ÉPISODE D’IDYLLE
Le lendemain, sur les onze heures, toute la cour de Ratibor se trouva réunie autour de Wenccslas XXVIII. L’acte préliminaire était étalé sur la table du conseil. Ce premier acte équivalant à une cérémonie de fiançailles avait été rédigé par le chancelier avec une adresse merveilleuse. La pièce en question se ressentait à dessein de l’imbroglio des jours précédents.
Suivant l’accord secret qui abandonnait ce jour de grâce au déguisement supposé de Roderïc, les lignes où devaient s'énumérer les titres des fiances avaient été laissées en blanc.
Cet engagement, sans importance absolue, ressemblait, grâce à l’esprit du comte de Fortembach, à une promesse d’amour entre deux bergers d’idylle.
Afin de bien comprendre les catastrophes qui vont troubler profondément le calme du palais ducal, deux mots d’explication sur la cérémonie du mariage, telle qu’elle se pratiquait dans les contrées de l’Allemagne orientale, ne seront pas de trop.
A Rafibor, les noces avaient trois actes distincts. 11 fallait pour qu’elles fussent convenablement célébrées, trois jours pleins non compris les suites des fêtes laissées à la fantaisie.
Le premier jour, on signait les préliminaires ou fiançailles. Cette coutume restait en souvenir de l’usage, où l’on était au moyen âge, de fiancer les futurs époux bien avant l’âge de la puberté. Ce jourlà, dans 1 idée de la Polahn et de Wcnceslas, devait être la dernière limite du mystère dépouillé de ses voiles dont Roderic persistait encore à s’entourer. Le
lendemain, on allait à l’église ou au temple, selon la religion des fiancés. Cette fois, ils étaient entourés de toute la pompe, de tous les honneurs dûs au rang des nouveaux époux.
Enfin, la troisième journée était dite la journée du festin. C’était une obligation régulièrement observée d'y perdre la raison. La Silésie touchait à la vieille Pologne, et ses habitants, notamment les indigènes du duché de Ratibor, rivalisaient, dans la faculté de boire, avec les anciens Polonais. Leurs estomacs, capables de servir d'alléges aux tonneaux, ne pouvaient assurément trouver, pour mettre ce talent en exercice, une plus favorable occasion.
Or, la réunion étant au complet dans la salle du trône, son Altesse Sérénissime prit la parole et prononça le discours suivant d’un ton moitié comique, moitié pénétré :
« Nobles seigneurs et nobles dames,
« Vous êtes tous témoins que moi, Wenceslas, duc souverain de Ilatibor. sans tenir compte des étonnements de mes frères les piinccs régnants de l’Allemagne, à la nouvelle de la présente résolution, je
consens à donner la main de ma fille, la princesse Jutta au poète Roderic. Et cela par la seule raison que tout en gagnant mes bonnes grâces, il a su se faire aimer d elle. J ai choisi en lui mon successeur à cause de sa rare intelligence, de son instruction profonde et de sa haute capacité. J’autorise donc avec joie mon grand chambellan, le-baron Maurice de Ruben, à recevoir, en notre présence, leurs premières promesses d’amour, et mon chancelier, comte de Fortembach, à enregistrer l’acte où les signatures des fiancés vont témoigner de leur bonheur.
Et cela fut lait selon le désir si formel du souverain. Quand vint le tour de Roderic d'apposer sa signature :
— Que faut-il faire ? dit-il au comte de Fortembach qui lui passait la plume.
— Signez simplement Roderic, cela suffira, répondit ce dernier.
Cette formalité accomplie, les deux amants s’embrassèrent et furent embrassés par tous les assistantsmais cela ne valut pas, à leurs yeux, le baiser sans témoins du banc de buis. Ensuite, madame Polahn emmena Jutta, au grand désappointement du nouvel
('poux, auquel il fut déclaré qu'il ne la reverrait qu'au temple.
Le tumulte de scs sentiments, loin de s’apaiser par ce commencement de réalisation de son rêve, ne fit que s’accroître au cœur de Roderic. Il fallait â son âme égarée dans ce réseau de féeries la parole sympathique de sa bien-aimée. Plus que jamais il avait besoin de sentir la pression de sa main adorée, de s’enivrer au regard calme de ses yeux purs comme un reflet du ciel à l’aube d’un jour d’été.
C’étaitunecruauléimpardonnabledelui enlever Jutfa en ce moment. Mais la Polahn avait invoqué l’usage en agissant ainsi. Le pauvre amant dut se résigner.
Il s’arracha donc aux félicitations qui lui semblaient autant de railleries importunes, et s’en alla divertir sa mélancolie en regardant les fenêtres de Jutta, assis sur le banc témoin du premier aveu.
Le duc laissa Roderic employer à sa fantaisie les instants qui suivirent les fiançailles. Lui-même, en compagnie du comte de Fortcmbach, se livra à l’occupation de choisir les courriers d’honneur qui, selon la contume officielle, devaient porter la grande nouvelle dans toutes les directions.
Cependant un incident de la plus haute gravité vint rendre prudent et convenable de retarder l'accomplissement de ce travail important.
UN COUP n’ÉPÉE QUI VIENT A POINT
Zalin, pâle comme la mort et tremblant comme la feuille, se précipita en criant, dans la salle du trône:
— Monseigneur! Monseigneur! ils se battent; ils vont se tuer!...
— Qu’est-ce encore? dit le duc. Zahn, je le le répété, je n'aime pas du tout ces lugubres plaisanteries.
— Hélas ! Monseigneur, je ne plaisante pas. Ecoutez les cris de madame Polahn et des princesses. Elles sont prèles à se trouver mal.
En effet, des cris perçants arrivèrent aux oreilles de Wenceslas et de son ministre. Le malheureux nain semblait sur le point de mourir de peur.
— Mais qu’est-ce donc? qu’arrive-t-il?... Expliquetoi, Zahn; parle plus clairement.
— Le marjordome étranger, Monseigneur... il est revenu avec son maître; ils m’ont prié de les conduire auprès du prince Hoderic. Ils se sont querellés... Oh! Monseigneur, le margrave va tuer votre gendre... Ils se battent. Le majordome el l’officier de vos gardes en font autant... J’ai eu grand’pcine à m’échapper...
— Grand Dieu! Fortembach, que veut dire cela? Que faire, mon ami, que faire? On se bat sous mes fenêtres... Allez vile séparer ces furieux. Ah! voici Bénédic; eh bien! qu’y a-t-il Bénédic?
— Monseigneur, un inconnu s’est introduit dans vos jardins, accompagné du chef des équipages arrivés hier. Celui-ci prétend le reconnaître pour son seigneur, le prince de Bayrcuth. Ils se sont fait conduire auprès du nouvel époux ; le jeune étranger l’a traité de fourbe, d’imposteur, d'aventurier, et ils se battent.
— Ils se battent ! Ah! grand Dieu! Il ne nous manquait plus que cela. Comment n’a-t-on pas songé à les séparer, Bénédic? Mon Dieu! mon Dieu! ce Roderic serait-il réellement un aventurier?
— Quand je suis venu, Monseigneur, reprit Bénédic, quelques-uns de vos gardes allaient se jeter entre eux. Cette alfaire a mis tout le château en émoi; la
princesse a perdu connaissance, et la sœur du prince Stephanus a des attaques de nerfs.
Le malheureux duc se laissa retomber sur son siège, accablé de désespoir. Il se couvrit la ligure de ses deux mains et poussa de bruyants gémissements.
Quant au comte de Fortembach, malgré sa présence d’esprit et sa sagacité habituelles, il se trouvait pris au dépourvu. Peut-être avait-il arrangé dans sa tête un plan capable de parer à la catastrophe; mais il ôtait loin de la prévoir aussi rapide, aussi bruyante, aussi compliquée. Il fallait aviser de nouveau et sans répit, de manière à ne pas aigrir davantage les combattants. Il avait surtout à détourner la tempête que la colère du vrai prince Roderie devait attirer infailliblement sur le duché de Ratibor.
Comme ils étaient en train, le duc, de gémir, le comte, de délibérer, le grand-chambellan entra non moins effrayé que les autres. Le nouveau venu, affirmait-il, était resté sur le carreau, blessé dangereusement par le premier Roderie qui lui-même s'était enfui.
— 11 s'est enfui!... S'est-il vraiment enfui ? fit Son Altesse eu sursautant.
— Ou caché, Monseigneur; on l’a cherché pour savoir s’il n’aurait pas été atteint lui-méme; mais jusqu’ici on ne l’a pas revu.
— Eh bien! s’il s’est enfui, s’écria Wenceslas XXVIII, ce n’est pas lui qui est le prince de Bayreuth. Ah! baron Maurice, vous nous avez fait une épouvantable équipée avec votre bévue de Freywalda!
— Mais, Monseigneur, je n’ai fait qu'exécuter vos ordres.
Sortez, monsieur! au lieu de chercher à colorer votre trahison, sortez! et ne reparaissez jamais à ma cour, que vous avez remplie de sang et de troubles!
Le grand-chambellan se retira foudroyé et le front courbé sous le coup de cette irréparable disgrâce. Wenceslas XXVIII ayant fait défendre sa porte, retomba dans sa douleur bruyante. Cependant, le comte de Fortembach s’asseyant devant la table du conseil, écrivit quelques lignes à la hâte, il les cacheta avec sang-froid, indice certain qu'il avait trouvé un commencement de réparation à ce grand désastre. Puis, s’approchant de son désolé maître, il hasarda celte bizarre consolation.
— Monseigneur, que Votre Altesse Sérénissime, dont la santé est si chère à tous ses serviteurs, ne se laisse pas abattre ainsi par la douleur; il y a peutêtre encore possibilité de tout réparer.
— Tout réparer! Et le moyen, mon pauvre Fortembach? répondit le malheureux duc; hélas! je sui 9 déshonoré dès à présent, et dan9 peu la guerre, une guerre de vengeance de la part du margrave de Dayreuth, va venir achever ma ruine. Et moi, Forlcmbach, qui aimais tant la paix!
— Oh ! Monseigneur, les choses n’en viendront pas là; il y a un bon côté dans notre malheur* nous saurons en tirer parti.
— Un bon côté! je n'en vois pas moi, Fortembach. Mais voyons, quel est ce bon côté?
— Ce bon côté, Monseigneur, est que le véritable prince Roderic ait été dangereusement blessé.
— Miséricorde! s’écria le duc; devenez-vous fou, monsieur le comte?
— Monseigneur, j’ai tout mon bon sen9, et vous allez le voir*
— Ah ! si c'était ce misérable imposteur, cet insolent aventurier, ce vil manant qui a eu la criminelle
effronterie de me tromper!... ce pied-plat qui a tenté de me voler ma fille unique!...
Le duc était si démesurément furieux contre l’innocent Kodcric, que le chancelier le laissa tonner sans essayer une seule parole pour justifier celui-ci ; ses efforts en ce sens n’eussent fait qu’aggraver la colère souveraine. Il se contenta de répondre :
— Mais enfin. Monseigneur, le sort en a décidé autrement.
— Ah! tant pis! tant pis! en faisant cela le sort a achevé de tout gâter.
Le chancelier garda un moment le silence, afin de ne pas risquer de heurter les sincères regrets de son maître. Il se remit à écrire une autre lettre, la cacheta comme la première et les mit sous une môme enveloppe.
— Voyons pourtant, cher comte, soupiraWenceslas, voyons ce que vous avez imaginé de votre côté. Ditesmoi comment la blessure du prince peut servir à tout réparer. Pour ma part, je n'y comprends rien; j’ai d’ailleurs la tète si brouillée de toutes ces vilaines histoires...
— Voici, Monseigneur, répondit le comte; si le
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véritable prince Roderic avait blessé ou môme tué son adversaire, Votre Altesse pense-t-elle que cette mince victoire, cette défaite d'un jeune homme obscur eût calmé les piqûres faites à sou amour-propre? Pensez-vous que le bouillant margrave eût consenti, après cetlc satisfaction mesquine, à demeurer auprès de nous pour rivaliser avec sa victime? Non. Le fait seul d’avoir vu, en arrivant ici, toute votre cour accepter, pour le compte d’un prince de l'antique maison de Bayrcuth, la tournure et les manières du premier venu, était un affront sanglant pour lui. S'ôtre vu enlever sa fiancée par un simple étudiant qui n’avait pour lui que de l’intelligence et du cœur, était une insulte à ne pas oublier de longtemps.
— Mon cher Fortembach, dit en larmoyant le pauvre duc, vous renouvelez mes douleurs, vous les rendez* encore plus cuisantes, si c’est possible. Je vous en prie, au lieu de m’expliquer les griefs légitimes du ipargrave blessé, venez à la manière de les réparer.
— Mais, Monseigneur, je ne vois pas encore de manière de les réparer.
— Alors, que voyez-vous donc, monsieur de Fortembach?
— J’y arrive, Monseigneur. Si, comme je le supposais, le vrai Roderic eût été vainqueur, il serait immédiatement reparti avec ses gens pour son margraviat. Il aurait fait retentir toute l’Allemagne de votre déconvenue. Il aurait excité vos voisins à la guerre, aurait armé lui-même ou payé des soldats dans l'armée de vos ennemis. Peut-être même eut-il fait intervenir dans sa querelle l’avide maison d’Autriche, qui n’eût pas manqué cette occasion d’agrandir son domaine à vos dépens.
— Mais vous me tuez, monsieur le comte, vous me tuez à petit feu au lieu de me consoler. Tout à' l'heure vous m’énumériez ses motifs de vengeance, maintenant vous me faites la liste de ses moyens. Où voulezvous en venir? Parlez, où voulez-vous en venir?
— Eh bien ! monseigneur, tous ces puissants sujets de trouble pour votre Etat et de chagrin pour vousmême se trouvent forcément ajournés par cette blessure dont la gravité contraindra le jeune margrave ù demeurer un ou deux mois ici à recevoir nos soins. A cela, nous gagnons du temps; or, vous le savez, Monseigneur, le temps répare bien de3 maux.
— Allons! c’est vrai, vous avez raison Fortembach.
Ah! loué soit Dieu! 11 est heureux que, par sa sainte permission, ce soit le véritable Iloderic de Bayreuth qui ait été dangereusement blessé.
— Il aura, reprit le comte, tout le temps de réfléchir d'ici à sa parfaite guérison. Il comprendra que nous-mêmes avons été victimes de cette malheureuse méprise au moins autant que lui. Au résumé, ce n’est ni vous, Monseigneur, ni moi , ni aucun de nous qui lui avons fait sa plus grave blessure; sa loyauté ne tardera pas à nous disculper à cet égard. Enfin, nos bons soins, nos bons procédés achèveront peu à peu de fai retomber les derniers restes de sa colère.
— Ah! mon cher Fortembach, vous me rendez la vie* Allez voir maintenant «A faire transporter le prince dans une chambre du château dont les fenêtres soient tournées au midi, qu’il ait vue de son lit sur le jardin. Allez vite, cher comte, et ordonnez que nos meilleurs médecins veillent sur lui nuit et jour, jusqu'au moment où il sera entièrement hors de danger,
— Soyez tranquille, Monseigneur, tout sera fait selon vos désirs.
— Ah! encore un mot, monsieur le chancelier ; si l'on retrouve le jeune fourbe dont l'arrivée à ma cour
a causé tous nos maux, faites-le partir avec Bethlem à l’instant. Ecrivez deux mots à Stephanus, pour lui faire savoir que ses soupçons sur ce jeune misérable étaient fondés. Contez-lui ses méfaits, appuyez surtout sur ceci : qu’il est indubitablement un espion du margrave d’Olmillz, et qu’il serait de la plus grave impru- » dence de laisser échapper un émissaire aussi complètement informé.
— C’est déjà fait, Monseigneur, répondit le comte, en montrant les deux lettres écrites pendant le désespoir de Son Altesse. J’avais eu aussi la bonne idée de le renvoyer à la maison des bois, en compagnie de Bethlem, et j’en ai averti Stephanus.
— J'aime mieux qu’il le fasse fusiller, lui-même, termina le duc; ces gens de guerre s’entendent beaucoup mieux à ces sortes d’exécutions.
Après ces paroles, Wenceslas XXVIII se dirigea vers les appartements des femmes, tout consolé et 'presque joyeux. Il avait hâte de leur faire partager le baume salutaire des raisonnements du chancelier.