TÉNACITÉ D’UN INFAILLIBLE
Cependant le comte de Fortcmbach, s'étant mis à examiner une dernière fois sa conduite au milieu de ce labyrnittie, fut saisi d’un dernier scrupule. 11 pensa avec raison qu’il n’avait pas fait assez d'efforts pour
guider Son Altesse Sérénissime dans cette grave affaire. Les doutes exprimés devant la Folahn sur la véritable position sociale de Roderic, lui parurent insuffisants à mettre sa responsabilité ministérielle à l’abri.
11 décida donc avec lui-mémc qu’une démarche positive auprès de Wenceslas XXV111, était indispensable pour avoir plus tard le droit d’écraser modestement Son Altesse d’un respectueux : « Je l’avais bien dit. » Cette tentative lui sembla d’autant plus nécessaire que, connaissant sur ce sujet la ténacité du duc, il ne doutait pas de l’inefficacité parfaite d’une semblable démarche.’Le grand chancelier se rendit donc à l'appartement du souverain de Ratibor, animé de ces loyales intentions, et tenant à la main la rédaction imaginée par lui pour l'acte préliminaire des noces.
— Monsieur de Fortembach, répondit le duc à l'expression des doutes de son chancelier, nous savons que le jeune prince aime les délais; il aurait voulu, sans doute, avoir le temps d’éprouver ma ûlle jusqu’à la séduction.
Le comte protesta par un geste significatif.
— Oh ! reprit Wenceslas, ne cherchez pas à le défendre, monsieur le comte, nous savons tout. Mainte-
nant il aime Juüa, il est prêt à tout sacrifier pour l’obtenir; plus tard, s’il parvenait à sou but, il ferait comme à Glogau, comme à llechenberg, il partirait incognito sans plus de façons qu’il n’en a mis à nous arriver.
— Oh ! monseigneur, vous jugez bien mal cet excellent jeune homme.
— Monsieur de Fortembach, je juge comme il le mérite le volage prince de Bayreuth, qui n’en est pas à son premier tour, il ne se jouera pas du duc de Ratibor, j’en fais le serment!
— Mais, monseigneur, rien ne prouve absolument que notre Hoderic soit le margrave Roderic de Bayreuth; il le nie obstinément. Que Votre Altesse veuille y réfléchir; vingt-quatre heures suffiraient pour s’en éclaircir pleinement. Un délai si court...
— Je ne veux plus de délais! affirma le duc.
— Cependant si le jeune homme dont Stephanus vous fait annoncer l’arrivée par Bethlem était vraiment le prince, on aurait sitôt fait de s’en assurer...
— Monsieur le comte, si au lieu de vous j’avais devant mes yeux cet homme vénal, cet affamé d’or, ce misérable Klumpfuss qui vendrait scs semblables
pour remplir ses coffres, je croirais que l’argent versé à pleines mains autour de moi par ce prince étourdi, a taché votre probité et payé la déloyauté d’un tel conseil.
— Oh! monseigneur! je vous sers depuis vingt ans, protesta le comte.
— Aussi n’ai-je, en vous disant cela, reprit Son Altesse d’un ton radouci, d'autre intention que celle de vous prouver mon déplaisir à l’idée de différer une cérémonie nécessaire, indispensable déjà peut-être à l’honneur de ma 011e et de l’État.
Le chancelier avait atteint son but, il n'insista plus. Pour achever d’apaiser Son Altesse, il lui remit l'acte des fiançailles tout prêt à recevoir la première signature des augustes époux. Comme il se retirait, l’infernal bouffon entré sans bruit, s’était perché sur le trône d’où, s’adressant au premier ministre, il déclama avec une ironique gravité :
— Allez! monsieur le comte, nous vous pardonnons! Qu’il ne vous arrive plus de contrarier notre bon cœur, lorsque nous avons généreusement décidé de sacriüer notre Allé et notre héritage à la consolation d’un malheureux poêle auquel vous-même, monsieur le comte,
avez eu l'obligeance d’oiïrir un habillement complet.
— Très-bien! mon petit Zahn ! s'écria l’excellent duc en riant de tout son cœur de la saillie du mirmidon ; très-bien, mon mignon ! Tu es un vrai trésor de gentillesse. Et ce méchant Klumpfuss qui veut battre monnaie avec toi !
— Son altesse ne pourra accuser que son obstination, si les choses tournent mal, pensa le chancelier en se retirant; la dernière saillie de cette vipère est assez transparente; ce vilain drôle sait la vérité aussi bien que moi.