‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 21 sur 26 · GRANDE DOULEUR DANS UNE BOURRE DE FUSIL · texte numérisé non relu

GRANDE DOULEUR DANS UNE BOURRE DE FUSIL

Les hôtes de l’étudiant d’Heidelberg respectèrent sa douleur profonde. A part quelques parties de chasse proposées par le maître et refusées presque toutes par Roderic, on le laissa se nourrir de ses regrets.

Cependant sous cette mélancolie grave perçait le

charme de sa nature franche et loyale. La bonne douairière de Tekeli retrouvait dans son protégé cette noblesse du cœur quelle y avait si promptement devinée à son premier passage. Comme l’avait fait d’abord l’intelligence fine et clairvoyante du comte de Fortemhach, l’àme énergiquement trempée de Stephanus s’éprit à son tour de ce jeune homme sympathique. 11 se laissa toucher à la beauté simple, à la spontanéité vraie des sentiments de son hôte, et résolut de l’attacher à sa fortune, puisque les insurmontables barrières de la hiérarchie aristocratique lui fermaient la route du côté de Ratibor.

— Vous savez qui je suis, Roderic, lui dit-il un jour en l’entraînant dans la clairière; jai mon père à venger, mes domaines à conquérir, mes compatriotes à rendre libres ; et je me consume ici à attendre en vain. On nous berce d’un acte de réparation si grand, qu’il éteindrait tous mes griefs ; mais cet acte ne vient pas. La maison d’Autriche à si souvent reculé devant l'exécution de ses promesses, môme les plus strictement équitables, que j’ose à peine aujourd'hui compter sur l’accomplissement de cette dernière.

— Si, d’ici au premier jour de mai, rien n’est

changé, je pars, et assisté du vaïvode Abafli, je recommence la guerre. Voulez-vous partager mes périls d’abord et mon triomphe bientôt?

— Lisez ceci, monseigneur, répondit Roderic; ces quelques lignes vous expliqueront comment j'allais moi-méme vous demander la permission de me faire tuer pour vous.

Stcphanus regarda stupéfait une bourre de mousquet de chasse à demi-brulée que lui présentait l’étudiant.

— C’e3t une fatalité! dit-il, le vent a rapporté à vos pieds ce fragment d'une lettre du chancelier de Ratibor, que j’ai voulu détruire, afin qu’elle ne tombât pas sous vos yeux.

Le fragment lacéré par la poudre contenait ces lignes peu rassurantes pour l’amour de Roderic.

« ... N'épouserait jamais une fille amoureuse d’un autre... La princesse se meurt d’une fièvre lente causée par... commence à s’inquiéter de l’état de son unique enfant. Son Altesse m’a demandé mon avis à ce sujet... la fureur qui s'est emparée du duc à la nouvelle que Roderic est encore vivant... revenir ce brave garçon; madame Polahn s'est récriée avec indi-

gnation. Pour ma part, a-t-elle affirmé, je préférerais la mort à l’humiliation d’un mariage, mémo morganiti-

que, avec un aventurier... à Siegmund de rétablir sur l'Annuaire de la noblesse le dernier rejeton des ducs de Pilgram, mort sous les yeux de votre père... »

— Vous le voyez, monseigneur, reprit Roderic, je suis à vous corps et âme, sans vouloir accepter d’autre faveur que celle d’étre toujours au poste le plus dangereux i

— Mon cher Roderic, dit Stéphanus, j’accepte votre offre, vous êtes maintenant de ma famille. Mais ce n’est pas sur votre désespoir que je compte. Vous n’avez vu dans ce fragment, si étrangement parvenu à votre adresse, que la partie désolante; il y a cependant un dernier lambeau de phrase où se trouve contenu un germe de salut pour Jutta.

Au nom de son amie tant regrettée, Roderic eut un mouvement d’attention que parurent médiocrement satisfaire les détails suivants :

— Il est question ici du dernier rejeton des ducs de Pilgram, dont le comte de Fortembach veut faire revivre le nom, reprit son consolateur. Ce jeune homme, resté orphelin àla suite des guerres de la Bohème, a été

élevé dans ma famille ; caché et soustrait par nous à la haine impitoyable des ennemis de son père, le jeune duc n'a guère été connu du reste du monde. Tout ce que l'on sait de lui, c’est qu’il estné pendant les premières heures d’éclat de sa race ; depuis la dispersion de nos amis, on l’a complètement perdu de vue. Sa mort môme, car il fut tué au siège du château de Kuss, où j’ai perdu mon père Etienne Tckeli, sa mort est demeurée ignorée de tous. Or, comme le pauvre orphelin n’avait plus que son épée pour toute fortune, sa résurrection ne susciterait aucune dénégation, aucun ombrage intéressé. Réfléchissez à cela, Roderic.

. — Ma seule espérance désormais, répondit ce dernier, est de trouver bientôt la mort en combattant â vos côtés. ‘ *

Roderic attendait avec impatience la venue du mois de mai, afin de risquer cette vie, devenue pour lui si amère. Cependant il ne pouvait s’habituer à croire que tout fût absolument fini du côté de Ratibor. Il efpérait toujours recevoir lui-méme une lettre du comte de Forterabach, où le chancelier, son ami, lui parlerait une dernière fois de Jutta. Le lamentable fragment échappé au fusil de Stéphanus témoignait au moins

d’efforts tentés en sa faveur. Le comte ne manquerait pas sans doute de lui envoyer le résultat, selon la promesse qu’il lui en avait solennellement faite, le jour où ils avaient ôhangé leurs adieux. Le pauvre amant sentait un grand besoin d’ôtre mieux éclairci sur la nature et la probabilité de semblables démarches.

Partir pour la Hongrie sans avoir reçu même indirectement des nouvelles de sa bien-aimêe, lui déchirait le cœur. Cependant les jours se succédaient sans rien amener pour lui ; on touchait à la (in d’avril, et pas une ligne, si peu consolante fût-elle, n’arrivait à son adresse.

— Se peut-il qu’on soit si vite oublié ? pensait-il avec amertume. Pauvre fils du tonnelier d'Heidelberg, il semble que la tombe se soit refermée sur toi !

Un soir où l’infortuné se trouvait dans un accès de tristesse, la bonne douairière à l’anneau symbolique lui mit entre les mains le volume dont la couverture portait le signe mystérieux du calice aux rayons d’or qui avait si vivement piqué sa curiosité la nuit de sa première visite à la maison des bois.

— Mon cher enfant, lui dit-elle avec une affectueuse

gravité, lorsqu’un ouragan de neige vous jeta, une nuit, au milieu de nous, je vous ai dit, vous le rappelez-vous, -que vous ne pouviez puiser encore à cette provision spirituelle : je ne savais pas, mon pauvre Rodcric, que le malheur aurait aussi promptement grandi votre intelligence. La souffrance morale étend la vue de l'âme, elle épure et élargit l’aspiration. En brûlant en nous les parcelles trop activement matérielles, elle alfine la faculté divine d’embrasser les glorieux mystères de l’esprit. Ce livre, refusé naguère, je vous le donne, assurée de vous y voir trouver du soulagement. '

Rodcric remercia de son mieux, mais sans enthousiasme. Une seule ligne de Jutta lui semblait plus puissante à le relever de son abattement.

La mère de Stephanus comprit le sentiment exprimé par sa physionomie, et de sa voix la plus maternelle, la plus sympathique, elle continua à lui parler ainsi :

— Je n’ai pas la prétention de vous consoler, mon cher enfant; je sais tout ce qu’il y a de chagrin dans votre cœur; les âmes comme la vôtre conservent de telles peines jusqu’à la mort. Je veux simplement jeter

en vous le germe d'une espérance capable de diminuer l'amertume de vos regrets.

Puis, posant la main sur le volume :

— Ce livre, reprit-elle, est un résumé poétique des dernières aspirations de l'humanité recueillies parle comte de Thurlo, mon père. Le noble palatin avait fait de la recherche de la vérité la préoccupation de toute sa vie. Il avait parcouru l'Europe et fréquenté les grands éclaireurs de la science. Dans les dernières années de son existence, j’ai moi-môme écrit, sous sa dictée, une partie des idées dont ce livre se compose. C'est moi qui ai placé cette œuvre sous l’égide du calice aux rayons d’or, emblème de cette large communion des hommes que nous rêvons pour l’avenir.

Roderic ouvrit mélancoliquement les fermoirs d’argent.

— On ne sait pas le dernier mot du sort, reprit celle qu’il s’habituait à aimer comme sa mère. Vous n'avez pas oublié, Roderic, la vision que j’ai eue à votre sujet? Espérez, croyez moi, et souvenez-vous de ce que vous allez lire, lorsque l’avenir aura placé votre étoile dans une plus favorable constellation.

— Y trouverai-je l’étoile de ma pauvre Jutta? répondit-il en souriant tristement.

— Jutta vous aime, Roderic; si elle est nécessaire à votre destinée, ce n’est pas d’elle que peut venir

l’obstacle à son accomplissement. Comptez sur mon

aide, mon cher enfant; si les titres dont vous manquez peuvent se compenser avec des millions, vous serez heureux.

Roderic vit tant de foi sur la figure de la mère de Stephanus, que son âme s’illumina d’un éclair d’espoir. Il sentit se ranimer en lui l'amour des visions nouvelles. Or, afin de ne pas être dérangé, il alluma une de ces lanternes, à plaque réverbère si fort en usage dans le pays pour les excursions nocturnes, et, gagnant le rond-point de la clairière, il se mit tout entier à son émouvante lecture, par une nuit calme et tiède, sous un ciel pur et étoilé.

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