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cherchant à qui parler, il aperçut un visage inconnu qui veillait sur lui. C’était Bethlem.
— Où sont maître Stephanus et la très-respectable dame qui m’a pris hier sous sa protection? Je désire prendre congé d’eux et les remercier avant de reprendre mon voyage.
Bethlem sortit, un instant après Stephanus et sa mère parurent.
— Bonjour, mon cher enfant, dit celle-ci, avez-vous bien dormi?
Roderic rendit ses affectueux compliments du matin à sa bonne hôtesse, et salua cordialement Stephanus.
— J’ai fait, celte nuit, un singulier songe à votre sujet, Roderic, reprit la matrone. Je dis un songe, c’est une vision qu'il faut dire, je ne dormais pas ; mon esprit a simplement continué les prévisions que j’ai eues hier, en examinant votre main et les traits de votre physionomie.
— Je vous prie, ma mère, ne jouez donc pas à la divination; vous savez combien ce jeu est dangereux.
— Ne crains rien, mon ami, on ne me brûlera pas pour cette prédiction ; je n’ai rien de mauvais à lui annoncer. Écoutez, Roderic; cette nuit j’ai vu üler au
ciel une étoile dont le disque, pâle d’abord, s’enflammait sensiblement en sillonnant l’espace, et semblait devoir se précipiter dans la constellation du Dragon. Je pensais à vous en ce moment, et tremblais de voir un semblable présage répondre à ma pensée.
Heureusement la pauvre étoile, après avoir traversé la constellation d 'Hercule, arrêta sa folle course entre la couronne et la lyre. Cette étoile est la vôtre, mon cher enfant. Je ne vous dirai pas combien sa courbe terminée ainsi contient de promesses favorables; contentez-vous de savoir que son influence vous sera heureuse, et soyez assuré que les souhaits de la pauvre vieille, dont vous avez gagné l’affection si rapidement, vous porteront bonheur. Comptez fermement sur mes paroles et sur mon aide, si un jour vous venez à en avoir besoin, pour accomplir votre destinée.
Disant cela, la protectrice de Roderic tendit sa main au jeune homme. Celui-ci, en la portant à se3 lèvres, s’aperçut quelle était ornée d'un anneau formé d’un serpent en or émaillé, mordant une pierre dure sur laquelle le mystérieux calice aux rayons d’or était gravé. Puis cette vénérable sexagénaire, dernier
représentant de la race des fées, prit congé de lui, et le laissa pénétré de respect et fort ému.
Pendant cette dernière scène, Stephanus et Bethlem discutaient ainsi, à l'autre bout de l’appartement :
— Monseigneur, disait Bethlem, il faut lui faire jurer de garder le silence sur tout ce qu’il a remarqué chez nous.
— Qu’a-t-il au? ma mère, vous et moi; voilà tout. Que peut-il trahir, s’il vous plaît? Un serment ne serait-il pas de nature, au contraire, à exagérer ses suppositions ?
— Au moins, faudrait-il le faire changer de route, et lui indiquer son chemin du côté où nous n’avons pas d’ennemis à redouter.
— D’accord; pour ma part, je ne serais pas flatté de le voir descendre dans la direction de la Moravie.
— 11 faudrait, pour plus de sûreté, lui bander les yeux cl me charger de le conduire à une assez grande distance de notre demeure, afin de lui donner le change.
— Oui, le moyen est bon; nous allons en essayer, aussitôt que ma mère se sera éloignée.
Stephanus s’approcha de l’étudiant et lui dit, celte
fois sans le tutoyer, comme il l’avait fait la veille ;
— Roderic Gratr, vous avez vu à la manière dont je vous ai reçu hier, à quel point nous tenons, nous autres braconniers, à cacher à tous les yeux le chemin de notre retraite. Vous êtes venu ici par l’orage qui vous aveuglait, vous vous en retournerez avec un bandeau destiné à remplacer la poussière de la neige.
— Me bander les yeux! Et comment trouverai-je ma route?
— Ne vous inquiétez pas, mon jeune maître; Bcthlem vous conduira à quelques centaines de pas du premier bourg. C’est une simple formalité, et pour vous montrer qu'il n’y a plus rien d’hostile dans mon esprit à votre égard, nous allons boire ensemble le coup de l’étrier.
L’étudiant se résigna, sans murmurer, à ce dernier témoignage de défiance.
GRANDE SDRPRISE A FREYWALDA
Roderic aperçut en se retournant la jeune fille aux tresses noires qui se retirait après avoir déposé près d’eux un flacon de vin, trois verres à anses, à la mode allemande, et quelques gâteaux fumants sur un plateau d’osier. Il suivait des yeux cette charmante apparition et oubliait les gâteaux et le vin. Son hôte le rappela à la chose essentielle :
— Allons, mon jeune ami, mangez un morceau ; il ne fait pas bon voyager à jeûn.
Bethlem et Roderic se mirent à manger et à boire, pendant que le maître du logis donnait au jeune homme quelques conseils sur la discrétion et la retenue du langage.
— Maintenant, ajouta-t-il en remplissant son verre resté vide, je bois à votre fortune, mon jeune camarade, et à l'heureux succès de votre tour d’Allemagne !
Roderic répondit de son mieux à ce toast amical, re-
prit son épée, sa casquette et son sac, puis il permit qu’on lui bandât les yeux.
— A présent, suivez-moi, dit Bethlem, je vais vous mettre dans la bonne voie.
Bethlem prit son compagnon par la main et marcha devant lui. Il n’était pas causeur de son naturel et laissait tomber la conversation, malgré les efforts de Roderic pour la ranimer. Ils flrent ainsi trois milles d’Allemagne, sans autres épanchements que des questions de la part de l'étudiant, des oui et des non de celle de Bethlem.
Quand ce dernier jugea à propos de débarrasser le jeune homme de son bandeau, les sapins avaient à peu près disparu. Ils se trouvaient dans un chemin creux, plus couvert d'herbes que de pas humains, mais bien tracé et ombragé par de grands chênes et d’énormes bouleaux, dont un soleil de printemps égayait l’écorce argentée.
— Voilà votre route, dit Bethlem en prenant congé de lui; dans une heure ou deux, vous vous trouverez sur la frontière du duché de Ratibor, que je vous conseille de visiter.
Roderic se frotta les yeux et s'assit, attendant que
l'éblouissement produit par la pression fût dissipé. II sentit une grande joie à se trouver enfin maître de luimême. Il comprenait vaguement qu’il avait échappé la nuit dernière à un grand danger; mais il ne pouvait s’expliquer pourquoi et par qui sa vie avait étémise ainsi en péril. 11 cherchait à rassembler ses idées confuses comme après le réveil d’un rêve. Les soupçons de Steplianus, les bruits d’armes et les voix de gens invisibles, les manières affectueuses de l’aïeule, sa prédiction étrange, la jeune fille aux tresses brunes, les livres suspendus aux andouillers de chevreuils, le flacon d'argent blasonné. l’anneau symbolique, et sa sortie avec un bandeau sur les yeux ; tout cela bouillonnait à la fois dans sou cerveau.
11 y avait de tout dans les mystères de cette nuit fantastique. Comment coordonner toutes ces choses bizarres, de manière à en faire sortir une supposition raisonnable ?
Après s’être promené quelque temps dans ce labyrinthe inextricable, Roderic essaya de n’y plus penser. Ses yeux s’étaient réhabitués à la lumière, le soleil lui souriait, et dans une heure ou deux il allait se retrouver au milieu d’hommes véritables. En rôfléchis-
sant ainsi, il sentit sa valise pesante, l’ouvrit et s'aperçut avec joie qu’on l’avait remplie de provisions. Ce procédé le toucha.
— Au moins, ce ne sont pas là des manières de voleurs! s’écria-t-il.
Le déjeuner du matin avait été bien léger, et trois grands milles d’Allemagne, faits au milieu de trois pieds de neige, en avaient effacé tout souvenir. Il se mit gaiement à savourer la venaison dont on l’avait comblé, et à vider son flacon rempli jusqu’au cou. Ce second repas achevé, il hésita à suivre la direction que son taciturne compagnon lui avait imposée.
Cependant il ne pouvait retrouver son chemin qu’en allant le demander à la première ville. D’ailleurs, Bethlem avait peut-être rempli simplement les instructions de Stephanus, et la prudence lui conseillait de ne pas oublier si tôt les désirs d’un personnage aussi énergique. Donc, Roderic, bien restauré, prit d’un pas agile, et sans hésiter davantage, sa direction du côté de l’Orient.
A mesure qu’il avançait, les chênes et les bouleaux devenaient plus clairsemés. Au bout de deux heures, ils firent place à des champs libres où le soleil, fon-
dant la neige, laissait voir la. grêle verdure des semailles d’automne. Des paysans, chaussés de longues guêtres blanches, portant de grands feutres noirs et des gilets rouges, passaient de temps en temps auprès de lui et le saluaient cordialement. Il voyait sur les hauteurs de vieux châteaux dont les créneaux s’éraillaient de vieillesse, et sur la plaine, des villages dont les clochers brillaient dans le lointain.
Enfin, après quatre heures de marche, il aperçut une petite ville qui semblait lui fermer le passage. C’était Freywalda, frontièie de ce duché vers lequel il s’acheminait par ordre. Le cœur lui battit, comme s'il eût eu devant lui une des jolies villes rouges des bords du Rhin. Après les événements de la dernière nuit, la solitude lui pesait ; il avait hâte de se désensorceler.
Le duché de Ratibor était, à cette époque, une principauté souveraine. Ses frontières avaient de petites places fortes que semblaient garder de petits pelotons
de soldats coiffés de bonnets de fouffurê, dont lé haut
se terminait en pointe ornôo . $ ^S^^èche retornkAftt par derrière, comme^(^e’d‘^^^6net de cotpj?.
Or, Freywalda était une des pte&ys fortes du pays.
Cette petite ville avait, en conséquence, line enceinte et deux portes flanquées de tours, auxquelles étaient accrochées les chaînes de fer d’un pont-levis. Ces entrées étaient munies, en outre, de tout ce qu’il fallait pour taquiner le voyageur au passage : douaniers chargés de gâter le bagage, et lansquenets dont la consigne était de suspecter les motifs de voyage de l’arrivant.
Lorsque Roderic se présenta à la porte de l’ouest de Freywalda, son costume rhénan et le sac qu’il portait sur ses épaules attirèrent l’attention de la sentinelle. . 11 lui fut enjoint d’attendre. Une seconde après, il se fit un grand mouvement dans la salle de douane. Outre les employés ordinaires, Roderic en vit sortir deux messieurs vêtus à la mode de Vienne, et portant les insignes des ordres de tous les aigles de la fauconnerie et de tous les saints du calendrier.
Le voyageur remit ses pièces justificatives à l’un des gardes ordinaires qui les compulsa devant l'un de ces hauts personnages, pendant que l’autre assistait à la visite de.sa valise.
— 11 se nomme Roderic, fit le premier qui suivait la lecture du passeport.
Et il salua l’étudiant étonné.
— Cheveux blonds, c’est cela... Yeux bleus, à merveille!... Yingt-deux ans, parfait! Quant à la taille, oui, oui, c’est bien la môme.
Le second personnage s’approchant de son compagnon, lui dit à demi-voix et la figure rayonnante :
— Nous n’avons guère trouvé que des livres dans le sac de voyage ; cela dit tout. On ne porte pas communément des livres à la place de bagage. Cela ne serait guère naturel pour tout autre que lui.
— Plus de doute, répondit le premier, c’est luimôme.
Cet examen avait pris un petit quart d’heure.
— Monseigneur, les chevaux sont attelés, vint dire un postillon en grande tenue.
Celui des deux seigneurs auquel s’adressaient ces mots, se tourna gravement vers l'autre.
— Monsieur le gouverneur de Freywalda, lui dit-il, je vous salue et vous remercie, au nom du duc notre souverain, de la vigilance dont vous avez fait preuve dans cette affaire.
Une lourde et vaste berline, crénelée d’un rempart de cuivre à son sommet, s’engagea sous la voûte de la
porte, flanquée de tours ; elle était attelée de quatre chevaux superbes, surmontés de deux postillons. Par derrière, six géants à cheval, en costume de pandours et bien armés, formaient une escorte d’honneur ou de précaution.
— Vous le voyez, monsieur, dit à Roderic le premier seigneur, vous étiez attendu. Son Altesse Sérénissime m’a envoyé moi-môme qui suis grand chambellan du palais ducal, au devant de vous, pour vous faire honneur. Veuillez monter en voiture, et, je vous en prie, faites comme si cet équipage était à vous, ne vous gênez nullement de ma présence.
Roderic, jusqu’ici resté muet de surprise, crut devoir protester.
— Monseigneur, je vous demande pardon ; assurément il y a méprise, je ne suis qu’un simple...
— Ah ! monsieur, nous savons tout, je vous le jure, c’était bien vous que nous attendions.
Malgré ses protestations, le brave garçon fut hissé dans la berline, placé sur des coussins moelleux et épais d’un métré. Ses jambes furent couvertes d’une pelisse de martre, et ses pieds enfoncés dans une chancelière doublée de renard. Tout cela fut fait
presque de force, en un clin d’œil. Roderic protestait encore, et le carrosse de la cour avait déjà traversé la petite ville, au galop du vigoureux quadrige qui l’entrainait.