RAVES MÉCOMPTES AU CHEVET DU BLESSÉ
La blessure du jeune margrave de Bayreulh était vraiment dangereuse; il avait reçu l’épée de l'étudiant sous le sein droit, et le poumon avait été atteint. Malgré les soins empressés qui l'entouraient, on craignit longtemps pour ses jours. Pendant trois longues semaines, la désolation fut au château de Ratibor.
Le duc Wenceslas ne riait plus, buvait à peine ; sa tète se trouvait plus embarrassée que jamais à l'heure
du conseil, dont la majeure partie se passait à commenter les nouvelles de la santé du prince blessé, et le reste à maudire le jour où l’étudiant Uoderic avait mis le pied dans ses Etats. Jutta pleurait son beau poète ; ses joues si riantes, si fraîches, perdaient leur doux éclat de primeur. Elle cherchait l’isolement et refusait obstinément de reparaître à la cour.
Lorsque, pour la consoler, madame Polahn lui faisait espérer la guérison du Itoderic aux équipages, lorsqu’elle lui présentait le prince oubliant l'erreur où le fils du tonnelier l’avait fait tomber involontairement, la pauvre enfant sentait au cœur une douleur aiguë, déchirante, une souffrance vive dont aucune parole humaine ne peut exprimer l’angoisse.
Quand l'épouse ifiorganitique cherchait à la détacher de son Roderic à elle, en lui parlant de la misérable condition de ce dernier, la désolée Jutta, si douce, si bonne, si inoffensive, éprouvait d'énergiques mouvements de haine contre la matrone ambitieuse. La Polahn, cependant, faisait de son mieux. Sa nature peu élevée ne voyait aucun inconvénient ù ces consolations banales, il lui paraissait tout simple d’oublier un garçon sans titres ni domaines. L’étu-
diant d’Heidelberg serait revenu le lendemain avec la couronne de Hongrie, l'excellente femme eut repris l’hymne interrompue de ses louanges avec la même simplicité.
Julta n’était pas la seule amante dont le cœur saignât des suites de ce malheureux duel; la brune sœur de Stephanus, dont les yeux ne savaient pas verser des larmes, passait une partie de ses nuits au chevet du malade. Le jour, pâle et muette comme une statue de marbre, elle dévorait soigneusement ses chagrins et cachait à tous les yeux, excepté à ceux du comte de Fortembach, sa sollicitude plus que maternelle pour celui auquel elle avait déjà sauvé la vie une première fois. La triste Llrique savait bien qu’un sentiment de ce genre, simplement soupçonné par le duc ou par sa compagne, effaroucherait l’auguste couple dont les projets de mariage s’étaient énergiquement reportés sur le vrai Roderic de Bayreuth.
Cependant la nature jeune et forte du prince, jointe aux soins de tout genre dont il était l’objet, finit par faire triompher la vie. La respiration redevint régulière; sa tête se débarrassa peu à peu des hallucinations morbides; sa vue devint plus nette, et il put se
rendre compte <^e sa position. La première parole raisonnable qu'il prononça fut pour demander où était la jolie fille brune, qui avait si souvent calmé les rêves pénibles de son délire par ses baisers. Cette demande fut adressée à madame Polalin, venue pour constater le mieux annoncé par le médecin.
— La fille de Son Altesse est blonde, répondit la matrone, et, si disposée qu’elle soit à vous aimer, monseigneur, la modestie, la pudeur...
— Oh ! ce n’est pas la fille du duc de Ratibor, reprit le blessé; je sais bien que son rang ne lui eût pas permis de venir me consoler de cette maniéré. C’est une fillette qu'il me semble avoir vue déjà dans une sorte de repaire au milieu des bois.
La Polahn pensa qu’il continuait à délirer et le quitta. Leduc, auquel elle rapporta ce désir du prince, se mita rire.
— Bien! bien! dit-il en se frottant les mains; le jeune homme est sauvé; voilà sa galante nature qui revient. Il reprend ses fantaisies gaillardes.
WenceslasXXVllI n’aimait pas à visiter les malades. Il y avait, disait-il, assez d’occasions de s’attrister sans aller encore, à heure fixe, s'inoculer la peste de
l'ennui auprès de ceux qui luttent avec le trépas. Cependant, lorsqu'il vit l’illustre invalide hors de danger, il se décida à lui faire sa première visite, en compagnie de son épouse morgani tique.
Après les premiers compliments, le margrave de Bayreuth, s'adressant ironiquement à Son Altesse :
— Je vous remercie, monsieur le duc, lui dit-il, de m'avoir envoyé votre nain de temps en temps. C’est vraiment une curiosité rare que ce petit homme!
— 11 fait mon bonheur, répondit le duc.
— C'est un petit drôle qui a la langue bien pendue, reprit le malade.
— Vous aurait-il incommodé de son babil, monsieur le margrave ?
— Oh! point du tout; ce m’a été une grande distraction. Il n'y a en vérité pas besoin de le questionner pour tout apprendre de lui.
— Où veut-il en venir! pensait le duc intrigué.
— 11 m’a beaucoup intéressé, reprit le margrave, en me contant votre histoire avec l'aventurier dont vous étiez entrain de faire votre gendre, lorsque je suis arrivé à Ratibor.
— Hélas! fit Wenceslas XXVIII, en soupirant large-
ment, j’ai été bien cruellement la dupe de ce jeune misérable!
— Il faut l’avouer, monsieur le margrave, intervint la Polahn, s'il nous a aussi péniblement trompés, vous-méme avez été, bien involontairement il est vrai, le complice de ce guet-apens.
— Oh! pour cela, madame, il vous sera difficile de me le faire accroire.
— Mais, monseigneur, n’aviez-vous pas l’intention de vous rendre au milieu de nous sous un déguisement capable de cacher votre dignité à tous les yeux?
— Je l’avoue, dit le blessé en souriant, je ne puis comprendre môme que vous ayez été aussi parfaitement renseigné. Cependant ce pauvre diable que vous avez pris pour moi devait sentir le manant. Ses manières auraient dû vous sembler communes, et ses sentiments bas placés.
— En effet, monseigneur, se hâta étourdiment d'assurer la Polahn, j’ai tout aussitôt reconnu l’homme
de rien dans ce garçon aux allures humbles, aux paroles douteuses, à l'intelligence basse et souple.
— Eh bien! fit avec feu le malade, comment se
fait-il que toutes ces vilenies vous aient paru appartenir à un prince de ina race? Est-ce donc une chose naturelle qu’un prince de Bayreuth ait des sentiments vulgaires, une parole humble et des manières com- • munes ?