veulent accepter comme véritable, que la première épreuve de cette passion ; d’autres ne comprennent l’amour sérieux et profond que dans la maturité de la vie. Pour les uns, il doit être spontané, soudain, involontaire, comme la blessure du trait jadis lancé par Cupidon; pour les autres, c’est une exaltation graduelle de nos facultés, produite et amenée peu à peu à son paroxisme par l’examen réfléchi des charmes de la personne aimée.

Certes, cette passion a, dans sa manière d’attaquer nos âmes, ces deux formes et beaucoup d’autres encore. Le défaut commun est de prendre toujours l’amour que l’on éprouve, ou celui que l’on décrit, pour le seul et véritable. Laissons-nous vivre et nous verrons.

11 est cependant un point acquis à la science du

cœur, c’est que l’amour à la blessure rapide, soudaine, imprévue, celui que l’on puise à haute dose par le premier regard, est plus particulièrement l’apanage de la jeunesse, l’intuition irréfléchie et la spontanéité étant, depuis la création du monde, les glorieux mobiles de ceux qui sont à l’échelon d’or de l'àge. Il n’y a donc rien de surprenant à voir cette passion se glisser dans le cœur de Julta et de Roderic sous la forme d’un éclair de leurs yeux.

Ce jour-là, pendant que le duc de Ratibor donnait audience à Béthlem, sa blonde héritière, assise sur ce même banc de buis, témoin du premier baiser, causait de Roderic avec la sœur de Stéphanus. La confidente de Jutta ôtait celte même jeune fille aux tresses Doires, à la figure pâle et sérieuse, qui était venue à l’appel de la canne fie poirier rouge, apporter au protégé de sa mère le pain et le vin de l’hospitalité.

La brune Hongroise, ayant moins d’intérêt à éviter les regards que le reste de sa famille, disposait son temps, à peu près également, entre la retraite de la maison des bois et la cour de Ratibor. Elîe venait d’arriver ce jour même sous la conduite de Bethlem.

Une intimité cimentée encore parle contraste de leurs caractères s’était naturellement établie entre les deux jeunes filles.

Ulrique partageant la proscription de sa famille, son esprit avait été mûri de bonne heure au spectacle des épisodes tragiques des révolutions. Sa fierté, mitigée par l’affabilité naturelle à son âge, était une protestation instinctive de l’injustice qui avait dépouillé ses parents de leurs domaines immenses et de leur rang élevé. La douce Jutta, au contraire, avait vécu dans un luxe sans trouble, aiiuée, honorée et parfaitement libre dans ses mouvements et dans ses désirs.

L’insouciant et joyeux Wenceslas XXVIII, tranquillement assis sur son trône ducal, pensait rarement à rappeler à sa bicn-aimée fille les hauts faits des aïeux héroïques et bardés de fer, qu'il avait relégués loin de sa vue.

Ulrique écoutait, depuis quelque temps, les confidences de Jutta sans mot dire. Un nuage d’étonnement jaloux s’étendait sur sa physionomie, à mesure que les doux murmures d’amour de son amie venaient

frapper son oreille attentive. A la fin cependant la brune

Allé de Hongrie rompit le silence par cette question.

— Mais, chère Jutta, où donc as-tu rencontré le prince Roderic?

— Oh! ma bonne Ulrique, c’est une curieuse histoire; mon père l’a fait enlever à Freywalda où il était arrivé sans suite et cachant son nom.

— Il s’est donc échappé! murmura la sœur de Stephanus.

— Échappé? dit Jutta; oh! je ne pense pas qu’il en ait l’idée. C’est étrange que tu craignes, toi aussi, son évasion. Je suis la seule ici qui ne redoute pas cela du jeune margrave.

— Ne t’a-t-il pas conté le danger qu’il a couru au milieu de nous?

— Quel danger? Et comment a-t-il pu se trouver au milieu de vous?

— Ne t'a-t-il pas dit qu’aprés s’être égaré dans les montagnes, il est venu, par hasard, tomber dans notre retraite, où on l’a pris pour un espion?

— Il m’a, en effet, parlé d’une nuit d’orage, d’hommes armés au milieu des bois; lesquels avaient failli lui vendre bien cher leur hospitalité.

— Plus de doute! üt Ulrique distraite, c’est lui...

Cependant, comment se peut-il que depuis hier tout cela soit arrivé ?

— Le connaitrais-tu; chère Ulrique ; s’il en est ainsi, tu dois me comprendre.

Ulrique baissait les yeux et ne répondait rien. Il y avait dans chacune des paroles de la naïve princesse quelque chose de poignant qui lui brisait le cœur. La pauvre fille était victime d’un ricochet de ce quiproquo perpétuel, qui rebondissait, sous toutes les formes, sur chacun de ceux dont l’esprit était occupé de Roderic.

— Hélas! pensait-elle, c’était donc pour le voir aimé d’une autre, que j’ai tant supplié mon frère de lui accorder la vie!

Cependant lutta continuait ses cruelles confidences. Quand les amants récitent leur poétique chapelet d’amour, la ferveur qu'ils mettent à cet acte d’adoration les empêche de voir autour d’eux. Son teint était animé, une nuance de pudeur colorait ses indiscrétions; elle eût rougi jusqu’au cou, si sa compagne l’eût regardée en face.

COMPLOTS D’aMOUR

En étalant ainsi les trésors de son cœur, Jutta jouait avec une jeune pousse de buis dont elle respirait la senteur amère, quand ses yeux ne regardaient pas le ciel ou les mélancoliques étages des sapins.

Cependant la force de la torture arracha un soupir profond à la jeune slave. Ce soupir lit descendre la fille de Wenceslas du ciel où elle planait. Elle regarda Ulrique et tressaillit.

— Comme te voilà pâle ! s’écria-t-elle. Mon Dieu ! chère bonne, est-ce que tu vas te trouver mal ?

— Ce n’est rien, dit froidement Ulrique.

— Oh ! si, si, tu as quelque chose, tu es blanche comme une marguerite. Vraiment, Ulrique, tu souffres.

— Ne t’en occupe pas, ma chère ; ni toi ni personne ici ne pouvez rien pour moi. Si cela dure, je vais repartir avec Bethlem.

— Repartir déjà? non, non, pauvre amie, je ne le

souffrirai pas. Je t’en prie, qu'as-tu ? dis-le moi... Je vais appeler Gertrude, Christine et Berthe ; ces bonnes filles m’aideront à te soulager.

A toutes ces marques de sollicitude, la sœur de Slephanus répondit simplement d'une voix brève :

— Depuis combien de temps est-il ici?

Jutta, stupéfaite d’une question aussi brusque, aussi hors de propos, se prit à trembler pour la raison de son amie.

— Depuis combien de temps le prince Rodcrie estil au château de Ratibor? répéta Ulrique sur le même ton.

— Comme tu me demandes cela, dit Jutta ; il me semble qu'il y a déjà longtemps que je le connais. Cependant il n’y a pas huit jours, je crois.

— Hier, dans la matinée, était-il déjà auprès de vous ?

— Oh ! ne me parle pas ainsi, ta voix me fait peur. Mais, oui, il était ici hier dans la matinée, et avanthier encore. 11 y a six jours qu’il a fait pour moi ses premiers vers. Il y en a deux, qu'il m'a dit sur ce banc, pour la première fois, qu'il m’aimait.

En écoutant cette réponse de Jutta, sa compagne

Dioitiz

reprit sa sérénité. Le pâle nuage de jalousie fit place à un éclair de joie. Enfin, au dernier mot, Ulrique se jeta au cou de son amie et l'embrassa étroitement.

— Ah 1 pauvre enfant ! pardonne-moi, lui dit-elle, je souffrais trop... Oh ! je suis trop heureuse maintenant! Tu n’as jamais vu le prince ffoderic de Bayreuth.

Pour le coup Julla sérieusement effrayée, chercha à s’échapper des bras de son amie, afin d’avertir madame Polalm et ses filles d’honneur, de l’état où elle croyait voir Ulrique.

A l’heure môme où les deux jeunes filles conféraient entre elles d’une façon si passionnée, l’étudiant-poéte, songeant à sa fiancée et tournantpourelle les derniers vers de son épithalame, approchait à pas lents du bouquet de pins d’où nous avons vu s’enfuir madame Polahn avec ses premiers secrets. L’heureux amant ayant obtenu du duc la liberté de revoir Jutta et de l’entretenir, une foisencore, avant la premièrecérémonie des noces, venait à cette place bénie, dans lespérance de l’y rencontrer.

A mesure qu’il avançait, les voix des deux amies parvenaient à son oreille. Il reconnut sans peine, dans l’une d’elles, la voix de sa bien-aimée. L’autre lui

était entièrement inconnue. Il allait s’éloigner quand la dernière phrase dTlrique, dont le sens était si clair et si grave pour lui, le retint cloué au milieu des pins. Écouter ainsi sans être vu, était une énormité dont Roderic n’eût pas été capable dans toute autre circonstance. Mais le moyen de s’éloigner, quand il s’agissait de l’avenir de son amour, quand sa personnalité allait se trouver, aux yeux de sa fiancée, amoindrie et dépouillée de toutes les illusions dont on l’avait entourée malgré lui.

Roderic palpitant, effrayé, ému jusqu’à la suffocation, écouta donc le reste des confidences auxquelles le hasard semblait vouloir le forcer d'assister.

— Tu n’as jamais vu le prince Roderic de Bayreuth, disait Ulrique.

Et retenant Jutta prête à aller chercher du secours :

— Tu me crois folle, chère-petite; reste, et tu verras que je dis vrai.

La sœur de Stephanus conta à son amie comment deux jeunes hommes armés avaient été surpris, l’avant-veille de ce jour, dans les environs de la maison des Bois, traversant de compagnie , à l’aventure et sans chemin tracé, les montagnes qui séparent le

duché de Ratibor de la Bohême. Traités en espions par les 'réfugiés, les deux inconnus avaient essayé bravement de se défendre ; l’un d’eux avait perdu la vie dans la lutte.

Le survivant, après s’être vu désarmer, avait déclaré au prince Stephanus qu’il était le margrave Roderic de Bayreuth se rendant à Ratibor pour conclure une alliance avec le duc régnant.

11 venait, disait-il, de laisser ses équipages à Kœniggralz pour donner librement suite à sa fantaisie de couper les montagnes en ligne directe. Il demandait à se faire conduire à la cour de Wcnceslas XXVIII, où son affaire serait examinée.

Cette manière d’aller conclure une alliance à travers les neiges, au risque de perdre sa route, n’avait pas été goûtée des ombrageux amis de son père. On allait en conséquence fusiller le jeune prince, si elle-même n’eût supplié son frère d’envoyer Bcthlem, en message à Ratibor, pour éclaircir cette bizarre déclaration.

— C’est étrange! dit Jutla ; c’est à peu près la même histoire. Le Roderic que nous connaissons ici a été, lui aussi, pris pour espion et sérieusement menacé.

— Eh 1 mon Dieu ! c’est vrai ; je me le rappelle main-

tenant. Un premier Roderic, se disant étudiant de l'Université d'Heidelberg est entré chez nous par une nuit dorage. Sans ma mère, il eût été jeté aux loups. Grâce à l’intervention de celle-ci, Bethlem l’a tranquillement reconduit le lendemain sur le chemin de Frcywalda. C’est là qu’il aurait été pris pour le vrai Roderic de Bavreuth, et enlevé, malgré ses protestations, à cause des habitudes de voyage incognito de celui-ci.

— Mais où est maintenant le second Roderic ?

— 11 est retenu prisonnier à la maison de la clairière, d’où il ne sortira que si ton père, le duc Wenceslas, veut bien examiner et faire constater son identité.

Ce fut au lourde Julta de devenir sérieuse, au récit de sa compagne. Elle eut un frisson de doute. Les protestations de son amant lui revinrent à la pensée : « Si vous n’aimez en moi le pauvre étudiant d’Heidelberg, ô Jutta, que deviendrai-je? # Cette mélancolique parole de leur premier entretien intime, prit un sens plus clair aux yeux de l’amante inquiète.

— Mais, chère Ulrique, qui t’a fait supposer que le prisonnier de la Clairière soit réellement le prince de Bayreuth?

— Sa fière tournure, sa parole hautaine, cette habitude impérieuse de voir ses assertions acceptées sans contrôle. Oh! vois-tu, ma bonne Jutta, j’ai reconnu en lui le prince, dès que j’ai entendu sa voix.

— Mais le premier, puisque tu l’as vu aussi, ne lui as-tu pas trouvé une égale distinction?

La voix de Jutta commençait à trembler en disant cela.

— Le premier, reprit Ulrique, avait la distinction de la jeunesse. Il m'a paru simple de manières, bon et loyal. Je ne l'ai vu, du reste, qu’à la dérobée. J'ai compris cependant qu’ils ne se connaissaient pas l’un et l’autre, et n’avaient pu s’entendre sur leurs rôles, bien qu’ils fussent arrivés à un jour seulement d’intervalle.

— Et celui qui est prisonnier chez ton frère, l’aimes-tu ?

Ulrique hésitait à répondre.

— Oui, reprit Jutta, tu l’aimes ; je l’ai vu à l’air triste dont lu accueillais mes confidences. Cependant, Ulrique, vois ce qui peut arriver. Il a déclaré venir à fialiborpour m’épouser. Si Stephanus l’envoie à mon père, s’il est reconnu que 1rs équipages arrivés ce

matin, lui appartiennent, si enfin il est vraiment le margrave de Bayreulh, eh bien ! pauvre chère, ce sera moi qu’il épousera.

Cette pensée fit couler une larme sur la joue de la fillette ducale, tandis qu’elle rendait à Urique sa pâleur jalouse. Un silence de quelques minutes se fit, pendant lequel les deux amantes sondèrent la fragilité de leurs espérances; et découvrirent avec effroi les sérieux dangers que l'inévitable éclaircissement de cet imbroglio allait faire courir à leur amour.

— Si Roderic n’est pas le prince dont mon père attendait la venue, pensait avec douleur la pauvre Jutta, pourquoi le ciel a-t-il permis que je l’aie vu? Pourquoi chacun autour de moi s'est-il efforcé de me le faire aimer?

— Le duc est-il donc si persuadé de son erreur, qu’il n’ait eu aucun doute jusqu'ici? reprit Ulrique avec fermeté.

— 11 n'en a aucun ; bien mieux, celui qu’il a tout d’abord accueilli comme un prince lui plaît si fort, qu’il regretterait certainement lui-même d’être détrompé. Au reste, tout le monde ici est prévenu en faveur du premier Roderic. Le comte de Forlembach et

madame Polahn qui s’y connaissent, ne doutent pas de son rang, et moi-môme je ne puis croire le contraire.

Ulriquc, au lieu de continuer à refuser des titres à l’étudiant d'Heidelberg, crut devoir mettre son infériorité dans l’ombre, afin de ne pas décourager la passion de Jutta, qui servait si bien la sienne.

— Eh bien ! chère Jutta, dit-elle, puisque la première cérémonie des noces a lieu demain, je vais de ce pas, essayer de fermer, pour vingt-quatre heures encore, les yeux et les oreilles de Son Altesse aux nouvelles inquiétantes apportées par Béthlem.

Et la brune sœur de Stephanus s'éloigna à la hâte, cédant la place à l’amant qui attendait, bourrelé d’inquiétude, dans le bouquet de pins.

Le pauvre fds du tonnelier craignait maintenant un entretien avec sa bien-aimée, autant qu’il l'avait désiré. Les confidences surprises par lui, tout en lui donnant la certitude d’avoir été aimé, lui faisaient comprendre que Jutta avait cru voir, elle aussi, un prince dans son fiancé. Supporterait- elle sa désillusion? L’orgueil naturel aux femmes de son rang céderait-il à la force de son amour? 11 n'osait l’espérer.

Il s’arma de courage et se décida à tenter la grande

épreuve, dût-il être blessé à mort si l’orgueil triomphait. Roderic trouva Jutta baignée de larmes, il se jeta à ses genoux et lui dit d’une voix entrecoupée :

— On vous a dit’ vrai, noble princesse; je n'étais pas digne de vous. Je n’aurais jamais eu. l’audace de lever les yeux sur vous, si votre père ne m’y eût forcé.

La princesse essuya ses pleurs; un éclair d’humiliation traversa son esprit, à la pensée de se voir aimée par un simple étudiant.

— Hélas ! continua l’infortuné, vous n’avez pas voulu croire à mes protestations. Je vous ai dit l’humble condition de celui qui, sans titres ni fortune, n’a pu s’empêcher de seiftir battre son cœur en vous voyant si belle; qui, sans couronne à vous oifrir, n’a pu lutter contre la tentation irrésistible de vous déclarer son amour. O Jutta, je sui3 bien coupable! mais il est temps encore ; dites un seul mot, et pauvre comme l’on m’a trouvé à Freywalda, je retournerai languir loin de vous et mourir de regret sur les bords du Rhin.

Jutta ne lutta plus ; cette humilité touchante de celui qu’elle aimait plus que tout au monde, fit de nouveau couler ses larmes. Elle leva sur lui des yeux humides de tendresse.

— Si vous avez entendu notre conversation, lui ditelle, vous savez bien que je ne vous en veux pas.

— Est-ce vrai, cliôre princesse? Oh! vous ôtes un ange de bonté !

— A mes yeux, Roderic, votre aveu ne vous diminue nullement. Je chanterai toujours vos vers. En Allemagne les poètes sont plus rares que les princes. En me laissant aller à vous aimer, je ne me suis donc pas trompée sur votre rang.

— Où prenez-vous ces douces Garesses de la parole, ô ma chère Jutla? Et moi qui tremblais de rencontrer votre regard, après les confidences de votre amie !

— Si vous n’aviez à craindre que cela! reprit la princesse en soupirant; mais si mon père, si madame Polahn, si tous apprennent les nouvelles apportées par Bethlem, cher poète Rodcric, que deviendronsnous?

— Écoutez-moi, Jutta, j’en ai le pressentiment, si vous continuez à m’aimer malgré tout, rien ne pourrg de longtemps renverser les illusions obstinées de votre père, à mon égard. Chacun des événements capables de l’éclairer le confirme davantage dans son opinion. Pour lui et madame Polahn, je suis indubitable-

ment, forcément et sans réplique le prince attendu.

Roderic conta alors l’incident formidable du majordome. Ce comique épisode rendit la gaieté à Jutta. Ils finirent par oublier toutes les inquiétudes et repousser les mauvais pressentiments. Puis, la main dans la main, les yeux dans les yeux, et mêlant de nouveau les boucles soyeuses de leurs chevelures, ils recommencèrent les ineffables épanchements et les amoureux projets.

Instants sans prix que ces gracieux tôte-à-tête de deux êtres jeunes et richement trempés d’enivrants désirs et de doux sentiments! C'est pour ces fêtes du cœur si rares dans la vie que Dieu a aimanté la jeu-

nesse, qu’il a raffiné en elle la beauté humaine et électrisé au maximum de puissance toutes ses nobles aspirations.

Comme nos deux amants se trouvaient dans cette phase d’ivresse, le nain de son Altesse, Zahn, était juché au sommet du sapin de l’aïeul, où il prenait ses distances pour ses exercices aériens, il devait, descendant par les airs, le jour de la cérémonie du temple, déposer au passage une double couronne sur la tête des augustes époux. De cette position, le mirmidon

plongeait à son aise sur les mystères des environs. A l’aspect du couple bienheureux, le malin gnôme tira de sa poche, en ricanant, sa sarbacane de sureau, et

üt pleuvoir sur ces charmantes têtes si sérieusement

occupées, une grêle de pois, dans le seul but de jouir en cachette de leur étonnement.

Cette agression mystérieuse, image de tant d’interventions ridicules dans les choses poétiques de la vie, effaroucha Roderic. Jfitla reconnut là tout d’abord les procédés de Zahn. Elles’en alla rejoindre Ulrique dont l’adresse avait dissipé, sans peine, les nuages menaçants de la dernière heure, l'obsliné duc ayant accueilli par de sonores éclats de rire les communica- »

tions de Bethlem.

Page 1