‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 4 sur 26 · LA FORTUNE LUI RIT AU NEZ · texte numérisé non relu

LA FORTUNE LUI RIT AU NEZ

— Pourrais-je enfin savoir pour qui l’on me prend, et ce que l’on attend de moi ? dit Roderic au grand chambellan, quand le bruit du pavé eut cessé.

— Son Altesse désire vous l’apprendre elle-même, monsieur.

— Mais, je vous prie, comment Son Altesse peutelle avoir entendu 'parler de moi ?

Au lieu de lui répondre, le chambellan souriait ; on voyait qu’il se retenait pour ne pas rire à gorge déployée.

— Au moins ce n’est pas un secret lugubre, à ce que je vois? dit l’étudiant.

— Rien moins que lugubre, reprit joyeusement le personnage chamarré.

— Mais voyons, monseigneur, réfléchissez bien : je vous crois vraiment enfoncé dans un quiproquo.

— Soyez sans crainte, je prends tout sur moi ; c’est mon affaire.

— Est-ce bien Roderic Graff, étudiant de i’univérsité d’Heidelberg, que vous avez reçu l’ordre de conduire au palais du duc de Ralibor?

— Oui, oui, c’est bien Roderic, l’autre nom n’y fait rien. Quant à la qualité d’étudiant, elle vous est bien due; on n’arrive pas, sans avoir étudié, à être aussi prodigieusement savant que vous.

Et l’homme grave souriait de plus en plus.

— Aussi prodigieusement savant ! Ah 1 si l’on me fait subir un examen, je ne réponds pas de justifier cette considérable épithète.

— Oh ! votre science est constatée, monsieur; toute l’Europe vous connaît.

Ici le grand chambellan n’y put tenir davantage, il éclata d’un rire bruyant, nerveux, qui le fit pleurer abondamment.

— Mon Dieu! sanglotait-il, excusez-moi, monsieur... ce n’est pas de vous... Je suis loin de me moquer... mais je n'ai pu résister...

Roderic, choqué d’abord, ne put s’empêcher d'éclater à son tour, en voyant les convulsions comiques de Son Excellence. Rien n’est plus communicatif que le rire ; il s’y laissa aller de tout son cœur. Ils furent, pendant un quart d’heure, si immodérément gais l'un et l’autre, qu’ils faillirent en mourir. Pour arrêter cet étrange asphyxie. Monseigneur saisit, dans une immense poche du carrosse une bouteille de vin de Hongrie, dont ils se partagèrent le contenu. Chacun d’eux mit ensuite le nez à la portière, afin de ne plus s’infiuencer mutuellement.

Le reste de la route se passa de cette façon, dans un silence complet et hygiénique. L’équipage volait et dévorait l’espace. Enfin derrière un pli du chemin, Roderic aperçut les tours de la capitale. La ville de Ratibor où on le transportait, comme un héros des Mille et une. nuits, grandit et s’approcha rapidement. Il traversa les portes au galop de ses quatre coursiers, cette fois sans embarras de douane ni de passeport.

Hélas ! à ce moment, une pensée navrante lui perça le cœur : il allait paraître en casquette à la cour d’un souverain, il serait présenté avec une paire de guêtres éraillées, un haut-de-chausses fané, un pourpoint

décousu et des souliers dont le cuir était devenu roux. De toutes les angoisses de Roderic depuis l’orage de la veille, celle-ci fut la plus poignante.

— S il se trouvait là des femmes et des jeunes filles, pensait-il; et il y en aura certainement, quelle figure vais-je faire ?

Il avait à peine eu le temps de se livrer à ce nouveau chagrin, que le carrosse s’arrêtait dans la cour d honneur du château. Un grand laquais galonné et portant sur la poitrine un immense écusson aux armes de Ratibor, vint abaisser le marche-pieds. Le giand chambellan sauta à terre, le premier, sans môme se retourner, pour inviter son compagnon à en faire autant. Le pauvre garçon vit qu’il tenait son mouchoir sur sa bouche; évidemment l’envie de rire 11 était pas encore passée. Quant à lui, il quitta le carrosse de fort mauvaise humeur et suivit le laquais éeussonné, parce qu'il ne pouvait faire autrement.

Malgré son piteux costume, chacun s’inclinait devant lui avec respect. Malheureusement il s’aperçut, qu’en le précédant, le grand chambellan avait communiqué l’électricité de son rire à tout le monde. Partout sur son passage régnait cette gaieté inexplicable;

il lui sembla même, en montant le grand escalier du perron, voir aux fenêtres de l’aile gauche du château un groupe de femmes qui riaient de bon cœur, derrière un rideau.

Roderic était à bout de patience, les menaces de la veille lui parurent en ce moment de beaucoup préférables à ces moqueries. 11 se trouvait transporté, pensait-il, au milieu de fous de la plus insolente espèce.

— S’ils comptent se faire un jouet d’un Allemand de la vieille race, par le vrai Dieu ! ils se trompent. Malheur au premier de ces railleurs qui me tombera sous la main !

En maugréant ainsi, Roderic arriva avec son guide, héraldiquement colorié, auprès d’un personnage à figure fine et intelligente, qui se leva avec empressement à l’entrée de l’étudiant.

— Son Excellence monseigneur le comte de Fortembach, chancelier et premier ministre de Son Altesse Sérénissime le duc souverain de Ratibor, fit majestueusement le hérault.

— Voilà, se dit Roderic, celui sur qui je vais passer ma colère.

Le chancelier salua gracieusement le nouveau venu et le contraignit à s’asseoir tout d’abord.

— Vous ne sauriez vous imaginer, monsieur, lui dit-il, combien nous sommes heureux de posséder dans notre pays perdu aux conflns les plus reculés du monde germanique, l'illustre poete Koêpfen.

— Monsieur, fit sèchement Roderic, je ne suis pas le poète Koëpfen.

— Votre modestie est connue, monsieur; votre réputation semble vous gêner. Voyager incognito a toujours été dans vos habitudes de simplicité rare.

— Je ne voyage pas incognito t monsieur, vous me ferez plaisir de noter cela.

— Bien différent de vos confrères, vous fuyez les honneurs, qui vous sont dus à tant de titres.

— Je n’ai pas d’honneurs à redouter, monsieur, et je ne sais absolument pas ce qué l’on me veut depuis Freywalda.

• — Ab ! monsieur, ne soyez pas aussi mauvais juge de vous-même; sous votre humble costume percent les nobles qualités de votre génie.

Ici le chancelier se mit à sourire en regardant le piètre équipage du jeune voyageur. Cette bonne hu-

meur augmenta la sourde colère du pauvre diable; il fronça le sourcil et dit d'un ton bref :

— Mon costume vous égaie aussi, à ce que je vois?

— Mais, reprit le chancelier en riant, je le trouve parfait pour un déguisement.

— Ah ça 1 monsieur, me direz-vous net et bref dans quel but j’ai été choisi pour servir de plastron à tous ces insolents railleurs dont vous me paraissez le chef, étant de beaucoup le plus impudent?

Roderic s’était levé à ces mots, et avait fait un pas sur le comte de Fortembach, comme s’il eût eu l'intention de le jeter par la fenêtre. Celui-ci put lire dans les yeux enflammés du jeune homme une vérité de colère qui le ütun moment trembler. 11 se remit bientôt, et sans laisser paraître le moindre ressentiment d’une insulte aussi directe, il reprit :

— Je le vois, les fatigues de la route ont agi sur vos nerfs ; cet entretien vous agace ; vous avez besoin de repos.

— Je vous demande pardon, monsieur, je n'ai aucun besoin de repos. Une explication nette de tout ce qui m'arrive me rafraîchirait bien davantage. Je suis

las, à la fin, de voir chacun me rire au nez sans me dire pourquoi.

— On ne vous rit pas au nez, monsieur, on ne se moque pas de vous, loin de là. On est tout simplement réjoui de voir votre incognito rendu inutile par les soins du duc mon maître, et un peu en dépit de vousmême. Chacun est heureux que nous ayons trouvé le moyen de vous témoigner forcément notre estime, en vous obligeant à assister aux noces de la princesse héréditaire ; voilà tout. Il n’y a rien de moins mystérieux, vous le voyez.

— Vous tenez donc absolument à voir en moi le poète Koëpfen? dit Hoderic un peu radouci.

— Son Altesse Sérénissime y tient absolument, répondit le courtisan.

— Eh bien! si vous avez à cœur de lui éviter des désillusions, efforcez-vous de le détromper.

— Voulez-vous un conseil sincère? reprit le comte, car votre figure me plaît, et je vous aime déjà, malgré votre extrême vivacité, comme si je vous avais toujours connu.

— Voyons, monseigneur, fit l’étudiant flatté de cette familiarité amicale.

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