‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 20 sur 26 · LE CHEMIN DE L’EXIL · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DE L’EXIL

Nous avons laissé Roderic GralT en compagnie de Bethlem sur le chemin de la retraite des réfugias. Le désolé garçon cheminait le désespoir dans le cœur. Aussi longtemps qu’il put apercevoir une tourelle, un clocheton, une aiguille du château de Ratibor, il se retourna pour y envoyer un soupir et un regret. A mesure que les derniers vqstiges de la résidence ducale disparaissaient, la vie semblait l’abandonner. Ce pointdu monde, où l'étudiant d'Heidelberg avait passé à peine une semaine, était pour lui tout le passé, tout l’avenir Le reste de son existence semblait complètement effacé de sa mémoire.

Une des magies les plus admirables du sentiment d’amour, c’est la faculté qu'il possède de grandir, de multiplier la parcelle de temps où la vie humaine s'est échauffée à son divin foyer.

Lorsque la dernière trace du lieu où il avait aimé eût disparu à ses yeux, Rodcric sentit en lui un mouvement de révolte contre sa première résignation. Il

pensa à retourner à Ratibor, afin d’y réclamer hautement sa fiancée, en rappelant au duc scs promesses réitérées et les opinions généreuses sur lesquelles il les appuyait.

— Si je ne réussis pas, se disait-il, j’attendrai dans les fossés du château une nuit sombre et sans lune qui me permette d’enlever mon trésor, en dépit des gardes de Son Altesse.

Cette folie ne lui eût pas plutôt traversé le cerveau, qu’il retournait son cheval et le lançait résolument sur la route.de la demeure ducale.

Mais en dix minutes Bethlem l'eut rejoint.

— Eh bien ! lui dit-il en saisissant la bride de sa

monture, où courez-vous ainsi, mon maître? Avez-vous oublié déjà qu’il y a de ce côté un prince de Bayreuth qui se meurt d’un coup de votre épée? %

Le triste amant se laissa remettre dans le vrai chemin avec une morne résignation. Ces quelques mots de Bethlem lui rappelèrent le prince insolent et les humiliations dont sa parole hautaine l'avait abreuvé. L’infortuné baissa la tôle à ce poignant souvenir. Son front lui semblait chargé d’une couronne d’épines que chaque coup d’œil d’un passant enfonçait plus doulou-

reusemont dans sa chair. Chacune des loyales figures qui souriaient à son voyage avait l'air de lui jeter à la face ces ironiques paroles :

— Voilà ce pauvre diable qui se faisait passer pour un prince ! voilà ce flls de tonnelier qui s'est permis d’aimer la fille de notre souverain !

— 11 avait sa conscience pour lui, diront les gens à proverbes ; sa loyauté était intacte à ses propres yeux ; cela console de tout.

C’est fort bien raisonné ; mais quand ils se trouveront dans la position de Roderic, ces braves gens changeront d'avis. La pensée de voir chacun attribuer à l’ambition désordonnée, à la ruse cupide sa passion pour la fille de Wenceslas pesait plus à l’àme droite de l’innocent fugitif que ne l'eût fait à la conscience d’un «.vrai coupable le remords d’avoir mérité un pareil soupçon. Les souffrances morales se mesurent à la délicatesse de l’àme : or, n'en déplaise aux moralistes, les coquins sont très-légèrement tenaillés par le remords ; ce sont, à cet égard, ceux de tous les hommes qui souffrent le moins.

Roderic éprouva un véritable soulagement, quand vers le soir il vit la route se rétrécir sous les pas de

leurs chevaux, et les habitations disparaître pour faire place à la solitude majestueuse des forêts. A mesure que la nuit descendait au milieu des sapins, il se sentait délivré d’une partie de son fardeau de douleur.

De toutes les déceptions de la vie, les déceptions d’amour sont les plus profondes et les plus amères. Les mécomptes de l’ambition et de l'intérét laissent au cœur quelque espérance ; ce sont des pertes de jeu que le hasard a faites et qu'il peut réparer. Mais la première heure d’un amour perdu, c’est le désespoir sans compensation. Roderic comprit en ce moment ce dégoût subit de la société qui poussait les grands désespérés d’autrefois dans les thébaïdes désertes et les monastères escarpés. S’il eût rencontré sur son chemin une de ces pieuses impasses consacrées à la réclusion volontaire, peut-être eût-il imploré la permission de s’y murer à tout jamais.

La nuit était noire, les étoiles se cachaient sous un épais manteau de nuages dont les flancs sombres laissaient tomber de larges gouttes froides comme des flocons de neige fondue. Les deux voyageurs avançaient dans un silence morne, au pas régulier de leurs

montures harassées de fatigue, lorsque deux hommes armés leur barrèrent résolument le passage, en les couchant en joue.

— Bon ! bon ! cria Bethlem à ces deux sentinelles de la forêt, abaissez vos mousquets; c’est moi, Bethlem, accompagné d’un ami du Sue de Ratibor.

Un quart d’heure après, Roderic et son compagnon franchissaient le seuil de la maison de Stephanus.

L’étudiant fut reçu cette fois en ami, grâce aux recommandations du comte de Fortembach, qui s’était bien gardé de suivre à la lettre les instructions impitoyables de Wenceslas XXY11I â l’égard de l’amant malheureux. Des deux dépêches confiées à Bethlem par l'adroit chancelier; l'une instruisait Stephanus du rang véritable et du caractère de son dernier hôte, le prince Roderic de Bayreuth. Elle expliquait le hasard étrange qui le retenait grièvement blessé à Ratibor. Voici d’ailleurs l’une des phrases les plus significatives de cette lettre confidentielle.

« Le prince Roderic de Bayreuth est un caractère hautain et vindicatif; il est essentiel à votre sûreté qu’il n'épouse jamais l'héritière du duc de Ratibor. Celle alliance fermerait pour toujours le refuge de la

clairière, où son auguste personnalité a été méconnue à ce point qu’il s’est vu prés d'y être fusillé comme un espion. Si Votre Excellence veut bien entrer dans mes plans, le duc Wenceslas devra accepter avant peu, de nos mains, un gendre d’une maison également illustre, et d’un caractère plus agréable et plus utile à tous les intéressés. »

Plus loin le chancelier transcrivait des avis de Vienne et de Belgrade; il renseignait l'illustre proscrit sur les mouvements de l'armée ottomane, qui, franchissant le Danube, venait hâter l'avènement complet de ses désirs. Le subtil ministre ne disait mot de la passion d’L'lrique; les choses à son avis, n'avaient pas encore une tournure satisfaisante pour la légitime flcrlé de Stephanus. Ce dernier eût été sans doute fort éloigné d’autoriser son ami à découvrir aussi prématurément le rang de sa jeune sœur au prince de Bayreulh, dont les opinions, au sujet de la querelle hongroise avec le chef suprême du monde germanique, étaient au moins douteuses.

La seconde dépêche contenait l'histoire du pauvre étudiant, qui n'était plus un étranger pour Stéphanus. Le comte insistait sur les grandes qualités de Roderic

Graff, et présentait sous un jour expressément favorable le tourbillon d'événements dans lequel il s’était trouvé enveloppé malgré lui.

Il n’en fallait pas tant pour donner à la victime de l'obstiné souverain de Ratibor des droits à la sympathie des réfugiés. N’était-il pas réfugié lui-même ? n'avait-il pas été contraintdefuir, comme un conspirateur, d’un pays où on l’avait accueilli en triomphe ? n’étaitil pas redevenu errant et pauvre, n’ayant même plus sa bonne et jeune insouciance d’autrefois pour se consoler, après avoir touché, pendant cette semaine à surprises, à toutes les grandeurs, à tous les enivrements de sa vie?

Page 1