‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 17 sur 26 · TROIS TYPES DE DÉSESPÉRÉS · texte numérisé non relu

TROIS TYPES DE DÉSESPÉRÉS

Le comte de Fortembach rencontra le blessé que l’on transportait hors du château. 11 était accompagné de son majordome et de quelques officiers inférieurs de la cour de Ratibor, qui, non contents de voir le malheureux jeune homme blessé à mort, l’injuriaient avec fureur. Ils l’auraient peut-être achevé, lui et le chef de sa suite, si Bcnédicne se fût trouvé là, protestant au nom du duc, contre cette indigne violence, de toute la force de ses poumons.

Aux yeux de ces hommes forcenés de zèle, le prince de Bayrcuth était un assassin aux gages de quelque conspirateur ou d’un prince ennemi du duc leur maître. On l'avait payé, afin d’empêcher Wenceslas XXVIII de se donner un héritier de sa couronne. La mort leur semblait trop douce pour punir un pareil misérable. L’un d’eux, dont l’irritation bruyante tenait à se signaler par un acte positif, voulait à toute force le traîner, mourant qu'il était, dans un cachot à la disposition delà justice.

Lorsque ce groupe de serviteurs exlra-dévouésapcrçut le chancelier, les clameurs redoublèrent et les dé-

monstrations de zèle prirent un caractère tout à fait menaçant. Quant au prince blessé, il perdait son sang et ses forces, sans proférer une parole, soutenu par son premier domestique, qui sanglotait et s’arrachait les cheveux.

Le comte imposa silence aux vociférations déplacées, et s’adressant au majordome :

— Monsieur, lui dit-il, Son Altesse est au désespoir de ce qui vient d’arriver. Le duc est désolé de n’avoir pas reçu la première visite de votre noble maître: cela eût évité cet affreux événement. Mais, bien que ce déplorable duel ait eu lieu à son insu, Son Altesse Sérénissime veut prendre soin de Monseigneur. Suivez Bénédic et faites porter le prince où il vous indiquera.

Le majordome fut reconnaissant d’une intervention devenue si nécessaire. Les paroles du comte sauvaient

son maître en indiquant son rang. Quelques minutes plus tard, et malgré les efforts de Bénédic, ils eussent peut être succombé sous l’exaspération croissante de ceux qui les prenaient pour des meurtriers vulgai-

res. De leur côté, les officiers du palais, en apprenant que le blessé était un prince dont la mauvaise chance mettait le duc au désespoir, se dispersèrent comme par enchantement. Après avoir donné ordre à la sûreté du jeune margrave, le chancelier indiqua à Bénédic la chambre des serres, sorte de boudoir frais et tiède, joignant l’orangerie qui lui servait de jardin d’hiver et ayant ses fenêtres disposées de manière à ne perdre aucune des féeries réparatrices du printemps.

Comme il regagnait son appartement, une pâle jeune fille s’approcha de lui, et de ses lèvres que le sang paraissait avoir abandonnées , elle lui murmura à l’oreille :

— Qu’est devenu le prince blessé, monsieur le comte?

Le comte tressaillit de surprise, c’était Ulrique. 11 la rassura de son mieux, tout en enregistrant dans sa mémoire un secret si imprévu.

L’adroit conseiller intime rencontra chez lui trois infortunés trahis par le sort et disgraciés de leur souverain. Ces trois victimes des brutalités du destin semblaient regarder l’appartement du chancelier

comme un lieu d'asile el sa personne comme celle d’un rédempteur. C’étaient lloderic Graff, Klumpfuss et le grand chambellan.

Au moment où le comte ouvrit la porte, le chambellan maugréait sur un ton irrité contre le pauvre étudiant de rUniversilé d’Heidelberg. Ce dernier, abattu, affaissé, anéanti, ne répondait rien; peut-être n’entendait-ii pas un mot des aigres reproches du baron Maurice. Quant à Klumpfuss, il travaillait à la table du comte, il annotait des pages écrites de sa main, el les remettait en ordre sous une même couverture.

Le grand chambellan suspendit ses invectives à l’arrivée du chancelier, pour lui parler de sa disgrâce. 11 se répandit en paroles amères sur l’ingratitude des princes ; il fit de ses services une énumération pompeuse et détaillée, dans laquelle il n’oublia pas l’achat du nain. À l’entendre, dans les malheurs de cette triste journée, le plus â plaindre, il eut volontiers dit le seul, était lui-même. Le comte de Fortembach arrêta enfin ce torrent de doléances qu’il avait écoutées un instant sans sourciller.

— Mon cher baron Maurice, iui dit-il, tous n’êtes

blessé ni par l'épée, ni par l'amour ; de quoi vous plaignez-vous?

— Je suis perdu, monsieur le comte, disgracié, chassé, réduit à chercher un asile.

— Monsieur le chambellan, vous exagérez le ressentiment de Wenceslas XXVIII. Un de ces services hors ligne auxquels votre zèle est habitué suffira dans quelques jours à vous regagner complètement la faveur de Son Altesse.

— Ah? s'écria le triste courtisan, je suis prêt à tout faire pour cela. Mais, hélas! une fois loin de la cour, comment saurai-je ce qui peut plaire a mon souverain?

— Avez-vous oublié déjà la haute mission que vous avez sollicitée il y a quelques jours? Voici la lettre de recommandation de l'illustre réfugié pour le vaïvoile de Transylvanie, dont la protection vous obtiendra le firman qui doit vous ouvrir l'Égypte. Prenez-la, et voyez combien les termes en sont pressants.

Le grand chambellan lut avec avidité la lettre de Stephanus et redevint joyeux.

— Je suis sauvé! exclama-t-il d'un ton pénétré. Je pars, et, dans trois mois, monseigneur et maître re-

prendra en grâce son dévoué serviteur, qui lui apportera des vases à rafraîchir la bière et le vin.

Le comte de Fortembach haussa les épaules en voyant le baron Maurice de Ruben voler à cette dangereuse expédition.

— Et vous, mon brave Klumpfuss, dit-il à ce dernier, quelle affaire pressante vous amène auprès de moi?

— Mouseigneur, répondit le laborieux personnage, je viens de rencontrer Son Altesse; elle m’a accusé d'avoir conspiré contre sa couronne et d’étre l’instigateur de tous les maux qui viennent de l’accabler. Puis, me poussant rudement par les épaules, elle m’a défendu de me présenter jamais devant ses yeux.

Le chancelier ne se creusa nullement la tète pour trouver des motifs à cette boutade du duc contre son malheureux ministre. Il savait à quel point le zèle honnête et sincère du pauvre Klumpfuss l’avait rendu odieux aux yeux de Wenceslas, qui appelait avidité sordide son amour de l’économie.

— Je suis venu vous voir avant de quitter Ratibor, reprit Klumpfuss, afin de vous rendre mes comptes et

de vous donner la clef de quelques travaux que je n’aurai plus le temps d’achever.

— Mon bon monsieur Klumpfuss, vous ôtes mon ami ; j’ai trop longtemps profité de vos veilles pour consentir à me séparer ainsi de vous. Il faut céder au duc dont l’esprit est aigri et tourmenté par ces tristes événements. Mais, je vous en prie, ne sortez pas du duché. Prenez vos papiers et allez établir votre domicile dans ma villa des bords de l’Oder, où j’irai chaque jour travailler avec vous, en attendant des jours plus calmes.

— Vous me soulagez d’un grand poids, monseigneur, dit avec émotion le consciencieux ministre. J’aurais été bien bourrelé en quittant la principauté, avant d’avoir réussi à rétablir un peu d’ordre dans ses finances si mal en point.

Le comte de Fortembach, demeuré seul avec Roderic, regarda quelque temps le pauvre garçon sans mot dire. Cette douleur muette, profonde, mortelle, n’était pas de celles que de simples paroles pussent soulager. L’infortuné avait la tête sur sa poitrine, ses yeux étaient fixes, aucun mouvement de ses membres n’attestait la vie dans ce corps altéré, on ne l’enten-

dait môme pas respirer. La souffrance compliquée de son ûme semblait avoir suspendu en lui les sources de l'existence. Il était plongé dans une sorte de catalepsie causée par l’excès de la douleur.

Le chancelier se plaça devant lui, prit ses deux mains dans les siennes, et le regarda quelque temps en silence. Peu il peu, 1’eflet magnétique de cette sympathie muette, de cette intelligente commisération se fil sentir; la poitrine de Roderic se souleva et laissa échapper un premier soupir. Enfin, levant la tête et reconnaissant le comte :

— Ah ! moDseigneurl tuez-moi, lui dit-il, je no veux pas survivre à mon rêve!

Puis il porta la main A son coté ; mais son épée était restée sur le champ de bataille.

— Pourquoi ai-je détourné ses coups? reprit-il d’une voix faible et étouffée de sanglots ; me voilà aux yeux de tous un imposteur, un fourbe, un misérable voleur de titres... Que ne m’a-t-il pas dit encore?

— Roderic, dit alors le chancelier, vous ôtes toujours pour moi un noble cœur; vous m’aviez pror ’ de ne jamais oublier que je suis voire ami.

Oh ! monseigneur, j’étais injuste! Hélas! soyez té-

moin que l'on m’a forcé par tous les moyens il accepter une position devenue si funeste. Oh! je vous en supplie, quand vous la verrez... disculpez-moi,..

11 ne put en dire davantage; le souvenir de son amour perdu lui coupa la parole, les larmes vinrent en abondance, ses regrets déchirants le suffoquaient. Le comte n'osait intervenir dans ces angoisses si vraies, si poignantes, si peu méritées. Un moment après, le pauvre Roderic reprit, en lui serrant les mains à les briser :

— Pourquoi suis-je venu dans ce pays?... avant de l’avoir vue... elle... j’étais si calme, si libre..., si heureux!...

— Mon ami, fit le comte, ne regrettez pas d’avoir aimé cette noble fille. Je la connais, Roderic, elle vous aime; elle n’aimera personne autre que vous. Prenez courage, mon pauvre enfant; tout n’est pas désespéré. Reprenez confianee, songez à moi, le fils du fauconnier de Hongrie. Peut-être tout n’est-il pas encore perdu.

— Oh! je ne me fais pas d’illusion, monseigneur;

je ne veux plus espérer... je l’aime trop, si je pouvais

mourir!...

Il se passa bien du temps avant que Roderic voulût accepter la moindre lueur de consolation! Cependant, la douleur est comme la fièvre, elle a des intermittences. Quelque forte que fût celle du malheureux étudiant, il vint un moment de trêve pendant lequel il consentit à écouter les plans du comte de Fortembach.

Celui-ci s’était éloigné un instant; il prit sur lui à son retour d’assurer à Roderic qu’il avait vu Jutta. La douce princesse l’avait chargé, disait-il, de répéter à son fiancé du matin qu’elle l’aimerait toujours. Cette nouvelle rendit un peu de courage à l’amant désespéré. Il devint docile aux conseils de son ami le chancelier, et résolut d'aller attendre quelque part le résultat de sa sollicitude active, et d’espérer encore en l’avenir.

Le soir venu, Roderic, en conséquence de cette résolution, sortit secrètement du château en compagnie de Bethlem, et reprit à cheval le chemin de la maison des bois. Il avait le cœur bien gros, en s’éloignant, sans avoir pu échanger une seule parole, un seul regard avec sa bien-aimée. La confiance qu’il avait en l’amitié du comte de Fortembach, et la dernière pa-

rôle attribuée par son ami à sa chère Jutta, I'empôchaient seules de ne pas éclater en de nouveaux sanglots.

Une séparation dans de pareilles circonstances est, de tous les calices de la vio, le plus amer. Heureusement pour l'état de son âme, son compagnon, dont nous connaissons déjà la sobriété de paroles, chevauchait silencieux, selon sa coutume. Pas un mot inutile ne vint interrompre la fuite douloureuse du triste fiancé de Juüa,

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