CRUELLES MÉPRISES
Le raisonnement du margrave de Bayreuth pulvérisait le peu d'habileté diplomatique que Wenceslas XXV1I1 avait apporté à cette première conférence. Pouvait-il décemment répondre à l’orgueil surexcité de son hôte, à l’amour-propre de ce prince véritable : « Le Roderic que nous avons pris pour vous, bien que simple étudiant, n’avait ni sentiments vulgaires, ni parole humble, ni manières communes, ni intelligence basse et souple. » Parler ainsi, c’était démentir les propres assertions de madame Polahn ; bien plus, c’eût été insulter à la tradition fondamentale de la noblesse germanique dont chaque membre se distingue du vulgaire, en grùce et en excellence, dans la proportion du nombre de ses quartiers.
Weneeslas XXVIII regrettai!, en ce moment le bon sentiment qui l'avait porté à venir s’informer de la sauté du jeune prince. Il était fort mal à son aise et s’essuyait le front, en cherchant en vain un moyen de sortir d’embarras. La polonaise elle-même s'était prise dans son propre piège ; elle ne trouva que cette demi-excuse à offrir au blessé.
— Mais, monseigneur, nous mettions tous ces vilains symptômes sur le compte de votre habileté bien connue, cela, dans notre pensée, faisait partie de votre déguisement.
— Oui, oui, s’écria le duc faisant chorus, oui, cher prince, nous regardions tout cela comme une partie essentielle de votre déguisement.
— Et la princesse dont ce misérable était parvenu à se faire aimer, reprit avec feu le vrai Roderic, la belle Jutta, qui causait intimement avec ce jeune drôle et pleurait de joie à entendre les belles phrases d’un manant et les refrains d'un faiseur de vers, votre sentimentale fille, monsieur le duc, qui est malade d’amour et se fane de langueur à regretter ce pied-plat, a-t-elle aussi pensé que toutes ces vilenies faisaient partie de mon rôle ?
— Ah ! jeune homme, jeune homme ! larmoya avec une sensibilité comique le pauvre Wenccslas XXVIII; tête ardente et facile à s’exagérer les choses! vous allez augmenter votre mal, si vous continuez à vous tourmenter ainsi. Ce petit Zahn est une vipère; je vais le faire fouetter d’importance pour tous les mensonges qu'il vous a débités.
— Voilà une affaire qui tourne mal ! dit madame Polahn en sortant de la chambre du malade ; le prince me parait sérieusement monté.
Cette petite altercation avait agité le margrave de Bayreuth ; toute la journée il sentit bouillonner fiévreusement dans sa tête les griefs de sa vanité souveraine. Le soir même, ce pénible travail de l’orgueil empêchait ses paupières ardentes de trouver le sommeil, lorsqu’il reçut une visite de meilleur présage.
Depuis que le jeune prince était hors de danger, Ulrique avait diminué la fréquence et la longeur de ses visites nocturnes au chevet du malade. Elle avait entendu parler du désir exprimé par lui de revoir la belle fille qui apaisait son délire par des baisers; seule elle avait compris le sens de celte amoureuse
fantaisie. Ce souvenir d’amour la comblait d’une joie intime.
— Je suis parvenue à m’en faire aimer, se disaitelle ; il ne m’oubliera plus ; son cœur vraiment noble a compris le mien. Sans doute, il attend avec impatience le jour de sa complète guérison afin de me prier librement d'unir pour toujours à la mienne cette vie que je lui ai deux fois sauvée !
Mais tout en la rassurant sur l’avenir de son amour, l’indiscrétion du prince lui inspirait de vives inquiétudes. La pâle fille de Hongrie se sentait rougir à l'idée de se voir reconnue pour l’héroïne de ces faveurs significatives. Cette démarche osée de la part d’une jeune fille eût produit un véritable scandale à la cour de Ratibor. Aux yeux d'esprits habitués à ne voir dans les actes de la vie qu’une répétition invariablement ordonnée par l'usage, les circonstances extraordinaires dont s'était avivée la passion d’Ulrique, la hauteur de son rang et l’indépendance de son caractère eussent à peine atténué l'effet d’une semblable découverte.
La brune sœur de Stephanus mit donc désormais un redoublement de vigilance A cacher son premier se-
cret à tous les yeux. Cependant, malgré sa prudence, elle ne s'ôtait pas résignée à ne plus revoir son protégé. De temps en temps elle profitait encore des ombres de la nuit pour se rendre à la chambre des serres, et ravivait son énergique passion en contemplant le sommeil du cher blessé.
Ce soir-là, la pâle fillette, le croyant profondément endormi, vint, à petits pas et retenant son souffle, reprendre son poste. Elle était depuis quelques minutes au chevet de son lit, lorsque le malade ouvrit l’œil et se retourna. Ulrique effrayée voulut fuir, le prince s’empara de ses mains et la retint auprès de lui.
— Ah! enfin, ma belle enfant, s’écria-t-il, je vous tiens. Nous allons causer un peu ; puisque je ne puis fermer l’œil.
— Monseigneur, je vous en prie, ne parlez pas si haut, fit Ulrique en cherchant à se dégager.
— Ne craignez rien, chère petite, tout le monde dort au château ; personne ne songe à nous déranger. Vous m’aimez donc bien, mon amour, pour avoir sacrifié un si grand nombre de vos nuits à veiller sur moi? Ah ! ma mie, vous n’avez pas affaire à un ingrat.
— Mais, balbutia la pauvre Ulrique toute confuse,
vous étiez si souffrant, j'ai eu tout bonnement, pitié de votre état... Vous n'étiez pas d’ailleurs tout à fait inconnu pour moi, je vous avais vu chez mon frère.
— Ah ? c’était votre frère ce vilain homme qui voulait me tuer ? Et tous ces vauriens qui partagent son repaire sont aussi vos parents sans doute? Voyons ne vous chagrinez pas; je pardonne à tous ces bandits en considération de vos jolis yeux et des faveurs de vos jolies lèvres.
La fiôre Ulrique était rouge de honte. Elle était loin de s’attendre à cet accueil si leste, si cavalier. Eût-elle été la fille d’un simple braconnier, il lui semblait que son dévouement, sa muette déclaration, sa beauté méritaient mieux.
— Vous voilà toute bouleversée, reprit le jeune margrave; pourquoi cela, ma jolie mignonne? Est-ce parce que j’ai découvert tout seul votre secret?
— Vous vous méprenez, monseigneur,, je vous assure...
A ce moment, le prince de Bayreuth, se penchant sur sa belle visiteuse, lui entoura le cou de son bras libre.
— Allons! dit-il, il faut que je vous donne un bon à-compte sur vol te gracieuse créance.
Et le jeune margrave s’efforça d'embrasser la pauvre Ulrique. Avec d'autres façons d'agir, son but eût été facilement atteint. Cette première caresse rendue, eut comblé de joie l’ardente sœur de Stephanus. Elle eût livré ses joues et ses lèvres avec ivresse ; c’était une femme à ne rien refuser à un amant délicat dans sa tendresse.
Mais à la grande surprise du prince libertin, la pauvrette résista résolument. La Oère Ulrique, dont la fantaisie passionnée avait donné si souvent et de si bon cœur les prémisses d'amour qu’on lui demandait, persista énergiquement dans son refus.
— Voyez-vous, la petite sauvage. Comme elle se défend! Maudite blessure !... Oh! soyez tranquille, mignonne, je me guérirai pour vous embrasser. Bien mieux, je veux vous attacher à moi pour toujours dès que je serai libre.
11 faut bien peu de chose pour rassurer les amoureux, ce simple mot : je veux vous attacher à moi pour toujours, fit céder Ulrique.
— Oui, ma belle enfant, reprit le prince, malgré
votre origine et le vilain métier de vos parents, je veux vous lier sérieusement à moi.
— Dites-vous vrai, monseigneur? dit la jeune fille rayonnante. Vous feriez cela, malgré l’obscurité de ma naissance?
— Par vos jolies lèvres, je le ferai !
— Votre passion serait assez forte pour l’emporter sur le défaut de fortune et de race ?
— N’en doutez pas, mon amour, je vous le jure! Vous serez femme d'honneur de la margrave de Bayreutli, dès que je l’aurai convenablement choisie, et rien ne troublera plus notre bonheur.
A ces mots cruels, ülrique se dégagea fièrement des étreintes du jeune libertin, et, se levant pâle et irritée, elle quitta la chambre des serres.
— Monsieur le margrave de Bavreuth, dit-elle sur le seuil, je ne suis pas la fille complaisante et vulgaire que vous croyez ; peut-être un jour vous repentirezvous d’avoir traité ainsi une pauvre fille qui vous aimait tant.
Grâce à la langue de Zahn, qui avait espionné les pas d’Ulrique, sa visite au prince blessé fut connue le soir même.
— La chose est comme je l’avais prévu, dit la Polahn ; Ulrique aime le prince à en perdre la tête. Il ne nous manquait plus que ce nouveau malheur.
— Certes! s’écria le duc, en entendant le jeune margrave réclamer la présence d’une jeune fille hrune, comment ne nous sommes-nous pas rappelé que les prières dTlrique avaient seules empêché le prince téméraire de partager le sort de son domestique tué sous ses yeux par les réfugiés. Le récit de Béthlem aurait de nous éclairer.
— C’est une terrible position ! fit la matrone abasourdie.
— J’ai grande envie, reprit le duc, de la faire repartir sur le champ.
— Et sous quel prétexte ?
— Sous le prétexte qu’elle trouble mes Etats par sa présence. Qu’en dites-vous, monsieur de Fortcmbach ?
— Oh ! monseigneur, cette exécution vous brouillerait à jamais avec les illustres réfugiés, et cela au moment où l’amnistie de l’empereur va en faire des amis puissants ou des ennemis dangereux. De plus, monseigneur, n’oubliez pas qu’Ulrique Tekeli est la
petite-fille du feu palatin de Hongrie, auquel votre illustre prédécesseur a engagé les meilleures plaines de son duché.
— Mais, monsieur le comte, dois-je, à votre avis, laisser cette effrontée hongroise m’enlever le cœur de mon gendre comme ce maudit étudiant a failli me ravir celui de Jutta?
— Je supplie Votre Altesse de m’accorder encore quelques jours de patience. D’ici là, ou nous aurons réussi à brouiller cette nouvelle intrigue, ou les réponses que j'attends de Stéphanus et de votre neveu Siegmund ouvriront une issue plus convenable à une affaire si compliquée.
— Une réponse de mon neveu Siegmund ! celui qui depuis cinq ans est parti pour Gotha?... Mais, s'il vous plaît, monsieur le comte, à quoi peut être bon ceprodigue de Siegmund dans cette affaire ?
Le grand chancelier était déjà bien loin