LE FUYARD RAMENÉ A L’ASSAUT
Ce ne fut passansune poignante émotion que Roderic revit le château de Ratibor, où il avait été huit jours poète, prince et amant autorisé.
A mesure qu’il approchait, ses craintes de recevoir à la Cour de nouvelles humiliations faisaient place au désir irrésistible de revoir, une fois encore, sa bienaiméc Jutla. Il avait appris son étal de souffrance; il
lui sembla qu’une visite do lui suspendrait le cours de cet étrange mal qui la minait, en dépit de tous les soins dont elle était entourée.
Comme ils s'engageaint dans l’avenue de châtaigniers séculaires conduisant à la cour d’honneur, le pauvre amant adressa la parole à Stephauus en ces termes :
— Je vous demande une faveur; permettez-moi de ne pas vous accompagner tout d’abord auprès de Wenceslas XXVIII. Je veux parcourir le jardin et retrouver l'équilibre de mes pensées avant d’affronter cette entrevue. Je crois bon, d’ailleurs, que vous préveniez Son Altesse, afin de m’éviter une dure réception.
— Je comprends le tumulte de vos sentiments en revoyant ces lieux, mon cher Roderic; faites donc à votre plaisir. Seulement, permettez-moi de réclamer de vous aujourd’hui une condescendance absolue à toutes mes volontés. Si l’engagement pris par vous de combattre sous mes ordres ne suffisait pas, c’est au nom de ma mère qui vous a sauvé la vie et vous a aimé depuis ce moment comme un fils; c'est au nom de l’amitié sincère du comte de Fortembach, c’est au
nom de la princesse Jutta elle-même, que je vous supplie de ne pas déranger les machines de guerre dressées par nous depuis un mois.
— Je vous le promets! dit solennellement Roderic.
— Jurez-moi d’obéir au moindre signe de ma main. Jurez-moi d’abdiquer tout orgueilleux scrupule devant la loyauté du comte de Forlembach, d'étouffer toute hésitation de conscience devant la religieuse probité de ma mère qui vous guidera, aujourd’hui, par ma voix.
Rodcric trouva dans cette manière de l'engager une solennité qui l’eût fait réfléchir, peut-être hésiter, s’il eût eu le temps, et si d’ailleurs les noms de ses meilleurs amis n’avaient été invoqués dans l’exhortation de Stephanus. Le souvenir de sa protectrice à laquelle il devait non-seulement la conservation de sa vie, mais la transformation de son âme ne lui permit pas de délibérer. Il jura de ne contredire en rien Stephanus et de se présenter à l’assaut des projets de Wenceslas, sous l’uniforme que son enrôleur lui imposerait.
Après ce serment, Roderic jeta la bride de son che-
val à Bethlera, et courut revoir la place où il avait entendu fredonner ses premiers vers. Enpassant près de la chambre des serres, une voix de femme vint frapper son Oreille ; c’était la voix d’Ulrique. Il demeura un instant, dans l’espérance d’entendre répondre à celle-ci la voix de sa bien-aimée. Il put donc saisir à la dérobée ce fragment de conversation incompréhensible et dénué de tout intérêt pour lui. - . . .
— Cela vous a diminué beaucoup dans mon estime, disait la sœur de Stephanus; avant que mon rang fût connu de vous, j’avais déjà, je pense, un droit légitime à votre reconnaissance et à vos égards.
— Vous êtes implacable, Ulrique ! répondit sourdement une voix d’homme, que l’étudiant ne put, d’abord, reconnaître.
— Cette faute est si grave à mes yeux !... reprit la jeune fille. Ah! j’aurais beaucoup de peine à vous pardonner, je le sens. Au surplus, guérissez-vous et nous verrons.
Ce dernier mot fut dit par elle avec un accent plus doux, qui amena cette action de grâces prononcée d’une façon éclatante par son interlocuteur inconnu :
— Oh merci ! Ulrique, merci ; je puis donc enfin es- \pérer!
Roderic n’en entendit pas davantage ; il venait de reconnaître son insulteur, le prince de Bayreutb, dans cette vibrante exclamation. Il reprit sa course du coté du banc de buis.
A mesure qu’il approchait, des sons d’une suavité mélancolique frappèrent son oreille. 11 reconnut les vers de son premier lied d’amour. C’était la triste Jutta qui s'était fait porter sur une chaise longue à sa place favorite, où, pour nourrir ses regrets, elle fredonnait cette gracieuse préface de son amour :
Jutta, depuis que je t’aime.
Les Zéphirs sont revenus;
L’oiseau reprend son poôme Et son nid à brins menus.
Sous tes pas la violette . Entr'ouvre sa cassolette,
Et la source, sous l’herbette,
Murmure un hymne à Vénus.
En un bond, le pauvre amant fut aux pieds de sa fiancée. La surprise était trop forte; la malade poussa un cri, fit un effort pour se jeter dans les bras de Roderic, et retomba épuisée. Roderic, effrayé, voulut al-
1er chercher du secours; mais Jutta rouvrit les yeux, et lui fit signe de ne pas la quitter.
Enfin, quand ce spasme causé par trop de bonheur lui permit d’articuler une parole :
— 0 mon Roderic! lui dit-elle, vous voilà donc revenu?
— J’ai tant souffert loin de vous, Jutta !... J’ai tant désiré vous revoir!...
Pendant quelque temps les deux amants ne purent se parler que par des exclamations enthousiastes, entrecoupées de baisers. Roderic était agenouillé aux pieds de Jutta, un bras passé sous la taille de la pauvre enfant qui pleurait de joie. Il i’étreignait avidement, mû par un double sentiment d’attraction voluptueuse et de crainte de perdre cette part de sa vie, pour la seconde fois.
— J’étais en train de mourir, mon pauvre Roderic, dit Jutta en souriant; je crois même que je n’attendais pour cela qu’une chose, c’est une dernière entrevue avec vous, mon doux ami, un dernier tête-à-tête où nous puissions librement nous faire nos adieux.
— Oh ! ne parlez plus de mourir, ma bien-aimée; ne sommes-nous pas heureux maintenant ?
— Oh ! oui, Roderic! Jamais jcn'ai senti en moi autant de joie et de force. Je suis bien heureuse en effet; si nous pouvions toujours rester ainsi!
Une transformation miraculeuse se faisait en elle, sous la magnétique influence des embrassements et des douces paroles de son jeune fiancé. Sa figure, pâle naguère comme une feuille de vélin vierge, reprenait de la fraîcheur, les larmes qui mouillaient ses joues les faisaient ressembler à des pétales d’églantine humides encore de la rosée du matin. Un sourire angélique dissimulait les traces que le chagrin avait empreintes sur son gracieux visage, et ses yeux noyés de langueur reprenaient une éclat d’espérance, joyeux comme un rayon de l'aurore sur la teinte bleue d’un ciel de mai.
— Comment se fait-il que j’aie pu vous revoir ? ditelle, expliquez-moi cela. Avez-vous vu mon père?
— Pas encore, répondit Roderic ; et vraiment, bien qu’il ait ôté si bon pour moi, je redoute une entrevue avec lui.
— Êtes-vous donc venu secrètement, pour moi seule?
Roderic conta alors à Jutta son séjour à la maison
des réfugiés, les peines qu’il y avait éprouvées et les consolations qu’il avait rencontrées dans l’amitié sincère de seasnobles hôtes. 11 n’oublia pas les promesses de Sleplianus, ni celles de sa mère. Il parla de la sympathie active de ces cœurs si bien trempés, de la sollicitude cordiale de la noble douairière de Tekeli pour ses intérêts, à lui Roderie, presque inconnu d’elle.
Il rappela l’engagement désespéré contracté par lui au service deStcphanus, le changement survenu dans la position de scs hôtes; enfin, la dernière promesse qu’il venait de faire au prince de Tekeli, de se laisser conduire aveuglément et sans protester, dans sa prochaine entrevue avec le duc.
— Vous le voyez, chère Jutta, ajouta-t-il, je suis venu ici en compagnie d'amis sincères, et j’ai tout lieu de croire qu’ils vont s'occuper activement de nous, sans savoir précisément de quelle manière ils s’y prendront.
— Tant mieux! répondit la fillette ducale d’un air presque triste, tant mieux qu’il en soit ainsi ! 11 ne faut pas une intervention ordinaire pour vaincre l’obstination de mon père.
— Je le sais. Cependant, ne m’a-t-il pas lui-méme
jeté sur vos pas? Ne m’a-t-il pas forcé à vous regarder avec des yeux d’amant? N’est-ce pas lui qui, avec une obstination sans égale, a pressé les résidais de sa méprise, jusqu'au premier acte de notre union?
— C’est bien vrai! interrompit Jutta, c’est lui qui nous a fiancés l’un à l’autre ; et aujourd'hui, où je désire vous rester fidèle, cher Roderic, vous aimer uniquement et toujours, il veut me faire rompre ce lien, le seul sérieux, le seul possible, puisque je vous aime.
En parlant ainsi, Jutta regardait, avec une mélancolie pleine de charme, son jeune amant si inespérément retrouvé. Puis, sortant tout à coup de son attitude paisible, mue par une frayeur soudaine , elle se dressa devant Roderic, et lui saisissant le bras avec force :
— Mais, lui dit-elle les joues animées par un feu intérieur, si vos amis échouaient dans les efforts qu’ils tenteront pour nous, que feriez-vous? Consentirezvous à repartir encore sans moi?
Roderic, surpris, la regardait sans répondre.
— Ne vous étonnez pas, ami, si je prévois l'inutilité de leurs efforts : j’ai beaucoup réfléchi, beaucoup appris pendant votre longue absence, et je désespère à
peu près de la réussite des projets de vos hôtes en notre faveur. J’ai souvent entendu répéter, depuis un mois, qu’une mésalliance de famille ducale était impossible en Allemagne. Sans douter de la volonté sincère, de l’amitié dévouée du prince Stephanus et de sa mère, je ne vois pas comment ils pourraient nous aider à nous réunir pour toujours, comme nous le désirons.
Le protégé de Stephanus était stupéfait de trouver un raisonnement si logique dans la bouche de cet enfant naguère si naïve et si crédule. Chez elle aussi la souffrance avait rapidement développé la raison.
— Répondez donc, cher Roderic, continua-t-elle ; maintenant que nous nous sommes enfin rejoints, que nos regards se mêlent de nouveau, que nos mains se serrent, dites, si l’on veut encore nous séparer, que ferons-nous?
— Oseriez-vous me suivre, ma douce amie? flt l’étudiant d’Heidelberg avec hésitation.
— Partout! répondit résolûment Jutta. Je vous suivrai au bout de l’Allemagne, si vous ôtes résolu à me laisser vous suivre. Je mourais sur les bords de l’Oder, j’irai renaître à la vie sur les bords du Rhin.
C’était plus que Roderic n’eût osé espérer; il fut ébloui de la spontanéité d’un aussi grand sacrifice. Cette frôle et suave créature dont la vie avait toujours été entourée de soins et d’hommages empressés, cette unique héritière d’une race souveraine, habituée à toutes les délicatesses, à tous les raffinements de l’existence, consentait, par amour pour lui, à accepter toutes les incertitudes d’une condition si éloignée du rang où sa naissance l'avait placée ; évidemment, la pauvrette ne se rendait pas compte des misères qu’un pareil avenir lui eût réservées.
Profiter de ce moment d’abnégation aveugle, de cette fougue irraisonnée de l’amour eût semblé au lovai amant une impardonnable lâcheté. 11 était ravi, malgré cela, d'assister à ce miracle de dévouement; l'expression de sa physionomie trompa Jutta, qui s'écria triomphante :
— O mon Roderic! nous partirons, je le vois; nous étions d’accord, et je n’ai fait qu’exprimer notre désir à tous les deux.
— Vous ôtes mon âme et ma vie, Jutta! dit enfin l’heureux amant; vous ôtes le bonheur et le salut pour moi ! À Dieu ne plaise cependant que je vous associe
jamais - aux rudes privations, aux renaissantes inquiétudes d’une lutte dont le prix si j'en sors vainqueur, me permettrait à peine de vous donner l'aisance, à vous, ma tant aimée, que je voudrais pouvoir entourer de toutes les splendeurs, de toutes les insouciances de l’Éden.
— Mais, si je préféré vivre de privations avec vous, si j’ai besoin pour renaître de toutes ces duretés du sort dont vous cherchez à me faire peur, si je veux m’attacher à vos pas ; maintenant que nous nous sommes revus, si je ne veux plus mourir, me repousserez-vous, Roderic? Refuserez-vous de me rendre à la vie, en m’abandonnant une seconde fois?
Disant cela, Jutta s’était attaché convulsivement au pauvre garçon qui suffoquait de douleur et de joie.
— Non, s’écria-t-il enfin dans un élan de pitié et d’amour, non, je ne consentirais jamais à t’emmener languir misérablement sur les bords du Rhin; mais si je ne puis t’y conduire, ma bien-aimée Jutta, je le jure devant Dieu, moi-môme je n’y retournerai jamais!
Rassurée par cette détermination solennelle, la fille de Wenceslas se laissa retomber sur sa chaise longue et reprit sa physionomie sereine.
— Merci, mon doux ami! dit-elle, merci de cette promesse dont j’avais tant besoin !
Puis, après avoir rôvô un moment, les yeux demiclos et le front dans les mains, Jutta reprit comme se parlant à elle-même :
— Mais nous permettra-t-on ici de nous voir autant que je le voudrais? Nous laissera-t-on libres de ne nous plus quitter?
De son côté , Roderic cherchait avec ardeur le moyen de rendre la paix complète à sa belle flancôe, en ouvrant une espérance plus nette à son amour inquiet. 11 lui prit tendrement les mains, et, de sa voix la plus persuasive, il répondit à sa pensée :
— Je vous ai conté, ma chère âme, à quel point la bienveillance des nobles réfugiés s'est étendue sur moi. Le prince Stephanus, dont la parole est ferme et sûre, m’a dit, en me ramenant auprès de vous : « Désormais, Roderic, vous faites partie de ma famille. » Si donc je ne puis rester à Ratibor, je l'accompagnerai en Hongrie.
Jutta écouta avec une attention sérieuse; elle ne songea plus à s’effrayer de ce dernier mot, que son ami expliquait ainsi :
— Maintenant cette puissante famille reprend le droit de vivre au grand jour; elle va rassembler autour d'elle scs alliés et ses amis. Ulrique pourra recevoir cette fois, chez son frère, la fille du duc, qui a si généreusement adouci, pour elle et les siens, les rigueurs de l’exil...
— Et vous y serez, mon Roderic! et nous passerons des jours, des semaines, des mois ensemble pendant lesquels nous pourrons, comme aujourd’hui, causer librement et à cœur ouvert? Et moi qui n’y avais pas songé!...
Une lueur d’espoir suffit aux cœurs jeunes pour leur rendre la foi au bonheur sans fin. La confiance la plus entière succéda dans l’âme de Jutta à la plus poignante inquiétude; le moment présent d’ailleurs appartenait à ces gracieux amants qui recommencèrent à s’embrasser avec l’énergie d’un premier amour, cherchant à oublier qu’une main toute-puissante pouvait briser leur bonheur et les séparer à jamais.
Il semblait à ces jeunes cœurs affamés l'un de l’autre que la fièvre de leurs étreintes dût empêcher toute possibilité de séparation. Ils se serraient mutuellement avec ivresse, échangeant les douces épithètes,
les paroles inachevées et les gracieux murmures, formules éternelles de la passion d’amour. Ils buvaient, à vrai dire, leurs âmes dans l’ardeur de leurs baisers. De temps en temps, les deux bienheureux cessaieut le doux langage des tourterelles pour se contempler à l’cnvi, Pleins d’extase ; puis ils retombaient dans leurs ineffables embrassements.
Leur passion s’avivait de toutes les craintes, de toutes les impossibilités dont la bizarrerie du sort, parvenue cette fois à l’apogée de l'invraisemblable, avait réussi à l’entraver. Les circonstances étranges qui les avaient réunis donnaient à ce ravissement inénarrable, délà si rare dans la vie humaine, une physionomie mêlée de bonheur et de souffrance, qui en doublait encore l'exaltation, si Dieu n'a pas tracé des limites aux extases des amoureux.
Ce brûlant tête-à-tête fut troublé par un bruit de pas rapides et une voix bien connue et trés-redoutée. C’était le duc Wenceslas qui s'approchait à grande hâte, en criant à pleins poumons :
— Où est-il? où est-il? Qu'on me le trouve à l’instant !