CONDAMNÉ AUX VERS
Le comte de Fortembach semblait avoir résolu de vaincre l'irritabilité de Roderic.
— Voici mon conseil, lui dit-il ; le duc veut que vous soyez le poêle Koêpfen; il est sûr de ne s’être pas trompé. Je ne suis pas encore moi-même d’un autre avis. Eh bien ! soyez le poète Koëpfen, au moins pendant les fêles du mariage. Que ce nom vous appartienne ou non, il ne vous en arrivera riçn de désagréable, croyez-moi.
— Non, non! il me répugnerait d’usurper ainsi, même y étant forcé, les qualités d’un autre.
— Vous protesterez, si vous le désirez, pour la forme, une fois par jour. En attendant, si vous voulez m’honorer, j’ai un fils de votre taille qui se trouve maintenant en Pologne , toute sa garde-robe est à votre service.
— Ah! cela, je l’accepte de grand cœur, s’écria
l’étudiant tout à fait calmé par celte offre agréable. L’orage de cette nuit a singulièrement fripé mon costume de voyage.
— Et comme celle d’un vrai poète, votre valise ne contient guère que des livres, je sais cela, ajouta le comte en frappant sur un timbre d’argent.
Un huissier du palais parut à cet appel.
— Suivez Fritz, monsieur, il va mettre devant vous tout ce qu’il faut pour réparer votre désordre, et quand vous serez prêt, nous irons ensemble faire une visite à Wenceslas XXVIII , duc de Ratibor, actuellement régnant.
Roderic suivit l’huissier. Un moment après, il était à sa toilette, n’ayant pour s’habiller comme un prince que l'embarras du choix. 11 prit, dans les vêtements étalés devant lui, ceux dont les couleurs étaient le moins tranchées et les broderies les plus simples. 11 enleva soigneusement les décorations qui ornaient un pourpoint de fort bon goût, à collet, parements et bordures fourrés de zibeline, puis échangea sa casquette contre un feutre fin de Dresde, garni d’une simple plume noire.
Le soin qu’il mettait à s’habiller prouvait un chan-
gement évident, une amélioration sérieuse dans l’état de son esprit. Tout cela lui semblait si fou, si étrange, si bizarre ; c’était un contraste si parfait avec son aventure de la dernière nuit, qu’il se prenait à rire de luimôme.
— Je ne m’étonnerai plus de rien désormais, pensait-il; j’ai déjà subi trois métamorphoses complètes sans changer de corps, et je ne suis pas bien sûr, maintenant, de savoir qui je suis : de l’étudiant Roderic, de l’agent du margrave d’Olmütz ou du poète Koèpfen.
Lorsqu’il eut mis la dernière main à son nouveau déguisement, l’étudiant revint auprès du comte de Fortembach. Ce dernier était absent. Roderic parcourut en attendant, les titres des livres qui brillaient sur les rayons d’un large bahut de chêne sculpté. Le choix des ouvrages réunis dans ce cabinet de travail, le confirma dans l'idée avantageuse que lui avait déjà donnée de l’esprit de Son Excellence, sa modération de bon goût opposée aux écarts de colère d’un jeune homme inconnu.
Il mit, sans choisir, la main dans les rayons du bahut, et vit, en ouvrant le volume, qu’il était tombé
par un hasard intelligent sur l 'Éloge de la folie d’Érasme. 11 s’amusa à le feuilleter, examinant les exhilarantes bouffonneries dont le crayon d’IIolbein avait illustré les boutades de son ami.
Le comte rentra pendant que Roderic passait en revue les personnages à grelots d’Holbein.
— Vous voilà dans une excellente occupation, dit-il à l’étudiant ; on a besoin de se rappeler souvent que la vie humaine est une suite de plaisanteries. Holbein, je l’espére, vous aura mieux conseillé.
— En effet, répondit Roderic, il ne manque maintenant à ma nouvelle situation, qu’une marotte et un bonnet de fou.
— Venez donc, reprit le comte avec un air singulier de pénétration; venez continuer votre rôle auprès de Wenceslas XXVIII. Son Altesse vous attend.
La pièce où le comte de Fortembach introduisit Roderic était large et haute, tendue de cuir marron bosselé de gaufrures d’or, représentant des palmes et des oiseaux de fauconnerie. Quelques portraits de plainpied, appendus dans leurs cadres sculptés, offraient aux regards ceux de ses nombreux aïeux qui plaisaient davantage à Son Altesse actuellement régnante.
11 avait relégué dans la salle de ses gardes les vieux herzogen à figures sévères, se tenant raides dans leur harnais de bataille, fièrement campés à la manière des portraits de Luca Cranach et de Dflrer, comme s'ils s’apprêtaient à recevoir ou envoyer un cartel. Ceux qui avaient trouvé grâce à ses yeux jouissaient de faces larges et souriantes. Us semblaient impatients, dans leurs cols d’hermine et dans leurs fraises de toutes formes, d’ouvrir le festin ou le bal avec les grasses matrones, perdues dans les dentelles et les lampas d’or et d’argent, qui leur faisaient vis-à-vis.
Les fenêtres de cette salle étaient cintrées et garnies de carreaux hexagones, unis entre eux par des lamelles de plomb. Le milieu des vitraux représentait
les armes de Ratibor, dont le champ de gueule étince-
lait aux rayons du soleil.
Une énorme chaire en chêne rudement sculpté, à l’ancienne mode, et portant au sommet de son dossier une couronne soutenue par deux sortes de pandours taillés en plein bois, indiquait qu’on se trouvait dans la salle du trône.
Au moment où Roderic fut introduit, un nain difforme était juché sur les coussins du siège ducal, cas-
sant des noisettes avec la grâce d’un sapajou. Près d'une table carrée, trois hommes causaient assis, dans l’un desquels l'étudiant reconnut son compagnon de route, le grand chambellan. L’un des deux autres personnages, large et trapu, au cou gras et rouge , était
occupé à remonter un harmonica de Bohême, dont le second lui passait les pièces.
— Voici, monseigneur, dit le comte de Fortembach, l’illustre poète que Votre Altesse attendait.
Le gros homme, quittant son occupation, retourna à ces mots une figure extra-pleine et fortement enluminée, dans laquelle les joues tendaient à noyer le nez et à recouvrir des yeux gris, pleins de joyeuseté et de bonhomie. Dans cette rutilante copie de Pentagruel, Roderic dut reconnaître le souverain de Ratibor, malgré son manque absolu de majesté.
Wenceslas XXVIII tourna son fauteuil du côté du nouveau venu, et l’examina pendant quelque temps sans mot dire, avec une gravité dont on ne l’eût pas cru capable. Il semblait apprécier un objet de nouvelle acquisition.
Une boutade du nain, campé sur le trône, interrompit cet examen muet.
— Veuillez vous asseoir, monsieur le margrave, dit-il à Roderic, nous n'attendons que cela pour causer.
— Hors d'ici, Zalin! s’écria le duc que cette sortie de son nain rendit plus rouge encore; pars à l’instant, ou je vais charger Fritz de le fouetter d’importance.
— Diable de petit monstre! murmura en même temps à son voisin le grand chambellan, il va tout trahir.
— Allons! allons! Zalin, reprit le duc, plus vite que cela! et plus un mot... et, sans te retourner, pour nous faire la grimace!...
Son Altesse ne reprit sa figure placide qu’à la disparition de son fou.
— Monsieur Koêpfen, dit-il à l’étudiant, je suis charmé de vous voir. Je vous désirais depuis longtemps; j’espère que vous serez heureux au milieu de nous.
— Monseigneur, répondit Roderic saluant profondément, votre bonté me donne un vif regret de n’ôtre pas le personnage illustre que vous venez de nommer. Je ne suis qu’un simple étudiant de l'université d’Heidelberg.
— Un simple étudiant! Ah ma foi! s’écria le duc, je ne m’attendais pas à cette fantaisie.
— Vraiment oui, monseigneur, je ne suis que cela.
— C’est qu'il tient son sérieux en affirmant de pareilles choses !
— Mon nom est Roderic Graff, je suis fils de Wilhelm Graff, tonnelier de Heidelberg.
— Oh! oh! oh!... quel bon conte! reprit en riant Son Altesse; et que viendrait faire chez nous un étudiant des bords du Rhin?
— Monseigneur, je suis. venu...
— Savez-vous qu’il faut de terribles motifs pour engager le fils d’un tonnelier à traverser tant de rivières et de montagnes?
— Monseigneur, je vous assure...
— D’où vous vient, cher poète, une si grande envie de nous échapper? Ne vous a-t-on pas enlevé avec tous les égards auxquels vous avez des droits si légitimes?
— Au contraire, tant d’honneurs...
— Mon chancelier n’aurait-il pas su vous expliquer ma soif de poésie et mes intentions pour votre bonheur?
— Je n’ai eu qu’à me louer de tous ceux...
— Eh bien! avouez donc franchement qui vous ôtes; à quoi sert-il de feindre? Il ne m'arrive pas si souvent dans mon coin presque asiatique d’avoir un hôte aussi illustre. Les princes d'Occident ont tous des poètes à leur cour, Apollon m’envoie, par hasard, un de ses précieux favoris, ne croyez pas que je veuille le laisser échapper.
Le pauvre Roderic s'efforcait de jeter quelques protestations, mais l’infatigable larynx de Wenceslas XXVIII lui permettait tout au plus d’articuler un monseigneur par ci par là.
— Vous voici, je vous garde. Vous allez vivre auprès de moi. Vous apprendrez la langue des dieux aux seigneurs et aux dames de ma cour; vous noos ferez des odes, des sonnets, des madrigaux, dos ballades. Vous donnerez des comédies originales à notre théâtre, habitué à ne représenter que des copies des autres scènes de l'Europe...
— Grand Dieu ! cria Roderic de toute la force de ses poumons, quelle tâche me donnez-vous là, monseigneur?
— Quelle tâche? Oh! oui, c’est une grande et noble
tâche. Mais vous toucherez cinq cents beaux florins par mois, six mille par an. Vous aurez deux habits chaque année, l’un de drap fin de Prusse garni de martre pour l'hiver, l’autre de soie de Florence pour l’été, avec deux vestes et deux justaucorps également appareillés à la saison ; de plus deux feutres à plume et deux bonnets de fourrure. Vous aurez au château un logement tout chauffé, tout éclairé, tout préparé. Vous aurez la disposition de mes écuries. Vous aurez des titres de noblesse; je vous décorerai de mon ordre de l’Aigle aux quatre serres...
— Par mon salut! exclama Roderic, je ne suis pas digne de tant de faveurs.
— Bah ! reprit en riant Son Altesse, l'énumération de mes faveurs reste bien au-dessous de la liste des chefs-d’œuvre que j’attends de vous.
— Hélas! je vous le répète, il m’est impossible de réaliser vos espérances.
— Tout d’un coup, je le crois. Rassurez-vous, vous prendrez votre.temps, monsieur Koëpfen ; pour le moment, nous n'avons besoin que d’un épillialame, d’un libretto d’opéra et de quelques chants gais pour un ballet
En voyant l’obstination du duc, Roderic devint inquiet. 11 eût peul-étre consenti à se laisser métamorphoser en poëte pendant les fêtes du mariage de l'héritière de Ratibor, il se serait résigné, un moment, à ce rôle, moitié par la perspective d’une quinzaine de plaisir, moitié par l’aiguillon de la curiosité. Cette petite cour lui faisait l’effet d'un nouveau monde aux mœurs bizarres, où il allait trouver les plus curieux de scs récits du retour. Maintenant il reculait devant l’énumération des charges de l'emploi. Les odes, - les sonnets, les drames de toutes sortes, et pour l’instant l’obligation d’improviser en quelques jours un épithalame et deux poCmes l’effrayèrent sérieusement.
Il se remit à protester plus énergiquement que jamais.
— Bon ! bon! termina le duc ; vous ôtes une tête de fer, vous tenez à votre première idée d’incognito. A votre aise, mon garçon, à votre aise ! Nous verrons qui cédera le premier.
Puis, se retournant vers son chancelier :
— Allons, cher comte, reconduisez notre nouvel hôte à son appartement. Il en sortira seulement lors-
que les premiers vers de son épithalame seront sortis de son cerveau. Veillez à cela, monsieur le chancelier.
Quand la porte se fut refermée sur Roderic, le duc et ses deux acolytes se renversèrent dans leurs fauteuils, sous l’influence d’un accès de rire plus formidable que les précédents. Le grand chambellan, à peine remis du fou-rire de son équipée de Freywalda, se mit sa clef d’or dans le dos, pour essayer de se calmer. Le maître de chapelle, qui aidait le duc à restaurer l’harmonica, manifestait son émotion par des grimaces effroyables. Le respect l’empêchant de céder à sa gaieté, comme Son Altesse, il étouffait en silence, et mouillait de ses larmes un collet d’habit d’un pied de haut.
Quant au duc il hurlait, il mugissait, il tonnait. C’était une tempête de joie indescriptible. Les soubre-
sautg saccadés de son abdomen et de son estomac faisaient éclater boucles, boutons et aiguillettes. De temps en temps, il s'essuyait le nez , la bouche et les yeux, et se passait la main sur le ventre, comme pour apaiser une violente colique.
— Ah! mon Dieu! la bonne plaisanterie! disait à travers ses sanglots joyeux le bonhomme, couronné. Ah ! ah ! ah!... il a trouvé ses maîtres ici... Et lui qui croyait nous tromper comme les autres... Oh ! oh ! oh! Condamné aux vers, aux rimes forcées... Pour cette fois, il paie ses fredaines... Oh! oh! oh! il perdra... il perdra la fantaisie d’incognito au milieu de nous.
— Pourvu que ce petit drôle de Zahn se taise, dit le chambellan en ouvrant la fenêtre pour respirer un peu d’air froid.
— Oh ! oui, reprit le duc, il a failli tout trahir ; je le ferai fouetter. Ah Dieu! je n’en puis plus... Ah tu viendras déguisé en manant pour visiter nos filles ! Ah tu
crois te moquer toujours des margraves et des Her- %
zogen... Eh bien! mon garçon, tu feras des épithalames, et des odes, et des psaumes...
— Et des comédies, et des tragédies, et des ballets, disait le chambellan.
— Et des sonnets, et des ballades, et des chansons, reprenait le prince.
— Et moi, je les mettrai en musique, affirmait en suffoquant l’infortuné maître de chapelle.
— Ah ! ah ! ah I la bonne comédie !... ah ! pauvre duc de Glogau! ah! pauvre princesse héritière de Rechenberg ! il ne m’y prendra pas comme vous. .. Ah ! ah ! ah ! je vais vous venger tous les deux pendant que je le tiens...
— Quelle bonne figure de renard pris au piège il faisait devant nous, fit le grand chambellan.
— Ohl oh! oh !... il n’y reviendra plus. Dieu! l’excellente bouffonnerie. Ah! ah ! ah!... je n’en puis plus, j’étouffe... vite à boire!... Metzler, mon ami , du vin, du vin!
Le maître de chapelle allait se lever à ce cri de détresse, quand le maudit nain parut.
— Mademoiselle, dit-il en entrant, m’envoie savoir des nouvelles de son harmonica.
Disons en passant que le duc de Ratibor avait, à l’exemple de tous les princes allemands et seigneurs polonais de son temps, conservé la manie des nains. Ce goût bizarre que la spirituelle lady Montagu re-
trouva dans toute sa force en Allemagne, quarante ans après le règne de Wenceslas XXVIII, durait encore au milieu du xvm e siècle. Le roi de Pologne détrôné, Stanislas Leksinski, avait amené avec lui son nain Bébé, à sa nouvelle résidence de Nancy. La présence de l’impudent Zahn, remplissant, à la cour de Ratibor, les charges de nain et de bouffon, n'était donc pas une singularité. En cela Wenceslas suivait la mode, et rien de plus.
— Fais-nous porter du vin, petit traître ! et dépôchetoi, cria le duc à son bouffon bariolé.
Zahn, voyant son maître et ses acolytes presque pâmés, sortit aussitôt, en appelant avec un accent comique :
—Mademoiselle! mademoiselle 1 accourez vite, il n’est guère question de votre harmonica ; apportez vos flacons d’eau de Hongrie !
— Le petit scélérat! lit le chambellan, c’est du vin de Hongrie qu’il faut dire. Il va révolutionner tout le palais à nos dépens.
— Chut! dit Son Altesse, voici la princesse. La curieuse n’était pas loin ; elle aura voulu voir notre poète à travers la serrure, avertie par ce vaurien de Zahn.
En effet, trois charmantes filles entrèrent dans la salle, portant de l'eau froide et de petits flacons d’eaux spiritueuses.
— Que vous arrive-t-il, mon père? dit d’un ton inquiet la plus fraîche des trois. Avez-vous des spasmes? Vous ôtes tout en nage. Gertrude, donnez vite? que je mouille les tempes de Son Altesse.
— Eh! laissez-nous avec votre eau fraîche et vos essences, folles que vous ôtes! Nous avons ri, trop ri, voilà tout. Si vous savez le sujet de notre gaieté, tâchez de vous taire ! et surtout que personne ne rie plus au nez de l’illustre étranger. Maintenant, dites à Fritz ou à Bénédic de nous apporter quelques buttcnccckcn, des confitures et du vin blanc. Et laissez-nous, nous allons nous occuper des affaires de l'État.