LE CALICE ALX RAYONS D’OR
Ce que contenait le livre dont Roderic dévorait les pages avec avidité, il est difficile de le dire en deux
mots. Si je n’avais tenu scrupuleusement à la vérité
de cette histoire bigarrée, j'aurais enlevé cette épine de mon chemin. Cependant en ne lui consacrant que la moitié des lignes employées à dépeindre le ûain de Son Altesse, j’espère trouver grâce aux yeux de mes lectrices. Celles d’entre elles qui ont conservé les croyances des premiers siècles ne seront sans doute pas fâchées de comparer leur foi primitive avec les intéressantes rêveries que le mysticismede l’Europe orientale avait fait naître, dans un petit groupe des hérétiques de ce temps-là.
Cette œuvre originale était un élan d’intuition hardiment formulé, un acte d’aspiration singulièrement neuf à une époque où bien peu s’inquiétaient de voir l’humanité, unie comme un seul corps, s’avancer vers l’accomplissement du but de sa création. D’accord avec le plan d’Université rêvé par Klumpfuss, le comte de Thurlo s’étayait de la mission des corps célestes pour arriver à enseigner le destin de la terre.
« Chacunes globes sans nombre qui roulent dans l’espace, disait le livre, a reçu de l’esprit qui vivifie les créations, une destinée de perfectionnement, un idéal de beauté à atteindre. Cette destinée, but vivant
de toutes les substances créées, est écrite dans les éléments de puissance et de grandeur que renferme le corps d’un globe, lorsqu'il est livré au travail d’une humanité. Ce génie directeur auquel l'œuvre de cette glorification est confiée, c'est l’àme de l’astre, c’est-àdire la réunion complète des intelligences actives incarnées sur sa face.
» Pour entrer dans la voie de sa mission splendide, cette âme planétaire, réunion de toutes les âmes parcellaires de l’astre, doit arriver d’abord à la pleine conscience d’elle-môme. Or, cette adolescence vigoureuse, où un globe sent enfin vibrer son àmc, commence lorsqu’un souffle d’amour, agitant le cœur de ses nations, en chasse à toujours les vieux errements de terreur et de haine.
» Cette puberté active d'un monde se développe lorsqu'une pensée vraiment divine, instruisant les peuples de leur commune origine, les pousse à sortir de leur isolement, les excite à unir leurs aptitudes multiples et variées, et les amène à s’entendre, comme les membres d’une grande famille, pour glorifier par leurs travaux le champ planétaire qui leur a été confié.
» Le jour où une humanité a réuni ses membres
jadis isolés et débiles, ce jour seulement le globe dont elle est l’àme sent tressaillir en lui la puissance merveilleuse de son individualité céleste. A partir de ce moment cette humanité comprend qu’elle a été réellement faite à l'image de l’élaboraleur suprême. Elle s'avance dès lors à pas pressés, glorieux, certaine du succès, à la conquête de cette beauté idéale, de eette déification, qui est son lot à venir. »
Roderic leva les yeux et regarda avec une curiosité avide le semis d’étoiles étincelant dans toutes les directions. Jamais ce spectacle ne l’avait aussi énergiquement intéressé. Les astres lui parurent plus activement lumineux, leurs rayons plus splendides et plus vivants.
— Quelle magnificence ! s’écria-t-il ; quel trésor de vie! Que d’existences s’acheminent dans l’espace à la recherche de la beauté idéale, but suprême de tous les désirs? Que d’humanités gravitent vers leur perfection, échauffées, avivées par-ces soleils sans nombre qui flamboient dans les profondeurs du ciel !
11 demeura lougtemps le regard plongé dans le sein de Dieu, qu’il comprenait dans ses œuvres, peut-être pour la première fois.
— Combien d’hommes contemplent encore ce spectacle, sans le sentir ! O ma bien-aimée! que n’es-tu près de moi pour partager* les battements de mon cœur et t’enivrer de mes enivrements?
Puis il reprit sa lecture dont nous sommes réduit à donner ici un bien aride résumé.
De son hypothèse hardie, le comte de Thurlo faisait découler cette conséquence directe.
« Avant l’accomplissement de la destinée finale d’un globe, ce globe ne peut se séparer d’aucune parcelle de son trésor intellectuel, non plus qu’il ne laisse échapper un seul atome de la matière dont son corps est formé. En dehors de la glorification générale, aucune intelligence isolée ne peut atteindre à sa perfection, aucune fraction de l’humanité ne saurait espérer le bonheur dans la vie planétaire, ni au delà. »
— Ainsi, pensa le jeune enthousiaste, la grande loi cosmogonique nous contraindrait à nous aimer dans l’intérôt môme, dans le strict intérêt de notre bonheur personel 1 Nous serions forcément, fraternellement soudés les uns aux autres.
Gomme sanction de cette foi nouvelle, le livre ajoutait :
» A la mort de chacun des habitants d'un globe, au moment où l'être intelligent abandonne l'une des enveloppes de sa vie, une phase de lucidité, analogue à la lucidité du sommeil extatique, s’ouvre pour l’âme individuelle. Dans cette échappée de clairvoyance, le but suprême de toute vie lui apparaît.
» Chaque âme peut alors apprécier elle-même la part d’intelligence quelle a employée à hâter l’avènement idéal. Elle sonde ses œuvres librement, elle se réjouit des efforts qu’elle a employés au concours de l’œuvre générale, ou souffre des occasions manquées pour aider à la régénération de l'humanité dont elle est membre. Elle espère en pesant la somme de pro- . grès accomplis, d’idées nouvelles répandues par elle dans ces éléments humains en travail de puissantialisation, ou bien elle se désole à la vue des paresses et des lâchetés qui l’ont empêchée de donner toute sa part d’activité à l’épuisement de cet océan de misères, dans lequel elle est obligée de retomber. »
— Voilà, exclama Roderic, sans attirail de juges supérieurs, un lot de peines ou de récompenses vraiment divines et bien équitablement distribuées.
C’est là une véritable théorie d’amour. C’est donc au
nom de l’amour de tous que l’on souffre ou së réjouit.
Cette hypothèse osée à laquelle les découvertes modernes semblent vouloir donner raison, en rapprochant miraculeusement les peuples, cette grande et lumineuse vision d’avenir était suivie de conseils aux puissants de l'intelligence et du cœur, pour hâter l’avènement glorieux de notre propre terre.
Les plus remarquables de ces conseils les invitaient
à rendre facile autour d’eux le développement spontané de l’âme, à encourager les inventions de la science qui doit un jour racheter leurs pareils des travaux forcés de la vie, et les soulager de ces labeurs excessifs qui, suffisant à peine à nourrir le corps, étiolent en eux les facultés de l’intelligence et du cœur.
Le livre les conviait à élargir la liberté de la vie sous toutes ses faces, à propager les aspirations simples, les grands aperçus cosmogoniques, les sentiments de réciprocité. Il leur indiquait, en un mot, les moyens les plus efficaces à hâter l’instant où chacun, jouissant de toutes ses forces actives, leur donnera leur plein développement, selon ses élans naturels, de manière à faire harmonieusement sa partie dans le concert universel.
Roderic était dans un ravissement extatique. Ce voyage dans les splendeurs de l’avenir lui fit un moment oublier son chagrin. A travers les grandes idées qui descendaient en lui par effluves embrasées, il voyait son amour grandir et s’élever par delà les limites où les attaques des hommes pussent l’atteindre. ; ,
Il s’assit sur une pierre moussue, le dos appuyé contre un sapin, et passa le reste de la nuit à faire des projets pour le bonheur de l’humanité.
— Âh ! si j'élais prince ! s’écriait-il de temps en temps, que de bien je ferais à mes peuples !
Peu à peu, cependant, ces rêves de son esprit éveillé devinrent des rêves véritables ; malgré la fraîcheur du matin Roderic s’était endormi.
Des cris de joie vigoureux et nourris, tels que la maison de la clairière n’en avait jamais entendus,
tirèrent le nouvel illuminé de ce bienheureux sommeil.
Il se frotta les yeux, s’étonna de l’étrangeté de son lit, et regagna la maison, où il vit, avec stupeur, les réfugiés trépignant de joie et s’embrassant avec effusion.
— Cher Roderic, lui dit joyeusement Stephanus, allez faire vos malles, nous partirons dans une heure d’ici.
— Pour quel motif et pour quel pays? Üt Roderic.
— Parce que nous sommes libres et que la Hongrie se rouvre pour nous.