‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 6 sur 26 · GRAND CONSEIL DU CABINET DE RATIBOR · texte numérisé non relu

GRAND CONSEIL DU CABINET DE RATIBOR

Les fillettes sortirent; un instant après, on apporta aux rieurs les calmants demandés. En portant son

verre à ses lèvres, Wenceslas XXVIII aperçut sou fou, qui grimaçait à la porte, sans oser entrer.

— Qu’est-ce que tu fais là, impudent drôle, curieux, indiscret, bavard? dit le duc à son bouffon.

— Monseigneur, fit Zahn pour faire oublier sa dernière impertinence, j'ai des nouvelles toutes fraîches. J’étais à la porte du comte de Fortembach.

— Et tu as écouté, selon ton habitude. Voyons? qu’as-tu entendu?

— Ah! monseigneur! il paraissait désespéré : « Des vers! répétait-il, me demander des vers, à moi ! je n’en ai jamais fait de ma vie. »

— Verse-moi à boire, interrompit le duc; je sens que je vais rire encore des perplexités du pauvre garçon.

— Son Excellence essayait de le consoler : « Voyons, lui disait le comte, ne vous laissez pas abattre pour si peu. Faites des vers, croyez-moi; est-ce donc une chose si difficile? Si vous ne les pouvez faire bons, faites-les médiocres. #

— En vérité! voilà de jolis encouragements, monsieur le comte, faites-les médiocres... Non ! non ! je les veux de la meilleure qualité. Et quelle mine faisait,

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aux propositions de ce beau donneur de conseils, mon poëte improvisé?

— Il se grattait le front, regardait les moulures des boiseries, et le comte continuait : «Faites des vers, ne fût-ce que pour témoigner de votre complaisance ; s'il le faut, j’essayerai d’en composer avec vous, je vous aiderai. »

— Il a dit cela, le rusé comte? Oh! je le reconnais bien à ce trait; il fait sa cour avant que le rideau soit tiré. Ce n’est pas maladroit.

A ce moment, un huissier du palais vint annoncer le secrétaire grand-trésorier.

— Entrez, M. Klumpfuss!... Messieurs, pas un mot de tout cela devant Klumpfuss; s’il flairait l’opulent étranger, il irait le prendre au collet pour le forcer â conclure.

M. Klumpfuss entra en boitant légèrement. Ce nouveau venu était lé maître Jacques de l’administration du duché de Ratibor. Sa figure longue et jaune, contrastant avec la face large et joyeuse de son auguste maître, indiquait un caractère consciencieusement affairé. Cet homme n’avait ni titres de noblesse ni décorations; son nom même n’était qu’un sobriquet

indiquant la conformation de son pied droit. Sa prodigieuse ténacité au travail, découverte par le comte de Fortembach, lui avait seule valu le poste élevé où il se trouvait placé.

Ce personnage faisait tout ce qu’il y avait à faire dans la principauté. Outre la mission d’aviser aux ressources financières, il était chargé de pourvoir aux approvisionnements du palais, à l’équipement des deux ou trois cents soldats du pays, à l’habillement des laquais, et aux relations extérieures du prince. C’était le grand travailleur, presque le seul de l'État.

Avec cette aptitude multiple, M. Klumpfuss manquait complètement d’initiative; il avait besoin d’une direction intelligente pour lui jalonner de temps en temps sa voie. Il le sentait, et bien qu’il fit tout, il était modeste.

M. Klumpfuss s’inclina profondément devant le duc, et déposa sur la table une liasse de papiers.

— Cher M. Klumpfuss, dit Son Altesse Sérénissime, nous traiterons sommairement les affaires aujourd'hui. Le comte de Fortembach est absent, occupé pour tout le jour à préparer un plan de la plus haute importance pour notre service. J’ai moi-même la tête si pleine de

ce grave projet qu’en vérité, je ne saurais penser à

autre chose en ce moment.

Klumpfuss s’inclina de nouveau, et prenant dans ses papiers une note étiquetée avec soin, il commença l’énumération des affaires d’État.

— Monseigneur, les bonnets perdus par les dix-sept reitres du fort de Grebenitz ont été retrouvés; on est sur la trace des coupables. Le bourguemestre de la ville assure que c’est un indice de conspiration.

— Ce n’est pas mon avis, dit le duc; les drôles se seront enivrés tout simplement. Nous tirerons cela au clair un autre jour.

— Voici le projet préparé pour renforcer la ligne de douane, sur les six lieues de frontières de la baronnie de Pleissen.

— Vous montrerez cela à Fortcmbach. Ditcs-moi, la mission du baron de Lake a-t-elle enfin abouti?

— Complètement, monseigneur; vous aurez cinquante muids de vin de France dans vos caves avant un mois.

— Ah! tant mieux! Vous féliciterez chaudement le baron de Lake, ou plutôt je le ferai moi-mème, de ma propre main.

— Mais, monseigneur, ce vin de France coûte terriblement cher; voici la dernière dépêche du baron à ce sujet.

— Oh! le prix, cela vous regarde seul, M. Klumpfuss; l’essentiel est d’avoir réussi.

— Voici,' reprit l’infatigable grand-trésorier, une note récemment remise de la part du duc de Lignitz. Par cette pièce diplomatique, Son Altesse se plaint...

> — Bon, bon! M. Klumpfuss, vous montrerez cela à Fortembach, quand vous le verrez. Qu’ai-je encore à vous demander?... Ah! notre envoyé en Saxe s’est-il procuré enfin les pièces que j’attends -depuis si longtemps?

— Des vases à rafraîchir la bière et le vin? Hélas! monseigneur, il accuse la difficulté de sa tâche. Les renseignements recueillis par lui sont tous de nature décourageante. Il ne faudrait rien moins qu’un voyage d’exploration en Espagne, peut-être même jusqu’en Égypte, pour arriver à atteindre l’objet de vos désirs.

Wenceslas XXV11I prit, en entendant cela, un air mécontent et découragé.

— M. de Jauer manque de zèle, dit-il; il échoue toujours dans ses missions.

— Cette fois, monseigneur, l’insuccès vient peutêtre de ce que les objets désirés par Votre Altesse n’ont

jamais été fabriqués en pâte de Saxe.

— Qu’importe la cause ! reprit le duc, c’est un échec. C’était à M. de Jauer à savoir, en partant, le lieu précis où il devait diriger ses recherches; c’était à lui à prendre ses renseignements, de manière à s’éviter de fausses démarches.

— Maintenant, monseigneur, voici le plan des restaurations urgentes à ordonner dans quelques bâtiments de l’État qui tombent littéralement en ruines.

— M. Klumpfuss, s’écria le duc, perdez, s’il vous plaît, l’habitude d’enchevêtrer ainsi nos travaux ! Ne nous présentez donc pas toujours de nouveaux projets, avant que les choses en question aient été réglées. Voyons, n’y aurait-il pas un moyen sur et prompt de réparer la maladresse de notre triste envoyé en Saxe?

— Certainement si! affirma le grand chambellan avec chaleur, je m’offre à aller moi-même explorer l’Égypte. N’avons-nous pas des amis qui traitent en ce moment avec le Turc? Stephanus Eymeric Tékéli me recommandera au vaïvode de Transylvanie. J’obtiendrai,

par la protection de ce dernier, un firman du grand seigneur pour un plénipotentiaire de Ratibor en Égypte, et je me mettrai courageusement enroule pour le service de mon souverain.

— C’est très-bien parlé, cher baron Maurice; et cela fait, nous boirons frais.

— A propos des exilés, reprit Klumpfuss, voici des lettres de Hongrie, d'Autriche et de Belgrade, que j’ai trouvées dans une enveloppe à votre adresse.

— Je vous ai déjà dit, monsieur, de ne jamais parler si haut quand il s’agit d’aussi dangereuses matières. Portez tout cela à mon chancelier, sans ajouter rien de plus à ce sujet.

— Monseigneur, voici les comptes des frais et dépenses de la nouvelle...

— Eh ! portez cela à Fortembach ! Ne vous ai-je pas prévenu que j'avais la tôle embarrassée d’autres choses plus importantes que tout cela? Ah! avant de vous éloigner, dites-moi, M. Klumpfuss, a-l-on fait des olTres raisonnables aux deux cantatrices de Munich? Auronsnous pour les fêtes de notre mariage une troupe de comédiens à la hauteur d’une pareille circonstance?

— Monseigneur, maître Metzler a bien voulu se

charger de cette négociation. J’avais encore à vous entretenir d’un plan économique...

— Dieu! Klumpfuss, que vous êtes importun! Allez, mon cher ami, allez et faites pour le mieux! Voyez Fortembach. Surtout tenez bien compte de mes avis.

Le pauvre meinherr Klumpfuss se relira modestement avec sa liasse de papiers qu’il faillit laisser tomber, en faisant ses trô3-hurables révérences.

— Voyons, mon brave Metzler, fit le duc au maître de chapelle, quelles nouvelles au sujet des deux rossignols de Munich? Les aurons-nous?

— C’est convenu, dit le silencieux bonhomme, nous les aurons, avec un beau ténor; je les ai engagées au prix qu’elles fixeraient elles-mêmes à leur arrivée

-Très-bien! maître, très-bien! Vous m’avez fait honneur. C’était le meilleur moyen de réussir à les attirer. Je trouve ce Klumpfuss bien ennuyeux et bien peu dévoué; il devrait rougir devant votre large façon de traiter de pareils engagements, excellent Metzler, devant le zèle qui vous fait entreprendre le périlleux voyage d’Égypte pour le salut de notre personne, noble baron Maurice!

Une larme d’attendrissement et d’orgueil brilla sur les joues des deux fidèles serviteurs.

— Je ne suis pas encore tout à fait abandonné, continua le duc, puisque je vous possède tous les deux. Allons, Melzler, essayez-nous un petit air gai sur l’instrument qu’il vous plaira, afin de nous reposer des fatigues de l’entretien de ce vilain boiteux.

Disant cela, Wcnceslas XXVIII arrangea les coussins de son fauteuil, but encore un coup de vieux vin et ferma )e3 yeux pour mieux se laisser envahir par les charmes de l'harmonie. Quelques minutes après, les languissants accords que maître Metzler*4irait d’une grande viole de forme antique l’avaient complètement endormi.

l’esprit de la nuit fait les poètes

Le château des souverains de Ilatibor était d’ancienne fabrique ; bâti par un des ancêtres du duc régnant, sur une hauteur pittoresque, il dominait la ville

dont les rues sinueuses serpentaient des deux côtés de l'Oder, verte rivière où les maisons aux toits aigus venaient se mirer. Celte position de la demeure princière avait été choisie moins par amour de l’art que dans un but stratégique de domination. Les quatre tours crénélées, qui la flanquaient aux angles, indiquaient suffisamment le motif principal de 3on fondateur.

Cependant, les bâtiments massifs qui formaient le centre de la forteresse du moyen âge ayant été récemment égayés d’ouvertures, ornés de balcons et décorés d’un perr® à balustresen fer ouvragé, les fossés ayant reçu un revêtement d’arbustes à fleurs, et la terrasse où s’exercaient les hommes d’armes se trouvant actuellement changée en jardin, cette sorte de citadelle était devenue une des plus jolies résidences princiùrcs du pays.

Or ce fut dans la tour de l’est que Roderic se vit assigner un appartement. Ses fenêtres longues et étroites, dont l’ébrasement était régulièrement partagé par une croix de pierre, donnaient sur une partie de la ville, et directement sur les jardins. De là, il pouvait voir se promener les personnes de la cour, et les habi-

tants causer de leurs affaires sur les places de la capitale.

Lorsque le comte de Fortembach l’eût quitté, Roderic se mit à réfléchir au nouveau rôle qu’on voulait lui imposer. Depuis son arrivée à Ratibor, on ne lui avait pas laissé un moment pour se reconnaître. Il profita de sa solitude avec un véritable soulagement.. Le brave garçon regardait d’un œil rêveur les ombres du soir grandir, et le soleil descendre lentement du côté de la Bohême, en jetant quelques dernières flèches d’or aux toits aigus et aux campaniles élancés.

En admirant la féerie mélancolique de â®spectacle, il scrutait son cœur, il talonnait sa mémoire, il cherchait, avec conscience et désir de réussir, tout ce qui pouvait exister en lui d’éléments poétiques; il rassemblait toutes les facultés de son esprit, pour tâcher de suivre le conseil du spirituel comte de Fortembach.

Comme Roderic essayait des éperons pour monter, à son honneur, le coursier allégorique, un domestique du comte entra, portant une charge de bouquins de tous les formats, que ce dernier avait rassemblés à l’intention de l’étudiant. A cet envoi était jointe la lettre suivante :

« Cher poëte Koëpfen,

« Voici tout un sénat de vos confrères que je vous envoie, afin de vous conseiller. Depuis Homère jusqu’à Ovide, les faiseurs de poèmes héroïques, amoureux, satiriques, les tourneurs d’épigrammes et de madrigaux, grecs et latins, tous s’y trouvent. Voyez, lisez, pillez, prenez à l’un, prenez à l’autre; personne ici n’y verra rien. Bon courage et bon succès!

# Afin que rien ne nuise à votre verve, Fritz vous portera à souper, car, par ordre de Son Altesse et à mon grandfcegret, personne ne vous tiendra compagnie ce soir. Je vous suis entièrement dévoué, ne l’oubliez pas.

» Philippe, comte de Fortembach. a

Roderic quitta la fenêtre et se mit à feuilleter. Il lut Anacréon, Pindare, les fragments de Sapho, il parcourut tous les Grecs. Puis, vint le tour des Latins : Catulle, Tibulle, Horace, etc. Son souper, qu’il avala bel et bien, ne le dérangea pas de ses recherches. Il avait placé les poudreux volumes près de lui et tournait les feuillets avec activité, tout en faisant manœu-

vrer, sur son assiette, la fourchette à deux dents, en usage à Ratibor.

Cette application finit par lui faire tourner la tête. Ces morts illustres parlant tous à la fois, d’au-delà du tombeau, ne lui fournissaient rien qui fût précisément son affaire. Chacun d’eux avait son langage et s’inspirait des mœurs de son temps. Or, bien des siècles s’étaient entassés sur eux.

Uoderic avait gagné la fièvre à cette recherche, qui dura fort avant dans la soirée. Il poussa tous ces charmants convives d’autrefois dans un coin, et se mit à se promener avec agitation de long en larg^n se passant fréquemment la main sur le front.

11 en était là de son travail, quand une voix fraîche et pure, jetant au silence de la nuit les notes argentines d’un lied allemand, plein d’amour et d’harmonie,

parvint à son oreille. Le prisonnier retourna à la fe-

nôtre. La voix s’accompagnait des sons vifs et retentissants de l’harmonica, dont le caractère agaçant se changeait à distance en agréable sonorité. Roderic se croisa les bras et écouta.

Le ciel semblait se plaire à lui faire les décors de son nouveau rôle dans les beautés de cette nuit. 11

n’avait qu’à regarder, à écouter, et l’imagination de ses vingt ans lui venant en aide, l’étudiant allait entrer de plain-pied dans son personnage de poète.

La lune, voilée d’un nuage dentelé et percé à jour comme un point d’Angleterre, le regardait par dessus les cimes d’un bouquet de cèdres. Les aiguilles et les clochetons de la vieille ville se profilaient sur un ciel d’un bleu pâle, pareils à des stalagmites gigantesques. La campagne envoyait à son oreille les tressaillements vagues de son sommeil mystérieux, et les lointains obscurs, où pénétraient seuls quelques rayons d’argent, lui jetaient plus de souvenirs et de pensées que tous les livres de son illustre ami.

Enfin, au milieu de cette nuit si bien faite pour le cœur, le charme suprême d’une voix de jeune fille qui, sur un thème large, comme une méditation de Keppler, brodait de gracieuses pensées d’amour, rêve éternel des vierges de tous les temps.

Au front des nuits, lorsqu’on voit dans l’espace Des millions de soleils à la fois,

L’àme s’élève et la terre s’efface;

C’est l’heure sainte où l’on ose, à voix basse.

Ces mots d’amour qui font trembler la voix.

Roderic était ravi; une transfiguration rapide s’ac*

complissail en lui. L’esprit qui souffle la poésie au cœur venait pénétrer le sien.

— J’étais fou de tant feuilleter, pensa-t-il; ce n’est pas en cherchant dans les œuvres des autres que l’on trouve l’inspiration dont leur génie s’est échauffé. Il faut aimer et sentir. Eh bien! je sens maintenant, la nature opulente m’enivre, et cette voix si pure me jette des effluves passionnées qui me donnent envie d’aimer I

Afln de mieux aspirer l’air, il s’assit sur la large table de la fenêtre, puis il chercha à se rendre compte de l’endroit d’où partait la voix. Dans la direction de la partie du château qui lui faisait face, il vit plusieurs croisées éclairées. A cette heure, et dans une saison sujette encore aux gelées tardives, Roderic fut étonné de voir l’une de ces fenêtres entr’ouverte, juste assez pour permettre à son regard de pénétrer dans l’intérieur de l’appartement. Il dirigea toute son attention sur ce point lumineux, et distingua peu à peu les personnages qui s’y trouvaient groupés.

C’était une réunion de quatre femmes, dont une d’âge mur, et trois dans le printemps de la vie. Celle dont la voix se faisait entendre était placée, comme à

dessein, plus près de la fenêtre, et bien qu’elle fût assise, sa taille élégante se détachait en brun dans le rayon de la lumière.

Malgré son désir, Roderic ne put en distinguer les traits; il constata seulement qu’elle avait une chevelure d’une surprenante richesse. La femme à son automne, l’accompagnait de l'instrument posé sur la table, autour de laquelle deux autres jeunes filles découpaient des dessins coloriés. Le jeune enthousiaste resta quelque temps sous le charme de cette vision, puis son transport devint actif. Il s’enhardit au point d’envoyer à ce foyer d’amour des saluts et des baisers.

A ce moment la voix cessa, la fenêtre fut fermée, et l’étudiant resta seul avec ses impressions dans le silence de la nuit.

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