‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 23 sur 26 · MITRAILLE DIPLOMATIQUE · texte numérisé non relu

MITRAILLE DIPLOMATIQUE

Un instant après Stephanus tirant l’étudiant à part :

— Nous allons à Ratibor, lui dit-il.

Roderic tressaillit à cette annonce qui aurait dû le combler de joie ; la crainte de nouvelles humiliations fut un moment plus forte que son amour.

— Eh bien ! monseigneur, repondit-il, je resterai à Freywalda où vous retrouverez votre nouvel enrôlé, à votre retour.

— Vous vous ôtes donné à moi, mon cher Roderic; le premier service que j’attends de vous, c’est de m’aider à faire manquer l’alliance du prince de Bavreuth avec la maison de Ratibor. Vous êtes désormais de ma famille et n’avez plus rien à craindre étant auprès de moi. D’ailleurs les choses ont marché depuis le fragment de lettre surpris par vous. Fortembach, ma mère et moi avons réuni contre les projets du duc toutes les

machines de guerre dont nous pouvions disposer. La place est singulièrement ébranlée maintenant ; or, j’ai besoin de vous pour livrer le dernier assaut.

— Certes! reprit Rodcric, il me serait moins pénible de marcher à un assaut plus meurtrier.

— Aujourd’hui, mon ami, cette espèce de courage n’est pas celui que j’attends de vous. L’acte de réhabilitation qui me rend mes domaines et mes vassaux, qui fait de moi un des seigneurs les plus puissants de l’empire, qui restaure la mémoire de mon père auquel je succède dans ses honneurs, est enfin arrivé. Aujourd'hui je reviens dans ma patrie avec les titres de palatin de Hongrie, comte de Kersmarch, grand bailli héréditaire d’Arsa et baron de Schasnitz, avec la liberté de conscience et les garanties les plus larges pour mes compatriotes. Je dois laisser dormir l’épée dans le fourreau; je vous dégage donc de votre engagement de guerre. Si la fortune pense à vous sourire dans quelque coin du monde où je ne serais pas, n’ayez aucun scrupule d’en profiter.

— Monseigneur, depuis le fatal coup d’épée qui a brisé mes espérances, je ne m’attends plus à voir la fortune me sourire dans cette vie.

— Qui sait, mon ami? Peut-être le plus beau butin de la forteresse qu’il s'agit d’emporter aujourd’hui appartiendra-t-il au plus désespéré.

Les choses avaient, en effet, beaucoup marché à la cour de Ratibor, depuis l’indiscrétion de la bourre de fusil. Autour du duc le temps avait manqué à sa mission de consolateur ; la peste du malheur y étendait chaque jour davantage la base de ses opérations.

A mesure que l’impertinent amant d’Ulrique reprenait ses forces, Jutta perdait les siennes; une fièvre lente la minait peu à peu et résistait à tous les secours des médecins. Madame Polahn soutint longtemps que c’était un malaise, une difficulté momentanée d’entrer dans le plein développement de la vie. À l’entendre, cette pâleur sans danger, à laquelle sont sujettes la plupart des jeunes filles, devait se dissiper quand le vrai Roderic serait guéri de sa blessure.

Le pauvre duc avait cessé d’ouvrir l’oreille aux suppositions de son épouse morganitique. Cette fois, son amour paternel le rendait clairvoyant, et bien qu’il essayât de repousser cette conviction désolante, la pensée de voir sa fille se mourir d’amour pour le premier

Roderic, avait éteint toute joie dans son àme. Le vin de Scio et les folies de Zahn, ces deux distractions jadis infaillibles ne parvenaient même plus à dissiper son chagrin.

Wenceslas XXVIII était en train de savourer cette coupe amère, lorsqu’une demande polie, mais pressante, et fortement motivée, vint réclamer l’acquittement d'une des plus grosses dettes de l'État.

Il s'agissait de payer ;\ la douairière de Tekcli, fille et héritière du riche palatin comte deThurlo, la somme énorme, à cette époque, d’un million de lhalers empruntés par acte solennel et authentique, et garantie, nous l'avons vu, sur les meilleures plaines du duché de Ratibor. Cette somme devait, disait-on, servir à acquitter une dette sacrée, à refaire une fortune à l’unique rejeton des ducs de Pilgram, que son père mourant dans les bras du père de Slephanus avait recommandé à la sollicitude de son ami.

o Cet infortuné, ajoutait le message, revient de Turquie, où il est demeuré prisonnier cinq ans. Malgré sa grande jeunesse, il n’a dû le recouvrement de sa liberté qu'à la générosité du pacha d’Àndrinople et aux prières du vaïvode de Transylvanie. »

Le duc lut et relut cette dépêche, et dit enfin au comte de Fortembach :

— Et si je ne veux pas payer?

— Oh ! monseigneur, voudriez-vous perdre l’amitié et la protection de la plus puissante famille de Hongrie au moment où Sa Majesté impériale va lui rendre ses faveurs?

— Mais enfin je ne puis trouver un million de thalers avant que le prince de Bayreuth soit rétabli, dit le duc qui s’accrochait en désespéré à cette alliance opulente, sa dernière ancre de salut. Cependant je ne veux pas perdre les fertiles plaines qui garantissent cette somme.

— Si le jeune margrave se montre favorable à nos vœux, reprit le chancelier, nos amis attendront certainement le rétablissement du prince blessé. Ce payement, qui nous paraît si difficile aujourd'hui, ne sera plus alors qu’une bagatelle.

Cette dernière espérance ne tarda pas à s’épanouir. Wenceslas XXVIII, insouciant et heureux pendant vingt années de son règne, était décidément entré dans une phase de malheur dont il 11e pouvait prévoir la profondeur ni la durée. Le jeune margrave, à mesure que

scs forces renaissaient, devenait de plus en plus énergique dans ses protestations. Chaque fois que, directement ou d'une manière détournée, la Polalin ou le duc essayait de remettre l’épineuse question des noces sur le tapis, le convalescent hautain coupait court à ces tentatives, en affirmant résolûment qu’il ne consentirait jamais à épouser une jeune Allé dont le cœur avait été aussi facilement entamé.

L’adversité qui poursuivait Son Altesse Sôrénissime ne s’arrêta pas là. 11 fallait un sommet à cette pyramide de calamités.

Sur les derniers jours du mois d'avril, Betlilem revint à Ratibor; il y venait porter cette bonne nouvelle au souverain : l’excellente douairière de Tekeli avait, par l’intercession de son fils Stephanus, obtenu que le million de thalers dont elle voulait redorer l'écusson du jeune duc de Pilgram serait avancé par le vaïvode Abafli, à la simple condition de recevoir, en à-compte immédiat, le boutfon de Son Altesse WcnccslasXXVlil.

Au moyen de cet arrangement, les bonnes plaines du domaine ducal engagées à l’héritière du palatin, resteraient désormais fermes et intactes entre les mains du duc. La protectrice du faux Roderic ne dou-

tait pas de la joie que devait causer à Son Altesse Sérénissime un aussi avantageux contrat négocié par son fils, afin d’ôtre agréable à son auguste ami.

A cette communication, le duc tourna sur lui-méme, ébloui, frappé de vertige. Il fallut le saigner abondamment, afin de prévenir l'apoplexie. Les seules paroles qu’il murmurait à travers scs soupirs entrecoupés, furent pendant longtemps les noms, surnoms et petits noms de toute espèce qu’il donnait à Zahn. Enfin, quand son cerveau se fut un peu dégagé, quand sa

langue put reprendre son service, le malheureux

prince éclata en imprécations contre le dernier rejeton des ducs de Pilgram, qui venait lui enlever sa meilleure consolation.

Les lamentations du souverain de Ratibor durèrent plusieurs jours, et furent renouvelées aux oreilles de chacun des personnages de sa cour. L’heure du conseil trouvait invariablement Son Altesse dans celte lugubre occupation. Ses fidèles conseillers, afin d’entrer plus intimement dans la pensée de leur maire, faisaient chorus à ses plaintes, et changeaient en concert funèbre cotte heure autrefois consacrée h de plus agréables occupations.

De temps en temps, le désolé duc s'enfermait avec son nain et lui faisait répéter son répertoire de grimaces et de tours d’agilité. 11 espérait ainsi faire provision de souvenirs, dans la pensée que la séparation lui serait moins pénible. Mais il cherchait vainement à se saturer des gentillesses de son bouffon, ces essais avaient pour unique résultat de le lui faire apprécier davantage ; il sentait son affection pour lui se ranimer à chaque boutade, à chaque impertinence du mirmidon.

Il arrivait souvent à Wenceslas de terminer brusquement ces scènes de folie, qui ne produisaient en lui ‘ que l'attendrissement, en jetant le nain à la porte, afin d’essayer une autre manière de se résigner à son absence.

La douleur finit par dénaturer tellement ce caractère jadis si égal et si insouciant, elle rendit le joyeux monarque si mélancolique et si rabâcheur, que madame Polahn le menaça sérieusement de quitter le château ducal, pour retourner dans son pays. Les choses en étaient à ce point lamentable quand Wenceslas XXV11I reçut trois dépêches importantes, venant l’une de Gotha, l’autre d’IIersmantadt, la troisième on ne savait d’où. • .

Ces trois dépêches lui furent remises simplement par Bénédic. Contre l’ordinaire, il ne paraissait pas que le chancelier en eût pris connaissance. Les cachets étaient intacts, aucun commentaire de son premier ministre n’acGompagnait cet envoi. Cela parut étrange à Son Altesse, qui songea à renvoyer à Fortembach ce paquet diplomatique.

Cependant le malheur avait surexcité sa curiosité. Ouvrir lui-mème ses dépêches, le premier et de ses propres mains, était d’ailleurs une distraction inusitée, presque un événement. Il garda les trois pièces en question, renvoya Bénédic sans contre-ordre; puis, espérant trouver sous ces trois enveloppes quelques topiques à ses angoisses, le duc ouvrit la dépêche timbrée de Gotha, dont voici le texte exact :

« Cher oncle et vénéré seigneur,

» Votre Altesse Sérénissime n’a pas obligé un ingrat. Je ne vous dirai pas la joie que m’a fait éprouver le rétablissement de ma pension de six mille ducats; elle est extrême. Mais que Votre Altesse ne s’y trompe pas, ce n’est pas la somme arrivée si fort à point qui m’a fait le plus de plaisir, c’est le retour de votre bonté... #

— Voilà qui est fort î Envoyer une pareille somme à ce maudit débauché, dans le dénûment actuel des caisses de l’État! Quelle trahison!... Qui a pu avoir cette incroyable idée ?

« D’après votre désir, je mets, mon cher oncle, l’Annuaire de la noblesse que je publie ici, à l’entière disposition du dernier rejeton des ducs de Pilgram. Sa réapparition sur la scène du monde, dont vous m’annoncez tenir les preuves, est désormais un fait accompli ; le jeune duc sera rétabli sur le livre de vie. Votre attestation lui suffira, provisoirement sans autre formalité, pour reprendre rang au nombre des familles princières de l’Allemagne, à pàrtir de ce moment. » — Ah ça ! que me veut ce fou deSiegmund? le drôle se joue impudemment! Je n’ai qu’une chose à attester, c’est mon violent désir de voir cet aventurier de Pilgram rentrer dans le sérail d’où l’on prétend l’avoir tirél

« J’espère, mon cher oncle, ajoutait Siegmund, té- • moigner ainsi à Votre Altesse Sérénissime mon zèle sans limites.ct mon inaltérable dévouement. »

— Son dévouement! son zèle sans limites ! Et cela en rétablissant sur l’annuaire de la noblesse qu’il pu-

blie, Je nom d’un misérable faussaire qui achève ma ruine ! Est-il possible d’imaginer une aussi abominable raillerie?

Et sans vouloir l’achever, le duc déchira, dans un

accès de colère, cette inexplicable épître, en jurant que jamais son neveu Siegmuüd ne toucherait, pendant son règne, le plus rogné de ses ducats.

La seconde lettre était à la date d'Ilermanstadt, et contenait ceci :

« Monseigneur,

» Je suis transporté de reconnaissance et de bonheur; Votre Altesse Sérénissime a rais le comble à ses excessives bontés pour son trop indigne chambellan, en me donnant l’occasion de racheter aussi promptement sa faveur si tristement perdue par ma faute. Sa Seigneurie le vaïvode Abalfl m’a remis les titres généalogiques du jeune duc de Pilgram que Votre Altesse, • m'a-t-il dit, attend avec impatience. D’après les

ordres du prince Stepbanus, Sa Seigneurie a déjà fait partir le jeune duc retrouvé pour le château de Rati-

• \ bor... #

— Encore ce Pilgram!... C’est une persécution into-

lérableîAhl baron Maurice de Ruben! vous aussi prenez rang parmi mes ennemis, vous aussi entrez dans le complot Pilgram ! Eh bien ! si je vous revois, je vous fais pendre !

La lettre se terminait par le post-scriptum suivant :

« Je dois à la complaisance du généreux va'ivode de Transylvanie, lequel est en relations suivies avec le Turc, un assortiment complet de vases dits al-karasas, servant à rafraîchir la bière et le vin. Cette mission, pour laquelle j’eusse avec joie sacrifié ma vie, est heureusement accomplie. Bientôt j’aurai la gloire de déposer ces conquêtes aux pieds de Votre Altesse Sérénissime, avec les hommages sans restriction de votre très-humble sujet et chambellan.

» Signé : Baron Maurice de Ruben. »

A la lecture de ces dernières lignes , Wenccslas XXVIII eut une faible lueur de contentement. La ride horizontale du sourire effleura ses lèvres ; mais ce ne fut qu’un éclair sur un ciel d’orage, cette imperceptible tentative de satisfaction se termina aussitôt par un hochement de tête et un soupir. Puis il passa

au dépouillement de la troisième dépêche, qui venait on ne savait d'où.

« Monseigneur,

» Dans ma disgrâce, j'ai pensé aux finances et à la prospérité d’un État que j’ai si longtemps servi. J’avais appris la demande de remboursement qui vous a été faite d’une façon si inopinée. J’ai compris tout d’abord l’impossibilité d’un payement aussi considérable, et le péril où cette dette mettait les meilleures plaines du duché de Ratibor. Depuis ce moment, Monseigneur, je n’ai cessé de négocier pour retirer avec honneur cette partie de vos domaines des mains de la douairière de Tckeli. Je suis donc heureux de vous annoncer que c’est votre surintendaiitdes finances disgràcié qui a fait consentir les parties intéressées à se contenter momentanément de Zahn comme premier versement de l’énorme somme de thalers réclamés... »

— Le misérable! c’est donc lui, c’est Klumpfuss; je m’en étais douté! murmura d’une voix abattue l’infortuné monarque

« Celte négociation, Monseigneur, vous sera, je Je sais, d’autant plus agréable que le jeune duc de Pil-

gram, auquel vous vous intéressez vivement, doit être lui-même, m’a t’on dit, le dépositaire de votre précieux bouffon. »

Signé : Wilheim Klumpfuss.

Cette persistance de tout le monde à lui parler du jeune duc de Pilgram finit par effrayer sérieusement le malheureux Wenceslas. 11 jeta autour de lui des regards d'épouvante, s'attendant à trouver la salle du trône pleine d’assassins, puis il appela au secourt en jetant des cris d’effroi.

Zahn, selon sa coutume, accourut le premier.

— Ah ! Zahn, mon pauvre mignon! s’écria le duc en l'étouffant de baisers, il n’y a plus que loi de fidèle. Ce misérable Klumpfuss a ameuté tous mes ennemis.

— Klumpfuss! exclama Zahn avec terreur; il n’est donc pas parti, monseigneur !

— Je ne crois pas, reprit son triste maître; mais en quelque lieu qu’il se trouve il me poursuit. C’est lui qui a inventé ce Pilgram, c’est lui qui t’a vendu à Stephanus ; c’est lui qui veut me faire assassiner.

— Vous faire assassiner!... fit Zahn demi mort de peur.

— Tu avais raison Zahn, cet homme est un complot vivant ; il veut nous tuer tous deux, il nous tuera.

— Il veut nous tuer tous deux ! hurla le nain au paroxisme de lepouvante.

Et le vilain gnéme mêla ses cris d’effroi à ceux de son malheureux maître.

Un instant après, le chancelier entra avec madame Polahn. Son premier soin fut de mettre le nain à la porte, où il plaça une sentinelle, afin que la conférence secrète qu’ils allaient avoir entre eux ne fût pas dérangée.

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