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LE DUC EN POSTURE DE SUPPLIANT

Le premier mouvement de Roderic, prêt à être surpris aux pieds de Julta par Wcnceslas XXVIII, fut de se relever et de s’enfuir. Dans son trouble, il prit la direction où la voix s'ôtait fait entendre, et vint tomber dans les bras de Bénôdic qui précédait son auguste maître de quelques pas.

Le malheureux se laissa saisir. Comme il n’y avait aucun moyen d’éviter tôt ou tard une explication, il se résigna à faire tête à l’orage. Le sentiment de sa conscience et de sa dignité, le souvenir de ses hauts protecteurs, le rappelèrent d’ailleurs au calme. Par un retour subit, il sentit son àme se raffermir et résolut de changer, vis-à-vis de l’injuste souverain de Ratibor, son humble position d'accusé en celle do plaignant et d’accusateur.

— Enfin! s’écria le duc tout essoufilé, enfin, nous le tenons!... Il ne nous échappera pas, s’il plaît à Dieu!

— Plus que jamais je tiens à ma liberté, affirma Roderic; et j’espère bien, Monseigneur...

— Oh! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit Wenceslas XXVIII ; je viens vous prier de me rendre enfin la paix? Je ne puis plus vivre comme cela; vous seul pouvez m’empêcher de devenir fou, Roderic!

Le brave garçon ne s'attendait pas à une plaisanterie de ce genre. 11 était préparé aux menaces, aux récriminations, aux insultes même; cette manière d’entamer une orageuse entrevue l’atterra.

— Je viens vous prier de me rendre les joies de ma vie, fit le duc, les seuls trésors auxquels je tienne! Vous n’avez qu’un mot à dire pour cela, soyez généreux!

— Cette prière, Monseigneur, est-elle une nouvelle moquerie inventée à mon intention? Ne m’avez-vous pas assez torturé le cœur?

— Ah ! grand Dieu ! Roderic, ne prenez pas ainsi le change!...

— N'avez-vous pas assez ri d’un pauvre étranger tombé, pour son malheur, au milieu de votre cour impiloyable?

— O mon ami ! ne répondez pas ainsi, reprit le duc sur un ton lamentable, avec un visage suppliant ; ce que je vous demande est tout mon bonheur. Rendez-

moi madame Polalin qui ne veut plus partager mes chagrins. Rendez-moi mon pauvre Zahn, rcndez-moi les meilleures plaines de mon duché, rendez-moi mes ministres dispersés dans toutes les directions. Rendezmoi surtout, ô Roderic, rendez-moi ma pauvre Jutta, mon seul et unique enfant qui se meurt en ce moment d’amour pour vous.

En prononçant ces derniers mots, le malheureux duc chancelait sous le poids de sa douleur; son visage était inondé de larmes, et sa parole coupée de sanglots.

Roderic comprit alors que Son Altesse ne jouait pas la comédie. Sa désolation était trop vraie, son émotion trop déchirante. Il le crut, cette fois, tout à fait fou. Le pauvre Wenceslas, dont l’esprit était déjà si peu solide, lui parut avoir entièrement perdu la tête dans les péripéties de cet interminable imbroglio. Il prit l’Altesse infortunée sous le bras, et la fit asseoir sur un des bancs du jardin.

— Remettez-vous, Monseigneur, lui dit-il, vous vous méprenez certainement ; cette fois encore vous vous obstinez à voir en moi un autre que moi-même.

— Retirez-vous, Bénédic, dit le duc à son maître

d’hôtel, en reprenant sa gravité; allez, je neveux avoir auprès de moi que le comte de Fortembach et le prince de Hongrie. Engagcz-les de ma part à venir nous trouver dans cette allée.

Quand Bénédic se fut retiré, Wenceslas XXVIII prit la main du jeune homme, et d’un ton de voix sérieux et profondément pénétré :

— Désormais, Roderic, dit-il, il n’y a plus de mystère entre nous. Ne croyez pas à une nouvelle erreur de ma part; je connais votre caractère et votre nom. Vous êtes un garçon franc et loyal ; vous vous nommez bien Roderic Graff, et vous venez réellement d’Heidelberg, sur les bords du Rhin. Ce n’est pas votre faute 3i l'on ne vous a pas accueilli ici en simple étudiant; votre bouche sincère n’a cessé de réclamer contre notre méprise; aussi suis-je loin de vous en vouloir. Maintenant, Roderic, il dépend de vous, de vous seul, de me faire bénir ou maudire le jour de votre arrivée à ma cour.

— Malheureusement, Monseigneur, répondit celuici, plein de compassion pour son illustre interlocuteur, malheureusement, je ne puis rien pour vous. Je ne puis que vous prier, si vous m’acceptez enfin

pour le fils du tonnelier d’Heidelberg, d’ouvrir les yeux tout à fait, et de comprendre à quel point je suis impuissant à vous rendre les services que vous semblez attendre de moi.

— Hélas! pour me rendre mes nuits sans sommeil, mes repas sans appétit; pour me ramener mes infidèles et me rassurer sur ceux qui me sont chers, vous n’avez qu’un oui à prononcer.

— Comment cela? Monseigneur.

— Consentez à‘ recevoir ma fille en mariage.

— O mon Dieu! mon Dieu! s’écria l’étudiant en laissant tomber sa tête dans ses mains ; peut-on me faire une pareille demande?

— Ne me refusez pas, mon ami, mon cher Roderic! supplia le désolé duc; je vous sais bon et facile à vivre, je vous aimerai, oui, je vous aimerai comme un fils, plus qu’un fils ; car vous aurez remis le calme dans mon âme et la paix dans mes États.

A ce moment, le prince Stephanus intervint en faveur du monarque suppliant.

— Mon brave Roderic, dit-il à son protégé, ne craignez plus de piège; je viens réclamer de vous la parole que vous m’avez engagée en entrant dans , ' . 17

l’avenue du châteaû. Les prières de Son Altesse Sérénissime ont pour but de vous voir accepter le titre de * duc dePilgram. • . .

— Un nouveau déguisement, protesta Roderic, une nouvelle usurpation de titre, dont la découverte me couvrirait tôt ou tard d’humiliation et de ridicule!...

— Ce n’est pas un nouveau déguisement, mon ami ; ce n’est pas non plus une usurpation de litre, loin de là.

— Monseigneur, cette enveloppe princière me répugne à réendosser : c’est à un semblable travestissement, bien involontaire de ma part, que je dois toutes mes douleurs. Non ! je ne veux plus, de mon plein gré ni autrement, jouer un rôle aussi dangereux dans cet acte de haute comédie!

Confiant dans l’intervention du prince de Hongrie, Wenceslas XXVIII s’était esquivé, afin de se préparer à revenir frapper le dernier coup.

— Avez-vous oublié, répondit sévèrement Stephanus à son rebelle protégé, que vous m’avez juré, il y a une heure à peine, d’abjurer tout orgueilleux scrupule devant la loyauté de ceux qui, depuis un mois, travaillent à restaurer votre avenir

— Je serai fidèle à ce serment, reprit avec plus de docilité Roderic, si je puis le concilier avec celui que e me suis fait à moi-méme, de rester pur de toute fraude à mes propres yeux.

— 11 n’y a pas de fraude dans tout cela, mon ami; c’est un avènement légitime, une élévation de rang motivée. D'ailleurs, il ne s’agit pas simplement ici de vous. A l’attitude bouleversée de Wenceslas , vous venez de voir combien l’erreur commise , à votre arrivée à Freywalda, a troublé profondément la paix de la cour de Ratibor. Sans être coupable de tous ces maux, il est de votre devoir, Roderic, il est de votre honneur bien compris de saisir l’occasion de les réparer qui s’offre si naturellement à vous.

— En acceptant les titres d’un autre?... balbutia le pauvre garçon , dont la conscience commençait à capituler.

— Ces titres ne sont à personne, Roderic; ils m’appartiennent par un héritage régulier; seul, je puis en disposer. Or, moi, je vous les donne. La maison princière de Pilgram était éteinte, elle va renaître en vous, redorée par l’alliance de la maison de Ratibor. Tout est arrangé pour que nous et le comte de For-

tembach soyons seuls, inviolablement seuls, dans le secret.

— Cela se peut-il faire ainsi? fit l'étudiant d'Heildelberg, dont la figure s'illumina d’un rayon d'espoir.

— Cela se fora ainsi, mon cher Roderic, reprit le prince Stephanus. Vous avez vu avee quelle facilité tout le monde ici vous avait accepté pour héritier d’une famille souveraine. Cette conviction, abandonnée à regret par tous ceux qui vous avaient connu , renaîtra plus fortement que jamais dans tous les esprits.

La résistance de l'heureux amant de Julta se fondait comme la cire à la chaleur bienveillante, à la clarté persuasive des paroles de son puissant protecteur. A mesure que le mot de cette interminable énigme s’épelait à sa pensée, sa physionomie contractée se détendait , un bienheureux étonnement remplaçait en lui l’anxiété douloureuse, causée par les supplications incohérentes que venait de lui adresser l’inculte éloquence du duc de Ratibor.

— En acceptant cette illustre position, continuait Stephanus, vous dégagez les États de Son Altesse Sérénissime , de leur dette la plus considérable ; ma

mère vous donne en dot les plaines qui la garantissent. Voùs faites cesser, à la satisfaction de tous, le trouble dont une première méprise avait rempli la cour. Enfin, par votre acquiescement, s’accomplit votre plus ardent désir: vous rendez la vie à votre bienaimée, en ayant le droit de l'épouser, sans forcer la maison de Ratibor à un scandale.

Roderic était si brusquement enlevé aux plus hautes régions de l’idéal, ses rêves devenaient si clairement, si simplement, si rapidement une enivrante réalité qu’il regardait le ciel sans mot dire. Sa joie le faisait frissonner et trembler. Ses élans d’ivresse le suffoquaient. Cette inimaginable surprise faillit lui donner le délire.

En effet, n’v avait-il pas là de quoi faire mourir de joie le plus osé rêveur, le cœur le plus avide et le plus capable de félicités humaines? Jamais peut-être pareil hasard de circonstances ne s’était réuni pour ébranler une raison.

Certes, les Allemands sont amis du merveilleux; mais leurs mœurs intimes, presque immuables, leurs rigides idées de hiérarchie, leurs préjugés de caste et de rang, tout, chez eux, s'oppose à la réalisation de

leurs rêves fantasques. Imaginez donc le rire sans bornes qui eût accueilli un astrologue des bords du Rhin, descendu de quelque tour antique, afin d'annoncer ceci à l'étudiant Rodcric, le jour de son départ d’Heidelberg :

— Jeune homme, la fortune est devant tes pas. Un prince souverain de l’Allemagne orientale t’attend ; il va t’engager tout d’abord à aimer sa fille, belle comme un ange, te prenant pour un de ses confrères cou- * ronnés. Mais bientôt il reconnaîtra en toi le fils d’un simple tonnelier. Alors son Altesse Sérénissime, quittant le ton de l’exhortation, aura recours à la prière, elle se jettera à tes pieds, te suppliant, les larmes aux yeux, de lui rendre le signalé service d’être son gendre et l’héritier de sa couronne. Son ardente supplique touchera ton cœur, ta bonne âme se laissera fléchir ; d’étudiant, tu deviendras monarque.

Cependant, la raison du pauvre amant résista à ce coup de foudre du bonheur. 11 se jeta au cou de Stephanus et le remercia avec effusion.

— Quelle joie inespérée! murmurait-il... Et c’est à vous, c’est à votre mère que je la dois!... Que puis-je faire pour vous remercier?

A ce moment, le débonnaire Wenceslas XXVIII, que nous avons vu s’éloigner un instant, revint entraînant sa fille transportée et chancelante.

— Pour seul remerciment, Roderic, dit le prince de Tékeli, je veux que vous alliez soulager cet excellent père, en prenant sa charmante malade dans vos bras.

— C’est bien dit! s’écria le duc, oh! oui, mes enfants, tout va bien. Allons, embrassez-vous!

— Monsieur le comte, continua-t-il en se retournant vers le chancelier, faites revenir ce pauvre Klumpfuss et le baron Mauriee de Ruben. Nous reprendrons, à leur arrivée, la fête si sottement interrompue.

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